« POST-SCRIPTUM »

Pour­quoi nous nous fai­sons (presque tou­jours) une idée fausse sur l’état de la pla­nète.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - — O. P-V.

par Oli­vier Pos­tel-Vi­nay

Le monde va-t-il mieux ou moins bien? Dif­fi­cile de ré­pondre, conclut Jo­shua Roth­man dans The New Yor­ker

après avoir pas­sé en re­vue une poi­gnée de livres pes­si­mistes ou op­ti­mistes. Par­mi les pes­si­mistes : l’in­tel­lec­tuel con­ser­va­teur Jo­nah Gold­berg, qui parle d’un « sui­cide de l’Oc­ci­dent » 1. Par­mi les op­ti­mistes: le psy­cho­logue Ste­ven Pin­ker, qui ap­pelle à un re­tour aux «Lu­mières» et le jour­na­liste

2 Gregg Eas­ter­brook, qui dé­nonce le « ca­tas­tro­phisme 3.

Il fau­drait aus­si ci­ter le Bri­tan­nique Matt Rid­ley, à qui Books a don­né la pa­role (lire « L’hu­ma­ni­té pour­suit sa marche au pro­grès», oc­tobre 2010).

Le livre le plus in­té­res­sant est peut-être ce­lui du sta­tis­ti­cien sué­dois Hans Ros­ling. Dé­cé­dé peu avant la pa­ru­tion de son ou­vrage, il avait une longue ex­pé­rience de la mé­de­cine de ter­rain dans des pays pauvres. Conseiller au­près de l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té (OMS) puis pro­fes­seur à l’Ins­ti­tut Ka­ro­lins­ka de Stock­holm, il a créé une fondation des­ti­née à com­battre l’igno­rance et à pro­mou­voir la 1. Sui­cide of the West (Crown Forum, 2018).

2. En­ligh­ten­ment Now (Viking 2018).

3. It’s Bet­ter Than It Looks (Pu­blic Af­fairs, 2018). dif­fu­sion de don­nées vé­ri­fiables. Ses ta­lents de confé­ren­cier lui ont va­lu de fi­gu­rer en 2012 dans la liste des 100per­sonnes les plus in­fluentes de la pla­nète du ma­ga­zine Time.

Ros­ling a sys­té­ma­ti­que­ment en­quê­té sur l’igno­rance des pu­blics aux­quels il s’adres­sait. En 2017, sa fondation a sou­mis une liste de ques­tions à 12000per­sonnes dans 14 pays. La mé­thode consis­tait à po­ser des ques­tions simples avec trois ré­ponses pos­sibles. Par exemple : quelle est l’es­pé­rance de vie moyenne dans le monde ? 50, 60 ou 70 ans ? Pour la plu­part des ques­tions de ce type, quel que soit le pu­blic son­dé, le taux de bonnes ré­ponses est in­fé­rieur à ce­lui d’un chim­pan­zé ti­rant au ha­sard sur les trois cibles. Et il n’aug­mente guère avec le ni­veau d’ins­truc­tion. En cause, l’in­ter­ven­tion d’un cer­tain nombre de biais cog­ni­tifs, qui par­fois agissent de concert et se confortent mu­tuel­le­ment. Voi­ci quelques exemples. À la ques­tion sur l’es­pé­rance de vie, seuls 7% d’un pa­nel d’en­sei­gnants nor­vé­giens donnent la bonne ré­ponse (70ans). Autre ques­tion : le monde compte 2mil­liards d’en­fants de moins de 15 ans ; com­bien se­ront-ils en 2100, se­lon l’ONU ? Deux, trois ou quatre mil­liards? Les ex­perts réunis au forum éco­no­mique de Davos ne font pas mieux que les chim­pan­zés (la bonne ré­ponse est 2 mil­liards). Et celle-ci : dans le monde, les hommes de 30 ans ont été sco­la­ri­sés du­rant dix ans en moyenne. Et les femmes? Neuf ans? Six ans? Trois ans? 18 % seule­ment des Fran­çais tombent juste (neuf ans). Ou en­core: quel est le pour­cen­tage d’en­fants de 1an vac­ci­nés contre au moins une ma­la­die? 20%? 50 % ? 80 % ? Les di­ri­geants d’une grande banque in­ter­na­tio­nale optent mas­si­ve­ment pour 20%. La bonne ré­ponse est 80% (et même 89 % en réa­li­té). Elle n’est don­née que par 6 % des Fran­çais et 20 % d’une as­sem­blée de jour­na­listes eu­ro­péens. Et ce­ci : comment a évo­lué le nombre de décès dus à des ca­tas­trophes na­tu­relles au cours des cent der­nières an­nées ? A-t-il plus que dou­blé ? Est-il res­té stable ? A-t-il di­mi­nué de plus de moi­tié ? Seuls 3 % des Fran­çais trouvent la bonne ré­ponse (la der­nière). Sans sur­prise, à la ques­tion « Pen­sez-vous que le monde va mieux, plus mal ou ni l’un ni l’autre ? », la ma­jo­ri­té des gens ré­pondent « plus mal » dans tous les pays (ils sont 75 % en France). Hans Ros­ling dis­tingue dix « ins­tincts », ou pé­chés mi­gnons, qui faussent le ju­ge­ment : le goût des sché­mas bi­naires ; un in­té­rêt dis­pro­por­tion­né pour le né­ga­tif; la pro­pen­sion à pen­ser que les évo­lu­tions sont li­néaires; la pro­pen­sion à se faire peur; la fixa­tion sur des chiffres et des nombres frap­pants; la ten­dance aux pré­ju­gés ; la croyance à l’im­mu­ta­bi­li­té des moeurs, sur­tout chez les autres; la pré­fé­rence pour les ex­pli­ca­tions simples; la re­cherche de boucs émis­saires ; la fausse hié­rar­chie des ur­gences. Tous ces pé­chés mi­gnons sont for­te­ment en­tre­te­nus et am­pli­fiés par les mé­dias et autres ré­seaux so­ciaux.

Le taux de bonnes ré­ponses n’aug­mente guère avec le ni­veau d’ins­truc­tion.

Fact­ful­ness (« S’en te­nir aux faits »), de Hans Ros­ling, Sceptre, 2018.

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