Les convic­tions aber­rantes ne sont que la par­tie émer­gée de l’ice­berg de nos fausses croyances.

L’em­prise des croyances

Books - - 20 FAITS & IDÉES À GLANER DANS CE NUMÉRO - — Oli­vier Pos­tel-Vi­nay

« Et cha­cun croit fort ai­sé­ment Ce qu’il craint et ce qu’il dé­sire. » La Fon­taine, Le Loup et le Re­nard

On ne sau­rait mieux dire, en si peu de mots. Tout d’abord une mise au point. L’ab­sur­di­té de cer­taines croyances est dans l’oeil de l’ob­ser­va­teur. Le croyant, lui, y adhère. Il mé­rite notre res­pect, d’au­tant que son ir­ra­tio­na­li­té n’est qu’ap­pa­rente. En réa­li­té, comme l’a très bien ana­ly­sé le so­cio­logue fran­çais Ray­mond Bou­don (lire L’Art de se per­sua­der des idées dou­teuses, fra­giles ou fausses), il y a tou­jours de « bonnes rai­sons » de croire. Aus­si est-il beau­coup plus in­té­res­sant et ins­truc­tif de s’in­té­res­ser à ces rai­sons que de re­je­ter ces croyances d’un re­vers de main en les taxant d’obs­cu­ran­tistes. D’autre part, si beau­coup de croyances pa­raissent d’em­blée ab­surdes aux gens ins­truits ou à la plu­part d’entre eux (la Terre est plate, des ex­tra­ter­restres nous rendent vi­site, Ba­rack Oba­ma est mu­sul­man, l’as­tro­lo­gie dé­ter­mine notre ca­rac­tère…), ces mêmes gens ins­truits vé­hi­culent nombre d’idées moins ab­surdes en ap­pa­rence mais néan­moins fausses. C’est évident quand on consi­dère les croyances du pas­sé (l’in­fé­rio­ri­té du cer­veau fé­mi­nin, l’éther et le phlo­gis­tique, l’im­mua­bi­li­té des es­pèces, les miasmes et la main in­vi­sible du mar­ché…). Mais pour­quoi en irait-il dif­fé­rem­ment au­jourd’hui ? Le savoir a pro­gres­sé mais non les hu­mains, et les ques­tions sur les­quelles le savoir est in­cer­tain sont lé­gion.

Plu­sieurs des exemples pré­sen­tés dans ce nu­mé­ro illus­trent la pré­gnance de fausses croyances dans la po­pu­la­tion ins­truite. Il est dé­li­cat d’en par­ler, puisque vous, lec­teurs de Books, en faites par­tie, et que cer­tains d’entre vous adhèrent donc à telle ou telle de ces croyances et ne la consi­dèrent pas comme fausse. Une fa­çon la­té­rale d’abor­der le su­jet est d’ob­ser­ver que les en­quêtes me­nées au­près d’en­sei­gnants, de mé­de­cins, d’éco­no­mistes, de fi­nan­ciers et de scien­ti­fiques té­moignent d’un sur­pre­nant ni­veau d’igno­rance sur des ques­tions de base d’in­té­rêt gé­né­ral, comme le montre Hans Ros­ling dans son livre Fact­ful­ness. On peut aus­si évo­quer avec le psy­cho­logue amé­ri­cain Keith Sta­no­vich une en­quête dé­jà an­cienne me­née au­près des membres du club Men­sa, qui pos­sèdent un QI très éle­vé : 44 % d’entre

eux croyaient dans l’as­tro­lo­gie, 51 % dans les bio­rythmes et 56 % à l’exis­tence de vi­si­teurs ex­tra­ter­restres.

Évo­qués à ré­pé­ti­tion dans Books (de­puis notre pre­mier nu­mé­ro !), les tra­vaux de Da­niel Kah­ne­man et de l’école de psy­cho­lo­gie com­por­te­men­tale ont dé­fi­ni­ti­ve­ment éta­bli la fa­çon dont di­vers biais cog­ni­tifs peuvent faus­ser les per­cep­tions des es­prits les mieux for­més et les plus ins­truits.

Les pro­grès de la science, les suc­cès de la dé­mo­cra­tie et la gé­né­ra­li­sa­tion de l’ins­truc­tion nous avaient au­to­ri­sés à pen­ser, de­puis le mi­lieu du xixe siècle, que les croyances ab­surdes ou fausses étaient en ré­gres­sion et conti­nue­raient à ré­gres­ser. C’est le cas pour cer­taines, mais tout se passe comme si, la na­ture ayant peur du vide, elles étaient rem­pla­cées par d’autres. Même dans les pays dits dé­ve­lop­pés, où la culture scien­ti­fique est la plus ré­pan­due et l’ex­pé­rience de la dé­mo­cra­tie la plus an­cienne, les convic­tions aber­rantes ou dou­teuses af­fichent leur pré­sence avec in­so­lence. Il est avé­ré que la gé­né­ra­li­sa­tion de l’ac­cès à In­ter­net et aux ré­seaux so­ciaux leur ont re­don­né du poil de la bête. Au point de rendre cré­dible l’idée gal­vau­dée que nous se­rions en­trés dans l’ère de la « post-vé­ri­té ».

So­cio­logues et po­li­to­logues per­çoivent un mou­ve­ment sans pré­cé­dent de dés­in­té­rêt par rap­port aux cri­tères du vrai et du faux. Le re­cours aux men­songes gros­siers à des­ti­na­tion du grand pu­blic n’est pas une nou­veau­té, que ce soit au ser­vice d’am­bi­tions po­li­tiques ou d’in­té­rêts com­mer­ciaux, mais au­jourd’hui le fact-che­cking semble n’avoir plus au­cune prise sur les es­prits. Même dans les meilleurs jour­naux…

Fon­dées ou non, les croyances col­lec­tives ne sont pas for­cé­ment né­ga­tives. Par­tout dans le monde, les mythes re­li­gieux et les rites as­so­ciés ont long­temps ser­vi à as­su­rer la sta­bi­li­té des so­cié­tés (« l’opium du peuple », di­sait Marx). Au­jourd’hui fra­gi­li­sée, la foi dans les ver­tus des ins­ti­tu­tions dé­mo­cra­tiques et des va­leurs li­bé­rales a contri­bué et contri­bue en­core à la sta­bi­li­té de nom­breux pays. Pen­ser que les femmes valent bien les hommes ou que l’en­vi­ron­ne­ment de la pla­nète est me­na­cé a clai­re­ment une ver­tu po­si­tive. En même temps, ces croyances mo­dernes nour­rissent des pos­tures idéo­lo­giques qui ali­mentent l’ère de la post-vé­ri­té.

La plu­part des scien­ti­fiques et beau­coup de so­cio­logues op­posent les fausses croyances au do­maine de la science. C’est une illu­sion. L’his­toire des sciences illustre à quel point le pro­grès des connais­sances est in­ti­me­ment lié à une dy­na­mique de rem­pla­ce­ment de sys­tèmes de croyances par d’autres. « Les fron­tières sont fines entre les mé­ca­nismes de la croyance et ceux de la connais­sance », écrit le so­cio­logue Ro­my Sau­vayre dans Croire à l’in­croyable. « Le monde de la science n’échappe pas à cette fer­vente dé­vo­tion que l’homme peut avoir en­vers ses croyances ou ses convic­tions.» Grâce aux tra­vaux de John Ioan­ni­dis et de son équipe à l’uni­ver­si­té Stan­ford, on sait par exemple au­jourd’hui que la ma­jo­ri­té des études scien­ti­fiques pu­bliées en bio­mé­de­cine sont « fausses » car biai­sées pour une rai­son ou pour une autre, qui sou­vent re­lève de la croyance. Le même constat a été dres­sé en psy­cho­lo­gie et en éco­no­mie. Il pour­rait l’être aus­si en so­cio­lo­gie et en cli­ma­to­lo­gie.

Il est ré­jouis­sant de se mo­quer des croyances ab­surdes et de leur pré­gnance dans la so­cié­té, mais l’exer­cice est fa­cile. Il faut prendre conscience d’une réa­li­té plus em­bar­ras­sante : les convic­tions vi­si­ble­ment aber­rantes ne sont que la par­tie émer­gée de l’ice­berg de nos fausses croyances, dont la masse im­po­sante est lar­ge­ment sous­traite aux re­gards. Puisse ce nu­mé­ro contri­buer à en prendre la me­sure.

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