LES SOR­CIÈRES, CES SUPPÔTS DE SATAN

Dans l’Eu­rope de la Re­nais­sance, plus de 50 000 per­sonnes furent ac­cu­sées de sor­cel­le­rie et brû­lées vives. Comment ex­pli­quer que, à l’heure de la ra­tio­na­li­té triom­phante, des juges ins­truits aient pu voir la main du dé­mon dans des rites et des croyances p

Books - - ÉDITO - RO­BERT BARTLETT. The New York Re­view of Books.

Dans l’Eu­rope de la Re­nais­sance, plus de 50 000 per­sonnes furent ac­cu­sées de sor­cel­le­rie et brû­lées vives. Les juges qui ins­trui­saient leurs pro­cès voyaient la main du dé­mon dans des rites pay­sans.

Plus de 50 000 per­sonnes furent exé­cu­tées pour sor­cel­le­rie entre 1500 et 1700, et au­tant, ju­gées pour le même mo­tif, furent ac­quit­tées ou dé­cé­dèrent avant la fin de leur pro­cès. Ce­la s’est pro­duit non pas pen­dant les « âges obs­curs »

1 ou au cours des siècles ré­pu­tés su­per­sti­tieux du Moyen Âge, mais aux xvie et xviie siècles, à l’époque de la Re­nais­sance, de la Ré­forme et de la ré­vo­lu­tion scien­ti­fique. Ce su­jet a na­tu­rel­le­ment un as­pect dra­ma­tique et théâ­tral, et des films comme Les Diables, de Ken Rus­sell, ou des pièces de théâtre comme

Les Sor­cières de Sa­lem, d’Ar­thur Miller, ont fa­mi­lia­ri­sé le grand pu­blic avec le pro­ces­sus et les images de la chasse aux sor­cières des dé­buts de l’ère mo­derne.

Ces der­nières dé­cen­nies, les his­to­riens ont prê­té une at­ten­tion toute par­ti­cu­lière à la per­sé­cu­tion de la sor­cel­le­rie. Après les an­nées 1960, on a as­sis­té à un re­gain d’in­té­rêt pour ce qui touche au peuple, aux op­pri­més et aux mar­gi­naux, et il s’est consti­tué un vaste et im­pres­sion­nant cor­pus d’études vi­sant à com­prendre cet as­pect ter­ri­fiant de l’his­toire eu­ro­péenne. Le point de dé­part de tous ces tra­vaux est la masse de mi­nutes de pro­cès conser­vée dans les ar­chives de toutes les ré­gions, de l’Écosse à la Si­cile. Qui veut étu­dier la sor­cel­le­rie eu­ro­péenne doit d’abord étu­dier les tri­bu­naux.

Les ten­ta­tives d’ex­pli­ca­tion des persécutions pour sor­cel­le­rie du pas­sé ont em­prun­té deux voies com­plé­men­taires: les mo­ti­va­tions des ac­cu­sa­teurs et la men­ta­li­té des juges. La plu­part des pro­cès en sor­cel­le­rie par­taient de pour­suites en­ga­gées par des plai­gnants qui im­pu­taient leur perte de vi­ri­li­té, ou en­core la ma­la­die qui frap­pait leur bé­tail ou leurs en­fants, aux agis­se­ments d’un voi­sin mal­veillant s’ap­puyant sur des puis­sances sur­na­tu­relles ma­lé­fiques. Une fa­çon de dé­cryp­ter la sor­cel­le­rie est donc d’étu­dier qui ac­cu­sait qui, d’ana­ly­ser les ré­par­ti­tions par classe so­ciale, sexe et âge, et de re­lier les ac­cu­sa­tions de sor­cel­le­rie aux ten­sions et aux contraintes so­ciales du dé­but de la pé­riode mo­derne.

L’ou­vrage de Keith Tho­mas, Re­li­gion and the De­cline of Ma­gic, pu­blié en 1971, illustre par­fai­te­ment cette ap­proche. L’his­to­rien bri­tan­nique éta­blit la preuve de l’exis­tence de la sor­cel­le­rie en An­gle­terre et conclut que « les ac­cu­sa­tions de sor­cel­le­rie étaient un moyen d’ex­pri­mer une ani­mo­si­té pro­fonde de fa­çon ac­cep­table ». Les ac­cu­sa­teurs, se­lon lui, ten­taient de se li­bé­rer de la culpa­bi­li­té ou de la honte qu’ils res­sen­taient d’avoir man­qué à leurs de­voirs tra­di­tion­nels de voi­si­nage ou de cha­ri­té. La per­sonne à qui ils avaient re­fu­sé la cha­ri­té de­ve­nait une sor­cière. De fait, la pro­por­tion de femmes pauvres et âgées – ha­bi­tuel­le­ment bé­né­fi­ciaires (et de­man­deuses) de cha­ri­té – est ex­trê­me­ment éle­vée chez les per­sonnes ac­cu­sées de sor­cel­le­rie.

Une autre fa­çon de dé­cryp­ter les pro­cès de la grande chasse aux sor­cières eu­ro­péenne est de se concen­trer sur les croyances et les at­tentes des juges et des in­qui­si­teurs qui les ins­trui­saient. Ces hommes étaient sou­vent des let­trés. Dans l’Eu­rope ca­tho­lique, il pou­vait s’agir de moines for­més à l’uni­ver­si­té ; dans les pays ca­tho­liques comme dans les pays pro­tes­tants, de gen­tils­hommes ayant étu­dié le droit et d’ec­clé­sias­tiques

pos­sé­dant des connais­sances théo­lo­giques. Ils ar­ri­vaient au tri­bu­nal avec ce ba­gage, qui com­pre­nait un en­semble de croyances sur le diable et ses dis­ciples. Ils sa­vaient qu’il y avait un Prince des té­nèbres, sei­gneur de ce monde, et qu’il était aus­si sé­dui­sant que puis­sant. Dès lors, il était conce­vable que des per­sonnes mal­veillantes ou mal­avi­sées puissent conclure une al­liance avec Satan et ses dé­mons. À me­sure qu’ils per­fec­tion­naient leur science dé­mo­no­lo­gique, les membres de l’in­tel­li­gent­sia eu­ro­péenne pré­ci­saient comment les sor­cières concluaient leur pacte, quels pou­voirs elles re­ce­vaient et comment on pou­vait les re­con­naître. Ap­pa­rut ain­si toute une littérature com­po­sée d’études dia­bo­liques et de trai­tés de sor­cel­le­rie. Par­mi les plus connus, ci­tons Le Mar­teau des sor­cières, des do­mi­ni­cains et in­qui­si­teurs al­le­mands Hen­ry Ins­ti­to­ris et Jacques Spren­ger 2, et Dae­mo­no­lo­gie

Ier

(1603), de Jacques VI d’Écosse, de­ve­nu Jacques d’An­gle­terre.

La men­ta­li­té des juges est un élé­ment im­por­tant car ces der­niers ne se conten­taient pas de pas­ser au crible les preuves qu’on leur sou­met­tait. Ils pou­vaient po­ser des ques­tions biai­sées à l’ac­cu­sé et aux té­moins, faire des sug­ges­tions sur la base de leurs propres croyances sur le diable et ses pompes, et em­ployer la tor­ture afin d’ob­te­nir les ré­ponses qu’ils at­ten­daient. «Là où il n’y a pas de tor­ture, il n’y a guère de sor­cel­le­rie », sou­te­nait un cé­lèbre his­to­rien du droit. Un do­cu­ment unique et émou­vant par­ve­nu jus­qu’à nous, qui fut ré­di­gé à Bam­berg, en Ba­vière, en 1628, montre exac­te­ment comment la tor­ture fa­bri­quait des sorciers. Le bourg­mestre de la ville, Jo­hannes Ju­nius, ac­cu­sé de sor­cel­le­rie, fut tor­tu­ré jus­qu’à ce qu’il passe aux aveux. Il réus­sit à faire sor­tir clan­des­ti­ne­ment de pri­son une lettre d’adieu adres­sée à sa fille. Sa mis­sive com­mence ain­si : « Mille et un sou­haits de bonne nuit, Ve­ro­ni­ca, ma fille tant ai­mée », et pour­suit : « In­no­cent j’ai été je­té en pri­son, in­no­cent j’ai été tor­tu­ré, in­no­cent je vais à la mort. Car qui­conque entre dans la pri­son des sorciers doit de­ve­nir un sor­cier ou être tor­tu­ré jus­qu’à ce qu’il in­vente quelque chose à confes­ser…»

Les his­to­riens s’ac­cordent ac­tuel­le­ment à pen­ser qu’il exis­tait dans les vil­lages eu­ro­péens de la fin du Moyen Âge une tra­di­tion plu­ri­sé­cu­laire de sor­cel­le­rie pay­sanne, vi­sant à nuire à ses voi­sins en je­tant des sorts ou ayant re­cours à la ma­gie liée aux images. Ce­la don­nait par­fois – ra­re­ment, ce­pen­dant – lieu à des pro­cès entre les par­ties. Au xve siècle se pro­duit un chan­ge­ment ma­jeur, car cette ma­gie né­faste est to­ta­le­ment ré­in­ter­pré­tée par la tra­di­tion dé­mo­no­lo­gique éru­dite, qui consi­dé­rait les sorciers comme une secte sous l’em­prise de Satan dont les membres se re­trou­vaient lors d’as­sem­blées noc­turnes per­verses, ou

LE LIVRELe Sab­bat des sor­cières, tra­duit de l’ita­lien par Mo­nique Ay­mard, Gal­li­mard, « Bi­blio­thèque des his­toires », 1992, 444 p.L’AU­TEURCar­lo Ginz­burg est un his­to­rien ita­lien. Il a en­sei­gné l’his­toire mo­derne à l’Uni­ver­si­té de Bo­logne puis à l’Uni­ver­si­té de Californie à Los An­geles (UCLA). Il est l’un des chefs de file du cou­rant de la mi­cro­his­toire. Par­mi ses autres ou­vrages tra­duits en fran­çais, ci­tons Le Fil et les Traces (Ver­dier, 2010) et Peur révérence ter­reur. Quatre es­sais d’ico­no­gra­phie po­li­tique (Les Presses du réel, 2013).

Des condam­nées at­tendent leur tour pour être pen­dues. À droite, le chas­seur de sor­cières re­çoit son dû. Gra­vure du « Trai­té sur les lois et cou­tumes de l’Écosse » de sir George Ma­cken­zie (1678).

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