SI NOUS Y CROYONS, C’EST QUE C’EST VRAI

L’élec­tion de Do­nald Trump in­vite à s’in­ter­ro­ger sur une époque où les bo­bards prennent le pas sur le res­pect des faits et la re­cherche de la vé­ri­té. Mais, au re­gard de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, est-ce vrai­ment nou­veau ?

Books - - ÉDITO - RO­BERT DARNTON. The New York Re­view of Books.

Les bo­bards prennent le pas sur le res­pect des faits et la re­cherche de la vé­ri­té. Mais, au re­gard de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té, est-ce vrai­ment nou­veau ?

Les fake news et la post-vé­ri­té re­lèvent d’un chan­ge­ment cli­ma­tique, d’une sur­chauffe de la pla­nète po­li­tique. Pour le com­prendre, il faut al­ler au-de­là de la vé­ri­fi­ca­tion des faits et de la dé­non­cia­tion des fou­taises. Ré­duire l’ana­lyse à l’élec­tion de Do­nald Trump se­rait sous-es­ti­mer l’am­pleur du chan­ge­ment. Le pré­sident amé­ri­cain in­carne des ten­dances qui re­montent loin dans le pas­sé et se sont in­fil­trées dans la po­li­tique à par­tir de la culture po­pu­laire amé­ri­caine. Il suf­fit de son­ger à P. T. Bar­num 1.

Plu­sieurs au­teurs se sont ef­for­cés de re­pla­cer les fake news et la pré­si­dence Trump dans une pers­pec­tive his­to­rique. Les ou­vrages les plus am­bi­tieux sont Fan­ta­sy­land, de Kurt An­der­sen, et « Fou­taises », de Ke­vin Young 2. À les lire en­semble, on voit comment deux in­tel­lec­tuels de ta­lent, cou­vrant le même su­jet et fai­sant ap­pel aux mêmes sources, peuvent ar­ri­ver à des in­ter­pré­ta­tions éton­nam­ment dif­fé­rentes.

An­cien ré­dac­teur en chef des jour­naux sa­ti­riques Har­vard Lam­poon et Spy, et chro­ni­queur au New Yor­ker, An­der­sen as­sure dans le sous-titre de son livre trai­ter de « cinq cents ans d’his­toire ». Il re­monte en ef­fet à Lu­ther et Cal­vin, mais ceux-ci servent seule­ment de pré­lude pour mettre en scène les Pères pè­le­rins

3 et in­tro­duire le thème cen­tral de son pro­pos : le fa­na­tisme re­li­gieux. Nour­ris­sant l’illu­sion d’être le peuple élu de Dieu, les Pè­le­rins en­tre­prirent de pré­pa­rer le ter­rain à la fin du monde en ins­tau­rant un État théo­cra­tique dans une contrée sau­vage. Ils ex­ter­mi­nèrent les au­toch­tones, suppôts de Satan, ex­pul­sèrent tous ceux qui fai­saient preuve d’in­dé­pen­dance d’es­prit, comme Anne Hut­chin­son 4, et conçurent la po­li­tique comme le pou­voir ab­so­lu des élus de Dieu (et non des hommes). Le Mas­sa­chu­setts a été le pre­mier pays ima­gi­naire des Amé­ri­cains. «Les États-Unis ont été fon­dés par une secte de cin­glés », écrit An­der­sen.

Les États-Unis ayant été créés par des fa­na­tiques, ils sont de­ve­nus le seul pays oc­ci­den­tal à pro­duire de nou­velles religions : cultes mil­lé­na­ristes is­sus du Grand Ré­veil au dé­but du xixe siècle 5, mor­mo­nisme, science chré­tienne, scien­to­lo­gie, pen­te­cô­tisme et sectes créées par des chefs cha­ris­ma­tiques par­lant en langues et des évan­gé­listes prê­chant la fin du monde, at­tes­tée par l’om­ni­pré­sence de Satan. À ses dé­buts, la ré­pu­blique amé­ri­caine souf­frit d’un se­cond dé­faut fa­tal: la foi dans les Lu­mières des Pères fon­da­teurs. Ils croyaient dans la ca­pa­ci­té de l’in­di­vi­du à com­prendre le monde par l’usage de la rai­son. Se­lon An­der­sen, cet in­di­vi­dua­lisme ra­tion­nel a eu une in­ci­dence sur la vieille foi pu­ri­taine dans l’ac­cès in­time de l’in­di­vi­du aux voies de la Pro­vi­dence, avec pour ré­sul­tat la convic­tion que cha­cun a un ac­cès di­rect à la réa­li­té, que ce soit dans le monde ma­té­riel ou spi­ri­tuel. Si nous y croyons, c’est que c’est vrai.

La foi dans la rai­son com­porte une part de croyance. Des cou­rants d’ir­ra­tio­na­li­té ont ir­ri­gué le sys­tème de croyances qui a por­té les Lu­mières, comme l’ont sou­li­gné les his­to­riens de­puis Carl Be­cker et son livre de 1932, «La ci­té mer­veilleuse des phi­lo­sophes du xviiie siècle» 6. Mais An­der­sen traite trop suc­cinc­te­ment de ce qu’il ap­pelle «l’idée des Lu­mières» pour jus­ti­fier le poids qu’il lui ac­corde. Ce­la illustre les dés­équi­libres qui rendent ses cinq cents ans si pro­blé­ma­tiques. Ayant tra­ver­sé le xviiie siècle au ga­lop, il ex­pé­die le xixe en 58 pages, consacre en­core 54 pages à la pé­riode 1900-1960, s’at­tarde sur les an­nées1960 et1970 et consacre le gros du livre à la pé­riode al­lant des an­nées 1980 à nos jours. C’est dans cet in­ter­valle qu’ont pris ra­cine les croyances les plus ex­tra­va­gantes, par­mi les­quelles les en­lè­ve­ments par des ex­tra­ter­restres [Lire aus­si « Des aliens plein la tête », p. 38] et la com­pli­ci­té des di­ri­geants amé­ri­cains dans les at­ten­tats du 11-Sep­tembre.

Le rythme et le ton de Fan­ta­sy­land em­pêchent de le consi­dé­rer comme un vrai livre d’his­to­rien, même si An­der­sen a vi­si­ble­ment lu les bons au­teurs. Mais le livre ne s’adresse pas au pu­blic uni­ver­si­taire, et c’est tant mieux. Il est écrit avec verve et tourne bien en dé­ri­sion les ba­li­vernes d’hier et d’au­jourd’hui. An­der­sen prend plai­sir à choi­sir des per­son­nages éri­gés en saints – Ralph Wal­do Emer­son en trans­cen­dan­ta­liste at­ten­dris­sant 7, Hen­ry Da­vid Tho­reau en éco­lo­giste pas­to­ral – et passe des­sus en vi­tesse. Ils ont nour­ri « le rêve pas­to­ral que les ban­lieu­sards, les hip­pies et les pro­prié­taires de mai­sons de cam­pagne amé­ri­cains n’ont ces­sé de re­jouer de­puis ». Le pion­nier Da­niel Boone et Buf­fa­lo Bill leur tiennent com­pa­gnie – des su­per-cé­lé­bri­tés qui ont im­pri­mé une vi­sion fan­tas­mée du Far West dans l’es­prit d’un pu­blic dé­si­reux de s’ima­gi­ner vivre aux confins d’une na­ture in­tacte. An­der­sen em­broche Dwight Moo­dy, « un mar­chand de chaus­sures de­ve­nu un pré­di­ca­teur cé­lèbre» dans les an­nées 1870 et 1880, en qui il voit l’exemple le plus ex­trême d’une longue li­gnée d’évan­gé­listes al­lant de Billy Sun­day (des an­nées 1900 aux an­nées 1930), à Billy Gra­ham (des an­nées 1950 aux an­nées 1990) et autres pré­di­ca­teurs d’un « chris­tia­nisme fan­tas­ma­tique » : « il mar­te­lait que chaque phrase de la Bible est lit­té­ra­le­ment vraie, aus­si peu

mé­ta­pho­rique qu’un ca­ta­logue de vente par cor­res­pon­dance » [lire aus­si « Le Dé­luge comme si vous y étiez », p. 52].

Mais l’hu­mour d’An­der­sen est fran­che­ment ana­chro­nique. Un exemple: «Le prin­ci­pal grief adres­sé par Lu­ther à l’Église était la vente de fausses cartes d’ac­cès VIP pour le pa­ra­dis » ; ou en­core : « Vers 1620, l’Amé­rique an­glaise était une start-up en dif­fi­cul­té.» Ces bons mots font mouche mais sont trop fa­ciles, car l’ana­chro­nisme ré­duit le pas­sé aux ca­té­go­ries du pré­sent. C’est le pé­ché ori­gi­nel de l’his­to­rien, ce­lui qu’il faut com­battre, même s’il ne peut être éli­mi­né.

Mais Fan­ta­sy­land est une ex­cel­lente en­tre­prise de dis­cré­di­ta­tion des fou­taises et rend un im­mense ser­vice à un pays qui n’a ja­mais eu son Vol­taire. Nous avons eu Mark Twain, bien sûr, et H. L.Men­cken, qui qua­li­fiait la po­li­tique de «grand car­na­val du n’im­porte quoi » 8. An­der­sen écrit comme un Men­cken mo­derne: pas de pi­tié pour la so­cié­té « boo­boi­sie » [«la classe des phi­lis­tins », mot-va­lise for­gé à par­tir de boob, « idiot », et de « bour­geoi­sie »], pas de com­pas­sion pour les bo­ni­ments re­li­gieux, pas de re­te­nue dans sa dé­non­cia­tion des ba­li­vernes pro­fé­rées par les hommes po­li­tiques, parce que le grand maître du car­na­val est au­jourd’hui Do­nald Trump, qu’An­der­sen pré­sente comme «la preuve em­pi­rique de [sa] théo­rie ap­pli­quée à la po­li­tique ».

De larges pans de la po­pu­la­tion, es­time An­der­sen, adhèrent à des croyances iden­ti­fiées et me­su­rées par des ex­perts à par­tir des ins­ti­tuts d’en­quêtes d’opi­nion. Ain­si : «Les deux tiers des Amé­ri­cains croient à l’exis­tence des anges et des dé­mons. Au moins la moi­tié sont “ab­so­lu­ment cer­tains” que le pa­ra­dis existe, et qu’il est gou­ver­né par un Dieu en chair et en os – pas une vague puis­sance ou un es­prit uni­ver­sel, mais par un mec. Plus d’un tiers pensent non seule­ment que le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique n’est pas grave, mais que c’est un ca­nu­lar mon­té par des cher­cheurs, l’État et des jour­na­listes […]. Un quart croient que les vac­cins causent l’au­tisme et que Do­nald Trump a ob­te­nu la ma­jo­ri­té des suf­frages des ci­toyens lors de la pré­si­den­tielle de 2016. Un quart pensent que le pré­sident pré­cé­dent était (ou est ?) l’An­té­christ. Un quart croient aux sor­cières» [lire aus­si « Ce que croient les Amé­ri­cains», p. 17, et «La chasse aux sorciers re­prend de plus belle », p. 79]. Les Amé­ri­cains sont si nom­breux à croire à ces idées ab­surdes, écrit An­der­sen, qu’ils ont construit un Son­der­weg, une voie par­ti­cu­lière qui mène di­rec­te­ment de Ply­mouth Rock (où au­raient dé­bar­qué les pè­le­rins du May­flo­wer) à Fan­ta­sy­land.

Une ar­gu­men­ta­tion plus équi­li­brée au­rait conduit An­der­sen à une conclu­sion plus convain­cante. Les his­to­riens peuvent certes tri­tu­rer le pas­sé comme bon leur semble. Di­la­ter son ré­cit à me­sure qu’il ap­proche du temps pré­sent est un moyen de créer une pers­pec­tive, comme le point de fuite dans les ta­bleaux de la Re­nais­sance. Mais pro­cé­der de la sorte com­porte un risque plus grand que l’ana­chro­nisme : il fait ap­pa­raître le pas­sé loin­tain comme un pro­logue au pré­sent im­mé­diat. L’élec­tion de Trump a ad­mi­nis­tré un choc au sys­tème po­li­tique, mais elle ne confirme pas la thèse que le prin­cipe de mys­ti­fi­ca­tion a conquis l’Amé­rique et ré­duit à néant d’autres élé­ments de notre culture, comme le prag­ma­tisme, le bon sens et la dé­brouillar­dise.

On peut re­la­ti­vi­ser le pro­pos d’An­der­sen en li­sant «Fou­taises», de Ke­vin Young, qui pro­pose une ex­pli­ca­tion dif­fé­rente du même phé­no­mène. Poète et di­rec­teur du Centre de re­cherche sur la culture noire Ar­thur-Schom­burg de New York, Young or­ga­nise son livre au­tour de thèmes comme les ca­nu­lars, les es­cro­que­ries, les faux, les pla­giats et les im­pos­tures lit­té­raires. Il illustre chaque thème par des anec­dotes, en pre­nant soin d’in­di­quer ses sources, ce qui confère au livre da­van­tage de so­li­di­té in­tel­lec­tuelle que ce­lui d’An­der­sen. Young com­mence par Bar­num. Au dé­but, ex­plique-t-il, les ca­nu­lars étaient une forme de di­ver­tis­se­ment, au­quel par­ti­ci­pait de bon coeur un pu­blic pre­nant plai­sir à se lais­ser em­bo­bi­ner. Au mi­lieu du xixe siècle, les soeurs Fox, qui pré­ten­daient com­mu­ni­quer avec les es­prits en fai­sant cra­quer les ar­ti­cu­la­tions de leurs pieds, ou en­core Mme Bla­vats­ky, qui pra­ti­quait une théo­so­phie pseu­do-orien­tale, ont dé­pla­cé l’exer­cice vers l’ésotérisme.

Les bo­ni­ments à la Bar­num se sont pour­sui­vis une bonne par­tie du xxe siècle, avant de cé­der la place aux im­pos­teurs: faux In­diens, faux ré­fu­giés ayant échap­pé à l’en­lè­ve­ment par des ex­tra­ter­restres, faux res­ca­pés de la Shoah. Les ca­nu­lars étaient dès l’ori­gine pro­pa­gés par la presse. En 1835, le quo­ti­dien new-yor­kais The Sun re­la­tait que sir John Her­schel avait re­pé­ré des créa­tures hu­ma­noïdes sur la Lune avec son té­les­cope. Les lec­teurs tom­bèrent dans le pan­neau puis s’en amu­sèrent. En 1938, quand Or­son Welles an­non­ça une in­va­sion à la ra­dio, les au­di­teurs furent pris de pa­nique. Le ca­nu­lar s’était fait th­riller. Le ton était pas­sé de l’hu­mour à l’hor­reur, son conte­nu s’était tein­té de ra­cisme.

La pre­mière per­sonne ex­hi­bée par Bar­num fut Joice Heth, une femme noire qu’il avait peut-être ache­tée et qui pré­ten­dait avoir été la nour­rice de George Wa­shing­ton et être âgée de 161 ans en 1835. Plus tard, il ex­po­sa « C’est quoi, ça ? », un Noir amé­ri­cain re­vê­tu de peaux de bêtes qui était pré­sen­té comme le chaî­non manquant de l’évo­lu­tion. L’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de Chi­ca­go en 1893 re­prit la thé­ma­tique ra­ciste en pré­sen­tant des « can­ni­bales des îles Sa­moa », un «vil­lage du Da­ho­mey» avec 69 «guer­riers in­di­gènes» et une femme payée pour se faire pas­ser pour la vraie Tante Je­mi­ma 9. On re­vit le même genre de ca­nu­lar à l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de Chi­ca­go de 1933, où un ac­teur noir or­né de plumes d’au­truche, par­lant un ga­li­ma­tias in­com­pré­hen­sible, pré­ten­dait être un chef afri­cain nom­mé Wu Foo.

Young dis­sèque ces exemples pour mettre en évi­dence le ra­cisme fon­cier de la culture po­pu­laire amé­ri­caine 10. Il évoque aus­si les ex­hi­bi­tions de faux In­diens, d’Asia­tiques et même de Blancs. La « Beau­té cir­cas­sienne » de Bar­num, une femme blanche ayant soi-di­sant été dé­li­vrée de l’es­cla­vage dans le Cau­case, était cen­sée évo­quer l’ori­gine et l’es­sence de la race cau­ca­sienne, autre fic­tion. L’his­toire des ca­nu­lars ré­vèle des vé­ri­tés désa­gréables sur la so­cié­té amé­ri­caine.

Les prin­ci­paux ca­nu­lars du dé­but des an­nées 2000 ana­ly­sés par Young sont ap­pa­rus sur sup­port pa­pier, dans des jour­naux, des ro­mans, des nou­velles et des poèmes, brouillant la fron­tière qui sé­pa­rait ja­dis les faits de la fic­tion. Young se concentre sur les ar­ticles bi­don­nés de trois jour­na­listes: Ste­phen Glass, qui a ré­di­gé une ving­taine d’ar­ticles in­ven­tés de toutes pièces pour The New Re­pu­blic entre 1996 et 1998 ; Mi­chael Fin­kel, dont le por­trait fic­tif d’un ado­les­cent es­clave en Afrique de l’Ouest avait fait la cou­ver­ture du The New York Times Ma­ga­zine en no­vembre2001 ; et Jay­son Blair, qui a pro­duit pas moins de 36 faux ar­ticles pour The New York Times. Après avoir été dé­mas­qués, les trois jour­na­listes ont mi­ni­mi­sé leur for­fait en ré­di­geant des livres se­mi-au­to­bio­gra­phiques où ils se jus­ti­fient et s’api­toient sur eux-mêmes.

Young s’étend sur ces im­pos­tures pour mettre en lu­mière l’ori­gine des fake news d’au­jourd’hui, mais aus­si pour faire ap­pa­raître quelque chose de plus pro­fond qu’il ap­pelle une «crise du ré­cit». C’est une double at­teinte à la vé­ri­té : d’abord un men­songe sur les épreuves tra­ver­sées par de vraies per­sonnes dans la vraie vie, en­suite une tra­hi­son des réa­li­tés vé­hi­cu­lées par la fic­tion lit­té­raire. Young écrit de son point de vue de poète at­ta­ché à ce qui peut être com­pris comme la vé­ri­té poé­tique. Il pré­sente le pla­giat lit­té­raire comme le plus toxique des types de ca­nu­lars.

« Fou­taises » s’achève par une co­da in­ti­tu­lée « L’ère de l’eu­phé­misme ». Bien que le mot « eu­phé­misme » semble faible pour qua­li­fier les men­songes qui passent de nos jours pour la vé­ri­té, il illustre bien la dis­tor­sion de la réa­li­té qu’im­pose à la po­pu­la­tion «l’hé­ri­tier mo­derne de P.T.Bar­num», Do­nald Trump: «Trump aus­si ex­ploite des frac­tures so­ciales pro­fon­dé­ment an­crées, et qui rap­pellent déses­pé­ré­ment les frac­tures com­mu­nau­taires sur les­quelles les ca­nu­lars ont pros­pé­ré.» La conclu­sion de Young re­joint celle d’An­der­sen. Tous deux voient en Trump un pro­duit de la té­lé-réa­li­té, qui tire sa vi­sion du monde des longues heures qu’il passe à re­gar­der Fox News. Ce qu’An­der­sen qua­li­fie de Fan­ta­sy­land, Young l’ap­pelle Ne­ver­land, le pays ima­gi­naire de Pe­ter Pan. C’est le même en­droit, et c’est Trump qui est à sa tête.

S’ils par­viennent à la même conclu­sion et évoquent sou­vent les mêmes épi­sodes, les deux au­teurs éla­borent des in­ter­pré­ta­tions dif­fé­rentes. Pour An­der­sen, l’élé­ment mo­teur de ce brouillage de la réa­li­té est la re­li­gio­si­té ; pour Young, c’est le ra­cisme. Je trouve Young plus convain­cant, car, de même que l’es­cla­vage exis­tait dans les treize co­lo­nies bri­tan­niques qui don­nèrent nais­sance aux États-Unis, le ra­cisme est pré­sent dans tout le pays, alors que les formes les plus ex­tra­va­gantes de croyance re­li­gieuse sont can­ton­nées dans cer­taines ré­gions et n’ont pas pé­né­tré les États dé­mo­crates au­tant que les États ré­pu­bli­cains.

Comme An­der­sen, Young sous­crit à l’idée d’un ex­cep­tion­na­lisme amé­ri­cain. Même si tous deux citent de nom­breux exemples de croyances ab­surdes qui n’ont cours qu’aux États-Unis, ils écrivent comme si les aveu­gle­ments col­lec­tifs n’avaient pas bous­cu­lé l’his­toire ailleurs dans le monde. Or les épi­sodes les plus ex­tra­va­gants du Fan­ta­sy­land amé­ri­cain ne sont rien com­pa­rés à la croi­sade des En­fants de 1212, conduite par des bandes de pauvres gens ani­més par des ob­ses­sions mil­lé­na­ristes; à la Grande Peur de 1789, du­rant la­quelle des hordes de pay­sans fran­çais pillèrent des châ­teaux pour se pré­mu­nir contre une in­va­sion ima­gi­naire de bri­gands; et la ré­volte des Tai­ping de 1860-1864, qui en­ten­dait dé­bar­ras­ser la Chine de la dy­nas­tie mand­choue et ins­tau­rer le royaume cé­leste de la Grande Paix (au prix

Trump tire sa vi­sion du monde des longues heures qu'il passe à re­gar­der Fox News.

d’au moins 20 mil­lions de morts). Tous ces évé­ne­ments furent dé­clen­chés par une dés­in­for­ma­tion que l’on pour­rait qua­li­fier de fake news.

Les fake news re­montent à bien plus loin que l’ima­ginent An­der­sen et Young. De mon point de vue, elles re­montent à l’An­ti­qui­té en Oc­ci­dent et sont de­ve­nues un élé­ment des conflits po­li­tiques à l’époque de la Re­nais­sance. Le pre­mier grand fal­si­fi­ca­teur de nou­velles fut Pierre l’Aré­tin, qui in­no­va en com­po­sant des son­nets ca­lom­nieux sur les can­di­dats à l’élec­tion du pape de 1522, les ap­po­sant sur la sta­tue d’un per­son­nage nom­mé Pas­qui­no, qui ser­vait de pan­neau d’af­fi­chage près de la piaz­za Na­vo­na, à Rome.

Les « pas­qui­nades » de­vinrent un genre en vogue, et l’Aré­tin eut des imi­ta­teurs jusque dans le Pa­ris du xviiie siècle. À Londres, les pa­ra­graph men re­cueillaient des in­for­ma­tions dans des ca­fés, les conden­saient en un pa­ra­graphe et les li­vraient à des ty­po­graphes qui com­po­saient les pa­ra­graphes pour nour­rir les pages des jour­naux lon­do­niens. Dans les an­nées 1770, un nou­veau type de feuille à scan­dale se spé­cia­li­sa dans les pa­ra­graphes consa­crés à la vie pri­vée de per­son­nages pu­blics. Deux prêtres re­con­ver­tis en jour­na­listes, « Ré­vé­rend Co­gneur» (Hen­ry Bate) et «Doc­teur Vi­père» (William Jack­son), se dis­pu­taient le mar­ché en pro­dui­sant des ar­ticles à cô­té des­quels nos ta­bloïds pa­raissent mo­dé­rés. Il ne ve­nait à l’es­prit de per­sonne que les in­for­ma­tions de­vaient être neutres ou ob­jec­tives. L’idéal d’ob­jec­ti­vi­té ne s’est pas dé­ve­lop­pé avant la se­conde moi­tié du xixe siècle avec des «jour­naux de ré­fé­rence» comme The New York Times et le Times de Londres. L’in­té­rêt qu’ils sus­ci­taient ve­nait d’une nou­velle forme de pro­fes­sion­na­lisme, as­pi­rant à four­nir des in­for­ma­tions fiables et à évi­ter les prises de po­si­tion trop par­ti­sanes.

Pour faire l’his­toire des fake news, il fau­drait com­men­cer par ana­ly­ser l’évo­lu­tion du concept d’in­for­ma­tion, un as­pect du su­jet que ni An­der­sen ni Young n’abordent. L’in­for­ma­tion, ce n’est pas ce qui s’est pas­sé mais le compte ren­du qui en est fait. De par sa na­ture même, le genre uti­lise des conven­tions du ré­cit. Ces conven­tions évo­luant, les ar­ticles consom­més par les lec­teurs de jour­naux ont évo­lué eux aus­si. Les tech­niques de nar­ra­tion de­vaient être as­si­mi­lées par des ap­pren­tis jour­na­listes qui ap­pre­naient sur le tas.

Comment trans­forme-t-on en ar­ticles les in­for­ma­tions re­cueillies sur le ter­rain après le casse d’une banque ou un meurtre? Si le ré­dac­teur en chef vous com­mande «800 mots», quels mots al­lez-vous choi­sir et à quoi res­sem­ble­ront-ils lors­qu’ils se­ront pu­bliés dans le jour­nal le len­de­main ma­tin ? La plu­part des lec­teurs n’ont au­cune idée des codes ar­bi­traires et des savoir-faire pro­fes­sion­nels qui conforment le compte ren­du de ce qui s’est pas­sé la veille.

Quand j’ai dé­bu­té au Star-Led­ger, à Ne­wark, en 1956, j’ef­fec­tuais le tra­vail de ter­rain pour des jour­na­listes qui pas­saient la jour­née à jouer au po­ker dans la salle de presse du com­mis­sa­riat. Toutes les de­mi-heures, je de­vais ras­sem­bler les « feuilles de plaintes », des co­pies car­bone de pro­cès-ver­baux ta­pés à la ma­chine par l’ins­pec­teur de ser­vice. Je les par­cou­rais dans l’es­poir de trou­ver ma­tière à un ar­ticle, et, quand je trou­vais quelque chose de pro­met­teur, je de­man­dais aux joueurs de po­ker si ce­la en va­lait la peine. Après avoir es­suyé des «non» à ré­pé­ti­tion, j’ai com­pris que je n’avais pas le flair pour dé­bus­quer des su­jets.

Un jour, je suis tom­bé sur une feuille de plainte qui pa­rais­sait si pro­met­teuse – un ho­mi­cide as­sor­ti d’un viol et d’autres hor­reurs – que je suis al­lé voir la bri­gade cri­mi­nelle sans m’ar­rê­ter chez les joueurs de po­ker. Quand je l’ai mon­trée à l’ins­pec­teur, il a je­té un re­gard ra­pide et me l’a ren­due avec dé­goût. « C’est pas de l’in­fo, ça, pe­tit », dit-il en poin­tant du doigt la lettre B qui fi­gu­rait entre pa­ren­thèses après les noms de la vic­time et du sus­pect. Je n’avais pas re­mar­qué que les noms étaient tou­jours sui­vis d’un B pour Black ou d’un W pour White. C’est à ce mo­ment-là seule­ment que je com­pris qu’à Ne­wark ce qui ar­ri­vait aux Noirs n’avait pas va­leur d’in­for­ma­tion.

Cette ex­pé­rience me per­met d’ap­pré­cier le point de vue de Ke­vin Young, pour qui le ra­cisme im­prègne la culture po­pu­laire, pas seule­ment en sur­face mais à un ni­veau si­tué en des­sous de la conscience col­lec­tive.

Au­jourd’hui, les in­for­ma­tions ne pa­raissent pas dans les jour­naux, dont la dif­fu­sion et le chiffre d’af­faires ont chu­té de­puis l’avè­ne­ment d’In­ter­net, que l’on fait re­mon­ter à l’in­ven­tion du World Wide Web par Tim Ber­ners-Lee en 1990. Elles cir­culent via Fa­ce­book, YouTube et Twit­ter, et sont pro­duites en grande par­tie par des gens qui n’ont pas de for­ma­tion de jour­na­liste et qui sou­vent les in­ventent. Be­qa Lat­sa­bidze, un étu­diant géor­gien, a ga­gné des mil­liers de dol­lars en dif­fu­sant des in­for­ma­tions bi­don­nées qui ont nui à Hilla­ry Clin­ton et fa­vo­ri­sé Do­nald Trump – en par­ti­cu­lier la nou­velle que le Mexique fer­me­rait sa fron­tière avec les États-Unis si Trump rem­por­tait l’élec­tion.

Le rôle de la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique dans la pro­li­fé­ra­tion des fake news est le su­jet d’un autre ou­vrage ré­cent, «Post-vé­ri­té», de Lee McIn­tyre, cher­cheur au Centre de phi­lo­so­phie et d’his­toire des sciences à l’uni­ver­si­té de Bos­ton 11. Par « post-vé­ri­té », néo­lo­gisme élu mot de l’an­née par les dic­tion­naires Ox­ford en no­vembre2016, McIn­tyre en­tend la convic­tion qu’une idée est vraie en dé­pit de l’évi­dence du contraire four­ni par des faits vé­ri­fiables et le té­moi­gnage d’ex­perts qui ont étu­dié le su­jet. Il aborde ce thème via l’his­toire des sciences – ou, plu­tôt, du « dé­ni de science ».

Ces der­nières dé­cen­nies, dit McIn­tyre, les grandes en­tre­prises ont dé­fen­du leurs in­té­rêts en ré­pan­dant des doutes sur les don­nées scien­ti­fiques qui met­taient leurs activités en pé­ril. L’in­dus­trie du ta­bac a com­bat­tu l’idée que fu­mer pro­voque le can­cer. L’in­dus­trie pé­tro­lière a contes­té le consen­sus des scien­ti­fiques se­lon le­quel le chan­ge­ment cli­ma­tique est dû aux activités hu­maines. Et des lob­bies fi­nan­cés par des en­tre­prises ont pro­mu des contre­vé­ri­tés sur « les armes à feu, l’im­mi­gra­tion, la san­té pu­blique, la dette pu­blique, la ré­forme du droit de vote, le ma­riage ho­mo­sexuel », nour­ris­sant un miasme de post-vé­ri­té de plus en plus fé­tide, le pu­blic étant in­ci­té à ne pas ajou­ter foi aux conclu­sions des ex­perts.

En Eu­rope, au xviiie siècle, per­sonne ne se sou­ciait de l’ob­jec­ti­vi­té de l’in­for­ma­tion.

Ces croyances illu­soires peuvent s’ex­pli­quer en par­tie, dit McIn­tyre, par le syn­drome du biais de confir­ma­tion étu­dié par les psy­cho­logues. Nous sé­lec­tion­nons les don­nées qui confirment nos croyances et écar­tons celles qui ébranlent les convic­tions de notre fa­mille d’ap­par­te­nance. À cet égard, son ar­gu­men­ta­tion re­joint celle d’un autre livre ré­cent, « La mort des ex­perts », de Tom Ni­chols 12. La convic­tion, lar­ge­ment ré­pan­due chez les ci­toyens or­di­naires, que leur opi­nion vaut celle de tout un cha­cun est à re­lier, pour Ni­chols, à la dé­fiance à l’égard des ex­perts en sciences, en mé­de­cine ou en édu­ca­tion et des fonc­tion­naires.

D’après McIn­tyre, l’es­sor des ré­seaux so­ciaux est ce qui a le plus contri­bué à créer le cli­mat ac­tuel de post-vé­ri­té. Il re­lève que 44 % de la po­pu­la­tion adulte s’in­forme sur Fa­ce­book (62% sur les ré­seaux so­ciaux en gé­né­ral) et que Fa­ce­book uti­lise des al­go­rithmes qui nous ali­mentent en in­for­ma­tions sus­cep­tibles de nous in­té­res­ser. Ré­sul­tat, nous vi­vons de plus en plus dans des « si­los d’in­for­ma­tion ». Les nou­velles que nous re­ce­vons sur le monde ex­té­rieur pro­viennent de cir­cuits per­son­na­li­sés qui connectent des « amis » et des consom­ma­teurs de même pro­fil. Nous ces­sons d’être ex­po­sés aux faits qui ne cadrent pas avec nos idées pré­con­çues, et du coup nous de­ve­nons une proie fa­cile pour les ha­ckers qui uti­lisent des pièges à clics pour nous faire in­gur­gi­ter des in­for­ma­tions fa­vo­ri­sant tel ou tel can­di­dat ou in­té­rêt éco­no­mique.

Do­nald Trump en est un ré­sul­tat. Il qua­li­fie de fausses les in­for­ma­tions qui ne lui plaisent pas mais a été élu pré­sident en sur­fant sur la vague de fausses nou­velles qui a inon­dé In­ter­net de­puis l’Eu­rope de l’Est, Rus­sie en tête. Nous ne sau­rons sans doute ja­mais si Trump doit sa vic­toire aux fake news, mais, in­siste McIn­tyre, nous de­vons ap­prendre à re­con­naître que ce qui passe pour la réa­li­té est pure in­ven­tion dans un sys­tème où les faits sont sans im­por­tance et où rien ne per­met de prou­ver le ca­rac­tère fal­la­cieux des fou­taises.

Bien que McIn­tyre par­vienne à cette conclu­sion par un che­min plus court que ceux qu’em­pruntent An­der­sen et Young, il ar­rive au même point. Tous trois citent le mot tru­thi­ness, for­gé par l’hu­mo­riste Ste­phen Col­bert – la convic­tion que ce que vous sen­tez être vrai doit être vrai. Et tous trois évoquent une cé­lèbre re­marque de l’an­cien sé­na­teur Da­niel Pa­trick Moy­ni­han : « Vous êtes en droit d’avoir votre propre opi­nion, mais pas vos propres faits.» Ils prennent fer­me­ment po­si­tion en fa­veur de ce qu’An­der­sen ap­pelle « le ra­tion­nel et le rai­son­nable ». Et tous trois pointent un dan­ger plus grave que Trump. McIn­tyre cite l’his­to­rien de la Shoah Ti­mo­thy Sny­der : « La post-vé­ri­té, c’est le pré-fas­cisme.»

LE LIVREFan­ta­sy­land. How Ame­ri­ca Went Hay­wire: A 500-Year His­to­ry (« Fan­ta­sy­land. Comment l’Amé­rique a dé­raillé : cinq cents ans d’his­toire »), Ran­dom House, 2017, 480 p.L’AU­TEURKurt An­der­sen est un jour­na­liste et écri­vain amé­ri­cain. On peut lire de lui en fran­çais le roman Riches et cé­lèbres(Cal­mann-Lé­vy, 2002).

Icône de la culture po­pu­laire amé­ri­caine et pion­nier du ca­nu­lar sen­sa­tion­na­liste, le pro­duc­teur de spec­tacles P. T. Bar­num peut être consi­dé­ré comme l'un des pre­miers col­por­teurs de fake news.

« Trump éreinte Muel­ler et son rap­port “bi­don”». L'en­quête du pro­cu­reur spé­cial sur l'in­gé­rence russe dans la cam­pagne de 2016 em­bar­rasse le pré­sident amé­ri­cain, donc c'est de l'in­tox.

En 1835, le quo­ti­dien new-yor­kais The Sun fai­sait croire à ses lec­teurs que l'as­tro­nome John Her­schel avait re­pé­ré des hu­ma­noïdes sur la Lune.

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