«VOUS SA­VEZ DES CHOSES QUE VOUS NE DEVRIEZ PAS SAVOIR »

Books - - ÉDITO - NICK RICHARDSON. Lon­don Re­view of Books.

Fin 2017, le Pen­ta­gone a au­to­ri­sé la dif­fu­sion de deux vi­déos mon­trant d’étranges phé­no­mènes aé­riens non iden­ti­fiés. Pour­quoi ces images ont-elles été dé­clas­si­fiées puis confiées à un mu­si­cien ob­sé­dé par les ov­nis et as­so­cié à des an­ciens des ser­vices se­crets ?

FIN 2017, LE PEN­TA­GONE A AU­TO­RI­SÉ LA DIF­FU­SION DE DEUX VI­DÉOS MON­TRANT D’ÉTRANGES PHÉ­NO­MÈNES AÉ­RIENS NON IDEN­TI­FIÉS. POUR­QUOI CES IMAGES, PRISES PAR DES PI­LOTES DE CHASSE, ONT-ELLES ÉTÉ DÉ­CLAS­SI­FIÉES ET CONFIÉES À UN MU­SI­CIEN OB­SÉ­DÉ PAR LES OV­NIS ET AS­SO­CIÉ À DES AN­CIENS DES SER­VICES SE­CRETS ?

En dé­cembre 2017, des images d’ov­nis prises par des avions de chasse amé­ri­cains, of­fi­ciel­le­ment dé­clas­si­fiées et au­to­ri­sées à la dif­fu­sion par le gou­ver­ne­ment des États-Unis, ont été mises en ligne par la so­cié­té To The Stars Aca­de­my, qui se consacre à l’étude de l’uni­vers ex­tra­ter­restre. La pre­mière des deux cap­ta­tions vi­déo a été réa­li­sée par un Su­per Hor­net de la ma­rine amé­ri­caine équi­pé d’une ca­mé­ra in­fra­rouge. Elle ne dure qu’une tren­taine de se­condes, et ni la date, ni la po­si­tion de l’avion n’ont été di­vul­guées. Dès le dé­but de l’en­re­gis­tre­ment, on en­tend l’un des pi­lotes dire: «C’est un pu­tain de drone, mec!» au mo­ment où la ca­mé­ra ac­croche une pe­tite forme blanche (le cap­teur est en «mode white hot », si bien que le sec­teur le plus chaud de l’image est co­lo­ré en blanc), plus longue que large, qui sur­vole les nuages à dis­tance constante de l’ap­pa­reil. L’autre pi­lote ré­pond: «Il y en a toute une es­ca­drille ! », puis si­gnale que ces « drones » volent contre le vent, dont la vi­tesse est de 120 noeuds. Dans les der­nières se­condes de la vi­déo, l’ob­jet, tout en pour­sui­vant sa tra­jec­toire, ef­fec­tue une ro­ta­tion à 90 de­grés sur l’un de ses axes. «Re­garde-moi ça ! » s’af­fole le pre­mier pi­lote. « La chose tourne ! » ré­pond son col­lègue.

La deuxième sé­quence a été prise par un Su­per Hor­net en 2004, au large de San Die­go, équi­pé du même cap­teur-ca­mé­ra que le pre­mier. On y aper­çoit une tache blanche, puis la ca­mé­ra passe en « mode TV» et zoome pour ré­vé­ler que la tache est de forme rec­tan­gu­laire. Juste avant la fin de l’en­re­gis­tre­ment, l’ov­ni ac­cé­lère brus­que­ment et sort du champ, à gauche de l’écran. La vi­déo n’a pas de son, mais To The Stars a pu­blié une in­ter­view ré­cente du pi­lote d’un autre avion, Da­vid Fra­vor, ain­si que le rap­port, dé­clas­si­fié, d’un autre pi­lote : tous deux disent avoir vu eux aus­si l’ov­ni ce jour-là. Dans l’in­ter­view, Da­vid Fra­vor ex­plique que l’exer­cice d’en­traî­ne­ment au­quel il s’ap­prê­tait à par­ti­ci­per avait été re­por­té et qu’il avait re­çu un ordre de mis­sion bien réel: il de­vait se rendre à un point si­tué à 45 ki­lo­mètres à l’ouest. Une fois sur les lieux, il a aper­çu, sous la sur­face de l’océan, un ob­jet d’« en­vi­ron la taille d’un Boeing 737», soit quelque 40 mètres de long. Au-des­sus de l’eau, un ov­ni sans ailes, en forme de « pas­tille Tic Tac » et long de 15 mètres, sur­vo­lait de fa­çon er­ra­tique l’ob­jet im­mer­gé puis s’est mis à re­pro­duire les mou­ve­ments de l’avion de Fra­vor, qui dé­cri­vait un cercle. Quand ce­lui-ci s’est ap­pro­ché, l’ov­ni a fi­lé à toute al­lure. Fra­vor est re­ve­nu voir ce que de­ve­nait la chose sous l’eau, mais elle avait dis­pa­ru. Par la suite, ses col­lègues ont confir­mé que la ma­rine pis­tait l’ov­ni de­puis deux se­maines et qu’on l’avait vu des­cendre à grande vi­tesse de­puis une al­ti­tude de 24000 mètres, pla­ner un mo­ment puis dis­pa­raître. Le rap­port, ré­di­gé par un pi­lote « che­vron­né, dé­co­ré, ex­pert re­con­nu de l’aé­ro­nau­tique na­vale en pos­ses­sion d’une ha­bi­li­ta­tion se­cret dé­fense », contient nombre d’ob­ser­va­tions sem­blables à celles de Fra­vor. Lui aus­si a vu l’ob­jet im­mer­gé et l’en­gin en forme de pas­tille, qui s’est mis à « pi­quer sui­vant des angles de tra­jec­toire in­com­pré­hen­sibles » quand il l’a pris en chasse.

Je suis sur­pris que les au­to­ri­tés amé­ri­caines aient au­to­ri­sé la dif­fu­sion de ces sé­quences. Ce­la re­vient à ad­mettre pu­bli­que­ment que des pi­lotes très ex­pé­ri­men­tés ont re­pé­ré un ap­pa­reil qu’ils sont in­ca­pables d’iden­ti­fier, vo­lant d’une ma­nière que ni eux ni leurs col­lègues ne

par­viennent à ex­pli­quer. « Inex­pli­qué » ne si­gni­fie pas « ex­tra­ter­restre », comme l’a sou­li­gné sur CNN l’as­tro­phy­si­cien Neil deG­rasse Ty­son après la dif­fu­sion des sé­quences : « Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas ce qu’on a sous les yeux que l’on a af­faire à des créa­tures in­tel­li­gentes ve­nues d’une autre pla­nète.» Certes, mais on ne dis­pose pas d’autre ex­pli­ca­tion cré­dible. La tech­ni­ci­té du ma­té­riel d’en­re­gis­tre­ment, le nombre et la com­pé­tence des té­moins, la tra­jec­toire de vol des « pas­tilles» et le fait qu’elles ont été sui­vies pen­dant plu­sieurs jours semblent ex­clure la pos­si­bi­li­té que ces ov­nis soient un mi­rage ou un phé­no­mène mé­téo in­ha­bi­tuel. Il est tout aus­si peu pro­bable qu’un État ou une or­ga­ni­sa­tion non éta­tique ait pu mettre au point un en­gin vo­lant aux ca­pa­ci­tés su­pé­rieures à celles des ap­pa­reils amé­ri­cains, à l’in­su de l’ar­mée et des ser­vices de ren­sei­gne­ment. Ces ov­nis volent sans sys­tème de pro­pul­sion vi­sible, ils sont ca­pables d’at­teindre des vi­tesses hy­per­so­niques sans lais­ser de «si­gna­ture » – ni bang su­per­so­nique, ni traî­née de conden­sa­tion – et ma­noeuvrent avec une agi­li­té dé­con­cer­tante.

Cer­tains es­timent qu’il pour­rait s’agir de pro­to­types ap­par­te­nant aux ÉtatsU­nis, ci­tant des pré­cé­dents comme l’af­faire Ros­well, en 1947, an­née où un ob­jet que beau­coup prirent pour un vais­seau ex­tra­ter­restre s’écra­sa dans un ranch du Nou­veau-Mexique. Il a fal­lu at­tendre les an­nées 1990 pour que les au­to­ri­tés ré­vèlent que ce qu’on avait d’abord pré­sen­té comme un «bal­lon mé­téo» était en fait un bal­lon de sur­veillance d’es­sais nu­cléaires, fa­bri­qué dans le cadre du pro­jet Mo­gul, opé­ra­tion ul­tra­se­crète me­née dans le contexte de la Guerre froide. Mais, s’il s’agit d’un ap­pa­reil de l’ar­mée, pour­quoi au­to­rise-t-on leur dif­fu­sion au­jourd’hui ? Et, s’il a été mis au point en 2004, qu’es­til de­ve­nu? In­ter­ro­gé par un pré­sen­ta­teur de Fox News, Fra­vor a confié que l’ov­ni lui sem­blait «ne pas être de ce monde».

S’il est étrange que ces images soient dif­fu­sées, la fa­çon dont elles l’ont été l’est en­core plus. To The Stars a été fon­dée par Tom DeLonge, ex-chan­teur du groupe pop-punk Blink-182. C’est un ob­sé­dé d’ov­nis: il leur a consa­cré plu­sieurs chan­sons (comme «Aliens Exist », sur l’al­bum Ene­ma of the State) et a créé en 2011 le site Strange Times, qui pu­blie des in­for­ma­tions sur les ov­nis, la cryp­to­zoo­lo­gie et le pa­ra­nor­mal. En 2015, il a quit­té Blink-182 pour fon­der la so­cié­té de mé­dias et de di­ver­tis­se­ment To The Stars, titre d’un de ses al­bums so­lo et d’un roman de science-fic­tion de L. Ron Hub­bard, fon­da­teur de l’Église de scien­to­lo­gie. C’est vers cette époque qu’il a ac­cor­dé au ma­ga­zine Pa­per une in­ter­view dans la­quelle il évo­quait ses « sources gou­ver­ne­men­tales» et af­fir­mait que son té­lé­phone était sur écoute.

Quand il a lan­cé To The Stars Aca­de­my, en oc­tobre 2017, DeLonge a dif­fu­sé une confé­rence sur YouTube dans la­quelle il ex­pli­quait que, peu après la pa­ru­tion en 2016 de Se­kret Ma­chines, son roman sur les ov­nis, il avait été contac­té par « un homme tra­vaillant pour un cer­tain or­ga­nisme » qui lui avait dit : « Vous sa­vez des choses que vous ne devriez pas savoir, et j’ai be­soin de savoir qui vous êtes au juste.» Il a été convié à ren­con­trer des «gé­né­raux» et des membres de la com­mu­nau­té du ren­sei­gne­ment, et à vi­si­ter les la­bo­ra­toires de R&D de l’en­tre­prise de dé­fense Lock­heed, les Skunk Works: il ra­conte avoir fran­chi un por­tail gar­dé par des hommes ar­més et pé­né­tré dans un hall – où des haut-par­leurs émet­taient un bruit blanc – me­nant à un la­bo où des in­gé­nieurs tra­vaillaient sur ce qui res­sem­blait à des vais­seaux spa­tiaux. Se­lon lui,

un cer­tain nombre de per­sonnes qu’il a ren­con­trées, dé­si­reuses de voir avan­cer l’en­quête sur ces ob­ser­va­tions d’ov­nis, ont ac­cep­té de re­joindre son en­tre­prise et de faire de To The Stars le dé­po­si­taire ex­clu­sif des do­cu­ments ré­cem­ment dé­clas­si­fiés.

La vi­déo­con­fé­rence de DeLonge (tou­jours vi­sible sur YouTube) est dé­con­cer­tante. Il y parle de la créa­tion de sa so­cié­té ain­si que ses en­tre­vues avec des membres haut pla­cés du ren­sei­gne­ment mi­li­taire amé­ri­cain avec l’en­thou­siasme émer­veillé d’un en­fant qui n’en re­vient pas de voir son rêve se réa­li­ser. Sont as­sis der­rière lui les membres de son équipe : cinq an­ciens de l’ar­mée et des ser­vices se­crets, qui af­fichent la mine de ceux qui sont dans le se­cret des dieux. Les co­fon­da­teurs de To The Stars sont Jim Se­mi­van, un of­fi­cier de la CIA « à la re­traite », et Hal Pu­thoff, un phy­si­cien, in­gé­nieur et conseiller de la Na­sa qui, dans les an­nées 1980, a di­ri­gé pour la CIA des re­cherches sur l’es­pion­nage psy­chique. Le «di­rec­teur de la sé­cu­ri­té in­ter­na­tio­nale et des pro­grammes spé­ciaux» est Luis Eli­zon­do, un autre an­cien du ren­sei­gne­ment, chef du ser­vice Iden­ti­fi­ca­tion des me­naces aé­ro­spa­tiales avan­cées du Pen­ta­gone, qui était en pos­ses­sion des images des pas­tilles. Le « conseiller aux ques­tions de sé­cu­ri­té na­tio­nale » est Ch­ris Mel­lon, sous-se­cré­taire ad­joint à la Dé­fense char­gé du ren­sei­gne­ment dans les ad­mi­nis­tra­tions Clin­ton et Bush, que DeLonge pré­sente comme «notre prin­ci­pal re­lais à Wa­shing­ton». Au cours de la confé­rence – et dans un ar­ticle pa­ru en mars 2018 dans The Wa­shing­ton Post –, Mel­lon évoque les images d’ov­nis et ex­plique sa pré­sence au sein de To The Stars Aca­de­my par sa vo­lon­té d’inau­gu­rer un nou­veau cha­pitre de la conquête spa­tiale. Il es­père, en por­tant à la connais­sance du pu­blic les ca­pa­ci­tés tech­niques des ex­tra­ter­restres, sus­ci­ter une nou­velle ère d’in­no­va­tion tech­no­lo­gique, comme l’avait fait le Spout­nik dans les an­nées 1950. L’ob­jec­tif, ajoute Steve Jus­tice, in­gé­nieur aux Skunk Works de Lock­heed et di­rec­teur de la Di­vi­sion aé­ro­spa­tiale de To The Stars, est de « col­lec­ter » les tech­no­lo­gies ex­tra­ter­restres afin de dé­ve­lop­per un «savoir-faire ve­nu d’ailleurs». C’est dé­jà beau­coup, mais To The Stars en­tend al­ler plus loin : sur son site, une vi­déo an­nonce que l’en­tre­prise en­vi­sage d’élar­gir ses re­cherches à «la gé­né­tique, le voyage su­pra­lu­mi­nique, la pro­pul­sion la­ser, l’in­ter­face cer­veau-ma­chine et la conscience ».

To The Stars ins­pire un cer­tain scep­ti­cisme, et pas seule­ment parce que ses pro­jets semblent pour le moins ir­réa­listes. On s’in­ter­roge sur son mode de fi­nan­ce­ment. To The Stars est une so­cié­té d’uti­li­té pu­blique qui fait ap­pel à la par­ti­ci­pa­tion fi­nan­cière des « ci­toyens du monde ». Ses vais­seaux spa­tiaux feront ini­tia­le­ment l’ob­jet d’un fi­nan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif, par le biais d’in­ves­tis­se­ments di­rects dans l’or­ga­ni­sa­tion et par la vente de tee-shirts, de livres et d’autres pro­duits dé­ri­vés. En 2012, le Pen­ta­gone a cou­pé les vivres au ser­vice Iden­ti­fi­ca­tion des me­naces aé­ro­spa­tiales avan­cées de Luis Eli­zon­do, et cer­tains pensent que ce der­nier, à l’ins­tar des autres vieux de la vieille, se sert de DeLonge pour exer­cer un bou­lot pei­nard aux frais des pas­sion­nés d’ov­nis. En règle gé­né­rale, il faut se mé­fier de ceux qui pro­mettent de ré­vé­ler des se­crets à condi­tion qu’on les paie au préa­lable. Mais il pa­raît as­sez peu vrai­sem­blable que des gens comme Mel­lon et Jus­tice – connus et res­pec­tés dans leur do­maine – s’as­so­cient à une af­faire mi­nable. De plus, Eli­zon­do est un spé­cia­liste de la mi­cro­bio­lo­gie et de la pa­ra­si­to­lo­gie, et un in­ven­teur qui dé­tient plu­sieurs bre­vets: il n’a pas be­soin des ov­nis pour ga­gner sa vie.

Mais, pour la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale des ufo­logues, il y a un élé­ment en­core plus pré­oc­cu­pant : la re­la­tion entre DeLonge et les membres de son équipe. En vi­sion­nant la confé­rence de To The Stars, je n’ai pu m’em­pê­cher de pen­ser qu’il était dé­pas­sé par les évé­ne­ments. «Le dé­par­te­ment de la Dé­fense pos­sède une culture du se­cret, dit-il à un mo­ment, non par mé­pris des ci­toyens mais afin de pro­té­ger son per­son­nel et ses mé­thodes.» Ce qui re­vient à dire: «Je fe­rai tout ce qu’on me dit de faire.» Or les ufo­logues savent per­ti­nem­ment que l’ar­mée et les ser­vices de ren­sei­gne­ment se sont dé­jà ser­vis d’eux par le pas­sé. Le do­cu­men­taire Mi­rage Men, sor­ti en 2013, s’ouvre sur l’his­toire de Paul Ben­ne­witz, un homme d’af­faires d’Al­bu­querque que des es­pions ont ren­du fou dans les an­nées 1980. Ben­ne­witz avait re­mar­qué des lu­mières et des sons étranges pro­ve­nant d’une base mi­li­taire voi­sine et les avait si­gna­lés à ses oc­cu­pants, qui en avaient par­lé à un agent nom­mé Ri­chard Do­ty. Ce­lui-ci s’aper­çut que Ben­ne­witz avait re­cueilli un grand nombre d’in­for­ma­tions pré­cises à pro­pos d’un pro­jet ul­tra­se­cret, et il dé­ci­da de lui faire croire qu’il avait aper­çu des ov­nis. Il l’en­cou­ra­gea dans ses re­cherches, en lui four­nis­sant des fausses in­for­ma­tions qui l’ame­nèrent à pen­ser qu’il avait dé­cou­vert une base ex­tra­ter­restre se­crète. Ben­ne­witz

col­lec­tait des élé­ments – de faux in­dices se­més par Do­ty –, qu’il trans­met­tait à d’autres ufo­logues et or­ga­nismes pu­blics. Il fi­nit par y lais­ser sa san­té men­tale, et sa fa­mille dut le faire in­ter­ner.

In­ter­viewé dans le film, Do­ty re­con­naît qu’il s’agis­sait d’une pra­tique cou­rante pen­dant la Guerre froide: comme il y avait tou­jours un risque que des cher­cheurs d’ov­nis tombent sur de vé­ri­tables se­crets mi­li­taires, il va­lait mieux les oc­cu­per en les lan­çant sur de fausses pistes. Dans le film, un autre an­cien agent avoue avoir tra­ves­ti des hé­li­co­ptères en ov­nis pour dis­si­mu­ler l’ob­jet de sa mis­sion (me­su­rer la ra­dio­ac­ti­vi­té après des es­sais nu­cléaires). Do­ty a éga­le­ment trans­mis de fausses in­for­ma­tions à Bill Moore, co­au­teur du pre­mier livre sur Ros­well 1. En contre­par­tie, Moore lui four­nis­sait des ren­sei­gne­ments sur la com­mu­nau­té des ufo­logues, ce qui ai­dait Do­ty à four­voyer à leur tour ceux dont les re­cherches ris­quaient de mettre au jour des se­crets mi­li­taires. Les ama­teurs d’ov­nis se mé­fient de l’équipe de DeLonge : ils ont dé­jà vu de jeunes gens cré­dules se lais­ser ber­ner et pro­pa­ger des fou­taises.

On n’en est plus là, me di­rez-vous. La Guerre froide est ter­mi­née : Mel­lon, Se­mi­van et Eli­zon­do n’opèrent pas dans l’ombre, comme c’était le cas de Do­ty. Et on dis­pose d’images d’ov­nis dé­clas­si­fiées et de rap­ports de pi­lotes. Reste que tous les do­cu­ments qui sont dif­fu­sés par To The Stars au­ront été contrô­lés au préa­lable par la hié­rar­chie mi­li­taire. Nombre d’ufo­logues pensent que les ré­vé­la­tions n’en se­ront pas, car la vé­ri­té vraie, c’est que les ov­nis ne sont pas du tout ex­tra­ter­restres.

Cette idée dé­coule des ou­vrages de Jacques Val­lée, un as­tro­nome et in­for­ma­ti­cien fran­çais qui s’est ap­puyé sur la psy­cha­na­lyse, la my­tho­gra­phie, la so­cio­lo­gie et l’oc­cul­tisme pour étu­dier le phé­no­mène des ov­nis. En 1955, à 16 ans, Val­lée aper­çoit un ov­ni au-des­sus de sa mai­son de Pon­toise. En 1961, alors qu’il tra­vaille à l’Ob­ser­va­toire de Pa­ris, il voit un haut res­pon­sable dé­truire des images d’ob­ser­va­tion d’un ov­ni et dé­cide d’en­quê­ter sur le su­jet. Trop d’ob­ser­va­tions d’ov­nis, sou­vent si­mul­ta­nées, sont le fait de té­moins fiables, sé­rieux et scep­tiques pour que l’on puisse pen­ser qu’ils ont vu des nuages ou été vic­times d’hallucinations. Mais, à me­sure qu’il avance dans ses re­cherches, Val­lée réa­lise que ces té­moi­gnages ne cadrent pas avec l’idée que les ov­nis et leurs pi­lotes viennent de l’es­pace.

Dans Chro­nique des ap­pa­ri­tions ex­tra­ter­restres, il exa­mine les points com­muns entre les ré­cits d’ob­ser­va­tions d’ov­nis mo­dernes et le folk­lore des fées, des gnomes et des elfes. Se­lon lui, le com­por­te­ment des ov­nis et de leurs pi­lotes s’ap­pa­rente da­van­tage à ce­lui de créa­tures sur­na­tu­relles qu’à ce­lui d’émis­saires in­tel­li­gents et tech­no­lo­gi­que­ment avan­cés d’une race ex­tra­ter­restre. Pre­nons le cas de Joe Si­mon­ton, un agri­cul­teur du Wis­con­sin qui vit une sou­coupe vo­lante ar­gen­tée se po­ser dans son jar­din, un ma­tin d’avril 1961. Si­mon­ton dit avoir aper­çu trois hommes dans l’en­gin. Ils me­su­raient en­vi­ron 1,50 mètre, avaient les che­veux noirs et la peau ba­sa­née, et por­taient des pulls à col rou­lé et des bon­nets de laine en guise de casque. Ils «res­sem­blaient à des Ita­liens». Les ex­tra­ter­restres de­man­dèrent de l’eau et, en échange, of­frirent à Si­mon­ton une ga­lette d’avoine qu’ils avaient fait cuire au gril à l’in­té­rieur de la sou­coupe. Ce n’est pas le genre de choses que nous fe­rions si nous avions les moyens tech­niques d’al­ler à la ren­contre des ha­bi­tants d’autres pla­nètes : nous nous pré­sen­te­rions à leurs di­ri­geants et nous leur of­fri­rions des ca­deaux et des do­cu­ments té­moi­gnant des ac­com­plis­se­ments de notre ci­vi­li­sa­tion. Mais, dans les lé­gendes, il est cou­rant que des fées ap­pa­raissent à des gens de la cam­pagne et échangent de la nour­ri­ture avec eux. Il est cou­rant que les fées laissent der­rière elles des traces de leur pas­sage, sous forme de cercles dans les champs, comme le font les ov­nis, et qu’elles dé­robent des ré­coltes et du bé­tail, comme le men­tionnent de nom­breux té­moins d’ov­nis : des cen­taines de per­sonnes, sou­vent des agri­cul­teurs, ont fait état d’ex­tra­ter­restres ayant at­ter­ri dans leur vais­seau brillant et vo­lé des vaches, des mou­tons, des chiens et même des sacs d’en­grais.

«Comment ex­pli­quer, de­mande Val­lée, que le phé­no­mène se ma­ni­feste aux yeux de la po­pu­la­tion ru­rale mais évite tout contact di­rect, pré­fé­rant dé­li­vrer son mes­sage par des in­ci­dents hau­te­ment étranges?» Les hu­mains sont en­trés en contact avec ces en­ti­tés tout au long de l’his­toire et ont ten­té de les ex­pli­quer avec les termes en usage dans la culture de l’époque: anges, elfes ou ex­tra­ter­restres. Mais au­cune de ces ex­pli­ca­tions ne per­met de com­prendre leur com­por­te­ment in­dé­chif­frable.

Au­cune en­ti­té ne fi­gure dans les images dif­fu­sées par To The Stars ou dans le ré­cit des pi­lotes ayant aper­çu les pas­tilles. Mais ces ob­jets ont eu un com­por­te­ment plus bi­zarre que les gens de To The Stars ne veulent l’ad­mettre. Que pen­ser de l’en­gin im­mer­gé aper­çu par Fra­vor ? Ou du fait que les pas­tilles Tic Tac, que la Ma­rine pis­tait de­puis deux se­maines, ont chu­té d’une al­ti­tude de 24000 mètres et ont pla­né sur la mer avant de fi­ler à toute vi­tesse? Ce­la ne res­semble pas au com­por­te­ment de pi­lotes ex­tra­ter­restres à la pa­rade ou en mis­sion de re­con­nais­sance. Là en­core, l’idée que cette ac­ti­vi­té puisse être celle d’en­ti­tés ex­tra­ter­restres in­tel­li­gentes semble im­pro­bable, à moins que cette es­pèce soit si évo­luée que ses mo­ti­va­tions nous sont in­com­pré­hen­sibles.

Val­lée sou­ligne que les ov­nis ont sou­vent ou­vert la voie au pro­grès tech­no­lo­gique. Dans l’Eu­rope mé­dié­vale, on voyait des ba­teaux vo­guer dans le ciel, et les en­ti­tés qui les pi­lo­taient pré­ten­daient ve­nir d’au-de­là des nuages. À la fin du xixe siècle, les gens aper­ce­vaient des « vais­seaux aé­riens », pi­lo­tés par des êtres cen­sés ve­nir de Mars.To The Stars es­père que les sé­quences qu’elle a mises en ligne re­lan­ce­ront la re­cherche aé­ro­spa­tiale et met­tront les in­gé­nieurs sur la voie d’in­no­va­tions qu’ils n’au­raient pas en­vi­sa­gées au­tre­ment. Mais la pas­tille, après tout, pour­rait bien n’être ni un vais­seau spa­tial, ni même un en­gin. Et si l’exis­tence de To The Stars te­nait sim­ple­ment au fait qu’il est moins ris­qué que Tom DeLonge nous fasse croire à des ex­tra­ter­restres tech­no­lo­gi­que­ment avan­cés que d’ad­mettre que la réa­li­té n’est peut-être pas ce que l’on croit être, et que le gou­ver­ne­ment des ÉtatsU­nis lui-même ne la com­prend pas ?

— Nick Richardson, an­cien ré­dac­teur en chef ad­joint de la Lon­don Re­view of Books, est dé­ve­lop­peur in­for­ma­tique. — Cet ar­ticle est pa­ru dans la Lon­don Re­view of Books le 2 août 2018. Il a été tra­duit par Laurent Bu­ry.

LE LIVREChro­nique des ap­pa­ri­tions ex­tra-ter­restres. Du folk­lore aux sou­coupes vo­lantes, tra­duit de l’an­glais par Do­mi­nique Pas­ca­li, J’ai lu, 1974, 287 p.L’AU­TEURJacques Val­lée est un as­tro­nome, ufo­logue et ca­pi­tal-ris­queur fran­çais éta­bli de­puis 1962 aux États-Unis. Il est l’au­teur de plu­sieurs ou­vrages sur les ov­nis. Ré­di­gé ini­tia­le­ment en an­glais,Chro­niques des ap­pa­ri­tions ex­tra-ter­restres est pa­ru en 1969 sous le titre Pas­sport to Ma­go­nia. Il a aus­si été pu­blié en fran­çais sous le titreVi­sa pour la Ma­go­nie.

Deux ex­traits de la cap­ta­tion vi­déo réa­li­sée par la ca­mé­ra in­fra­rouge d’un avion de chasse amé­ri­cain en 2004. Cette sé­quence a été dé­clas­si­fiée en 2017 et sa dif­fu­sion confiée à la so­cié­té To The Stars.

En 1947, après le crash d’un en­gin à Ros­well, un mi­li­taire amé­ri­cain filme l’au­top­sie d’un ex­tra­ter­restre. Une avan­cée scien­ti­fique ma­jeure ou une ha­bile ma­ni­pu­la­tion des ser­vices se­crets ?

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