LE DÉ­LUGE COMME SI VOUS Y ÉTIEZ

Un parc à thème amé­ri­cain donne à voir l’arche de Noé telle qu’elle est dé­crite dans la Bible. Ses pro­mo­teurs n’hé­sitent pas à faire des in­fi­dé­li­tés au texte pour im­pres­sion­ner les vi­si­teurs.

Books - - ÉDITO - CARMINE GRIMALDI. The At­lan­tic.

Un parc à thème amé­ri­cain donne à voir l’arche de Noé telle qu’elle est dé­crite dans la Bible. Ses pro­mo­teurs n’hé­sitent pas à faire des in­fi­dé­li­tés au texte pour im­pres­sion­ner les vi­si­teurs.

De tous les épi­sodes bi­bliques, Vol­taire es­ti­mait qu’au­cun n’exi­geait plus de foi que ce­lui de l’arche de Noé : « L’his­toire du dé­luge étant la chose la plus mi­ra­cu­leuse dont on ait ja­mais en­ten­du par­ler, il se­rait in­sen­sé de l’ex­pli­quer.» Ah ! si seule­ment il avait pu vi­si­ter Ark En­coun­ter, un parc à thème chré­tien qui a ou­vert à l’été 2016 dans le Ken­tu­cky et s’en­or­gueillit de sa re­cons­ti­tu­tion «gran­deur na­ture» de l’arche de Noé! À l’ori­gine du pro­jet, Ans­wers in Ge­ne­sis (AiG), une or­ga­ni­sa­tion chré­tienne qui fait une in­ter­pré­ta­tion lit­té­rale de la Bible et à qui l’on doit aus­si le mu­sée de la Créa­tion voi­sin. L’arche a été re­cons­ti­tuée avec un sou­ci ma­niaque du dé­tail. Quand on sait qu’en­vi­ron 40 % des Amé­ri­cains croient au créa­tion­nisme [lire aus­si « Ce que croient les Amé­ri­cains », p. 17], on ne peut pas voir le parc comme du simple kitsch chré­tien. Il in­carne au contraire une ten­dance ré­cente du cou­rant évan­gé­lique, une sorte de réa­lisme fon­da­men­ta­liste. Vi­si­ter Ark En­coun­ter, c’est voir comment le chris­tia­nisme conser­va­teur du xxie siècle trouve sa force non seule­ment dans les mi­racles, la Bible et les prêches, mais aus­si dans le bois de char­pente, les man­ne­quins de cire, les plans d’ar­chi­tecte et les études de fai­sa­bi­li­té.

Les plus de 100 pièces ex­po­sées sur le ba­teau ex­pliquent aux vi­si­teurs comment chaque dif­fi­cul­té a pu être sur­mon­tée. Comment huit per­sonnes on­telles pu nour­rir au­tant d’ani­maux? Par un ré­seau com­plexe de ca­na­li­sa­tions et de gou­lottes, ain­si que l’illustre une vi­déo in­ter­ac­tive. Et la puan­teur ? Fa­cile : Noé avait un sys­tème de ven­ti­la­tion fonc­tion­nant à l’éner­gie des ma­rées. Et les tonnes de dé­jec­tions ani­males pro­duites chaque jour? Noé pou­vait s’en dé­bar­ras­ser grâce à un ta­pis rou­lant ac­tion­né par des élé­phants. Mais comment a-t-il pu faire te­nir des élé­phants à bord ? Et tous ces di­no­saures? Ils étaient bé­bés à l’époque. Et, au cas où les vi­si­teurs dou­te­raient qu’un na­vire en bois trans­por­tant toute cette car­gai­son ait pu ré­sis­ter à un dé­luge apo­ca­lyp­tique, un pan­neau ex­plique que les di­men­sions de l’em­bar­ca­tion, comme l’ont dé­mon­tré des in­gé­nieurs na­vals, of­fraient un com­pro­mis par­fait entre confort, sta­bi­li­té et ro­bus­tesse. Dans une vi­déo in­ti­tu­lée « Flot­ter ou cou­ler », les vi­si­teurs voient des si­mu­la­tions ani­mées de na­vires is­sus d’autres mythes du dé­luge: mal­me­nés par une mer dé­mon­tée, tous coulent, sou­vent au mi­lieu de cris de ter­reur. Lors de l’inau­gu­ra­tion of­fi­cielle, en juillet 2016, les vi­si­teurs se sont émer­veillés de ces in­no­va­tions tech­no­lo­giques. Mais beau­coup de ceux à qui j’ai par­lé m’ont confié ne s’être ja­mais sou­ciés jusque-là de ces dé­tails; ils avaient sim­ple­ment im­pu­té ce­la à la toute-puis­sance de Dieu. Tim Lo­vett, le concep­teur du na­vire, n’a que trop en­ten­du ce genre de pro­pos. At­ta­blé à Em­za­ra’s Kit­chen, la ca­fé­té­ria du parc bap­ti­sée ain­si en hom­mage à la femme de Noé, il fus­tige ceux qui at­tri­buent l’arche uni­que­ment à des mi­racles. « C’est un peu une ma­la­die, me dit-il. [Dieu] ne fait pas de mi­racles bon gré mal gré.»

Si Lo­vett a te­nu à ce que l’arche soit « réa­liste », c’est au­tant pour des rai­sons po­li­tiques que par ri­gueur in­tel­lec­tuelle. « Les Hé­breux dans le dé­sert n’étaient pas for­cé­ment des gens bien », ex­plique-t-il. Ils se conten­taient d’« at­tendre des mi­racles » et de « se plaindre, as­sis sous leurs tentes » ; au­tre­ment dit, ils res­sem­blaient « un peu aux gens qui vivent des al­locs ». Ce sen­ti­ment, qui n’est pas par­ta­gé par tous, est très en­ra­ci­né dans l’évan­gé­lisme conser­va­teur. Comme l’af­firme l’his­to­rien Ti­mo­thy Gloege, le fon­da­men­ta­lisme chré­tien est, de­puis ses dé­buts au xixe siècle, in­ex­tri­ca­ble­ment lié au consu­mé­risme et à la foi dans le ca­pi­ta­lisme mo­derne. Ce lien est pa­tent à Ark En­coun­ter, où le texte bi­blique est in­ter­pré­té, puis re­cons­ti­tué, en tant que cé­lé­bra­tion d’une au­to­no­mie ra­di­cale. Du­rant ses pre­mières dé­cen­nies, ex­plique Gloege, le fon­da­men­ta­lisme a em­prun­té aux mé­dias en vogue à l’époque: on en­sei­gnait aux conver­tis à lire la Bible comme s’il s’agis­sait d’un roman réa­liste ou d’un quo­ti­dien. Un siècle plus tard, le mode de lec­ture lit­té­rale de la Bible avait évo­lué avec les di­ver­tis­se­ments po­pu­laires. À Ark En­coun­ter, on ap­prend à lire la Bible comme un pro­duc­teur li­rait un scé­na­rio – les lieux, les per­son­nages et les dia­logues sont four­nis, mais le lec­teur doit com­plé­ter avec le dé­cor, l’éclai­rage, la bande-son et les ac­teurs. C’est seule­ment quand elles sont mises en scène que les Écri­tures donnent tout leur po­ten­tiel.

Tout au long de leur cir­cuit, les vi­si­teurs sont in­vi­tés à consom­mer des re­cons­ti­tu­tions fic­tives de la vie de fa­mille de Noé comme s’il s’agis­sait d’un film grand pu­blic. En en­trant dans le na­vire, ils dé­couvrent l’in­croyable ca­co­pho­nie qu’on ima­gine avoir ré­gné pen­dant le dé­luge : le gron­de­ment sourd des vagues, le sif­fle­ment du vent, le coui­ne­ment des ron­geurs dis­si­mu­lés dans les cages en bois de part et d’autre du par­cours. C’est ici que le pla­fond est le plus bas et l’éclai­rage le plus faible. Le cou­loir ser­pente au­tour des caisses des ani­maux jus­qu’au mo­ment où, à un tour­nant, le vi­si­teur voit les membres de la fa­mille blot­tis les uns contre les autres : au centre, un Noé ro­bo­ti­sé en prière re­mue la tête de haut en bas comme ces chiens qu’on voit sur la plage ar­rière des voi­tures.

C’est une ex­pé­rience qui prend aux tripes, mais c’est aus­si et sur­tout une le­çon sur l’art de lire et de se re­pré­sen­ter la Bible. Ce n’est pas une arche de car­ton­pâte, un mi­racle her­mé­ti­que­ment clos. Si ce­la n’ap­pa­raît pas im­mé­dia­te­ment aux vi­si­teurs, ce­la de­vient évident lors­qu’ils par­courent la sec­tion «L’arche, un conte de fées ? », qui s’en prend aux re­pré­sen­ta­tions guille­rettes. Jo­na­than Craw­ford, agri­cul­teur bio de Penn­syl­va­nie et l’un des do­na­teurs d’Ark En­coun­ter, se plaint au­près de moi de ces livres pour en­fants qui montrent « une pe­tite bai­gnoire d’où des ani­maux sortent la tête. Ce sont des images men­son­gères ».

Les fon­da­men­ta­listes chré­tiens se servent de­puis long­temps de la bande des­si­née pour faire du pro­sé­ly­tisme, mais Ark En­coun­ter cherche à chan­ger les choses en s’ins­pi­rant de cette ten­dance ré­cente de Hollywood qui consiste à conju­guer réa­lisme cru et vrai­sem­blance. Lais­sant mythes et mi­racles aux bandes des­si­nées, l’ex­pé­rience im­mer­sive du na­vire ra­conte une tout autre his­toire, celle de gens or­di­naires, en­dur­cis par le dur la­beur, le cou­rage et la foi. Le réa­lisme pro­po­sé par Ark En­coun­ter semble avoir trou­vé un juste équi­libre entre le dis­cours mo­ra­li­sa­teur et le ton du di­ver­tis­se­ment.

L’arche a beau pré­tendre faire une lec­ture lit­té­rale de la Bible, on y trouve une quan­ti­té stu­pé­fiante d’his­toires fa­bri­quées et ro­man­cées. Pre­nons, par exemple, l’une des sec­tions les plus ap­pré­ciées, les ap­par­te­ments de la fa­mille de Noé. À l’en­trée, deux pan­neaux : « Li­cence ar­tis­tique » et «Pour­quoi ces pièces d’ha­bi­ta­tion sont-elles si jo­lies?» Dans cha­cune des salles sui­vantes, les vi­si­teurs voient des man­ne­quins de cire ac­com­pa­gnés d’une courte bio­gra­phie. Ke­zia, la femme de Cham, aime « se faire belle et bien s’ha­biller, même si l’em­ploi du temps char­gé de l’arche lui en donne ra­re­ment l’oc­ca­sion ». Pas un de ces dé­tails ne fi­gure pour­tant dans la Bible. La Ge­nèse n’évoque à au­cun mo­ment les passe-temps de la fa­mille de Noé. Elle ne men­tionne même pas le nom des femmes pré­sentes à bord. Ces dé­tails font néan­moins par­tie in­té­grante de la vi­site d’Ark En­coun­ter. La réa­li­té tan­gible des dé­cors, des ac­ces­soires et des man­ne­quins égaie et équi­libre le texte bi­blique.

Sur le site d’AiG, Si­mon Tur­pin, qui di­rige la branche bri­tan­nique de l’or­ga­ni­sa­tion, as­si­mile le littéralisme à une « lec­ture stricte » et à une « in­ter­pré­ta­tion na­tu­relle », lais­sant en­tendre que toute per­sonne do­tée de bon sens lit la Bible de cette fa­çon. Mais, comme le montre Ark En­coun­ter, cette sim­pli­ci­té ap­pa­rente re­quiert beau­coup de tra­vail de fa­bri­ca­tion. Le parc pré­voit de bâ­tir une ci­té for­ti­fiée d’avant le dé­luge, un vil­lage du ier siècle, un « voyage dans l’his­toire de­puis Abra­ham jus­qu’à la tra­ver­sée de la mer Rouge» et même la tour de Ba­bel (ils courent droit à la ca­tas­trophe, si elle est gran­deur na­ture). Cha­cune de ces mai­sons de pou­pée gran­dioses se­ra vrai­sem­bla­ble­ment éri­gée dans le même style de réa­lisme évan­gé­lique qui fas­cine tant les vi­si­teurs d’Ark En­coun­ter.

« L’idéal pour le fon­da­men­ta­liste se­rait […] d’avoir des sens mais pas de langue écrite, car l’écrit est pé­ris­sable, ma­té­riel et fa­cile à conta­mi­ner, écrit le cri­tique lit­té­raire Ter­ry Ea­gle­ton 2. C’est un vé­hi­cule trop humble pour des vé­ri­tés aus­si sa­crées.» Ans­wers in Ge­ne­sis est vi­si­ble­ment de cet avis. Ses re­cons­ti­tu­tions créent un dé­luge de sens. Tel­le­ment de sens qu’on en vient à ou­blier qu’il n’y a ja­mais eu qu’un texte.

Gua­ran­teed Pure. The Moo­dy Bible Ins­ti­tute, Bu­si­ness, and the Ma­king of Mo­dern Evan­ge­li­ca­lism (« 100 % purs. L’Ins­ti­tut bi­blique Moo­dy, les af­faires et la nais­sance de l’évan­gé­lisme mo­derne »), de Ti­mo­thy Gloege 1, Uni­ver­si­ty of North Ca­ro­li­na Press, 2015, 326 p.

La fa­mille de Noé sur son lieu de vie. La Ge­nèse ne men­tionne à au­cun mo­ment les activités des oc­cu­pants de l’arche. Les dé­cors et les man­ne­quins sont là pour égayer le texte bi­blique.

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