FAUSSES IDOLES, VRAIS CONTENTIEUX

En Inde, les idoles, ces sta­tues de forme hu­maine ou ani­male qui re­pré­sentent les dieux hin­dous, pos­sèdent la per­son­na­li­té ju­ri­dique. Si bien qu’elles peuvent re­ven­di­quer de­vant les tri­bu­naux la pro­prié­té de ter­rains of­ferts par des croyants.

Books - - ÉDITO - MEERA NANDA. The Ca­ra­van.

En Inde, les idoles, ces sta­tues qui re­pré­sentent les dieux hin­dous, pos­sèdent la per­son­na­li­té ju­ri­dique. Si bien qu’elles peuvent re­ven­di­quer de­vant les tri­bu­naux la pro­prié­té de ter­rains of­ferts par des croyants.

Les dieux hin­dous sont d’hu­meur pro­cé­du­rière ces temps­ci. Ram Lal­la, ava­tar en­fan­tin du dieu Ra­ma, ba­taille en jus­tice pour ob­te­nir la pro­prié­té du ter­rain d’en­vi­ron 1 hec­tare où se te­nait au­pa­ra­vant la mos­quée d’Ayod­hya 1. Et à sa suite, des di­vi­ni­tés de moindre en­ver­gure font une dé­mons­tra­tion de force. Dans l’est du Ra­jas­than, l’idole du temple tout à fait quel­conque dé­dié à Kri­sh­na, le Go­vind Dev Ji, s’est vu ré­cem­ment at­tri­buer la pro­prié­té ex­clu­sive d’un ter­rain de près de 65 hec­tares. Une vic­toire rem­por­tée de sur­croît face au fa­meux gou­rou Ram­dev, qui convoi­tait la même par­celle pour son em­pire du yo­ga. L’État in­dien, qui ex­pro­prie ré­gu­liè­re­ment ses ci­toyens pour construire de grands pro­jets d’in­fra­struc­tures, se montre com­plè­te­ment dé­mu­ni face aux droits fon­ciers des di­vi­ni­tés.

Les idoles ont long­temps bé­né­fi­cié du sou­tien des pou­voirs pu­blics. En 1988, l’État in­dien avait por­té plainte de­vant un tri­bu­nal bri­tan­nique pour ré­cla­mer au nom du dieu Shi­va le re­tour de la sta­tue dite « Pa­thur Na­ta­ra­ja », ex­po­sée au Bri­tish Mu­seum. Et ce, au mo­tif qu’« une idole de­meure une per­sonne ju­ri­dique quand bien même elle au­rait été en­fouie ou au­rait su­bi des dom­mages, sa­chant que la di­vi­ni­té et sa per­son­na­li­té ju­ri­dique sur­vivent à la des­truc­tion to­tale de sa forme ma­té­rielle ».

Pour une en­ti­té non hu­maine, se voir as­si­gner le sta­tut de « per­sonne ju­ri­dique » n’est pas un droit, mais un pri­vi­lège. C’est une fic­tion ju­ri­dique. Les États et les tri­bu­naux choi­sissent de trai­ter cer­taines en­ti­tés non hu­maines, en fonc­tion de leur uti­li­té so­ciale, comme si elles avaient les mêmes droits qu’une per­sonne phy­sique. À l’évi­dence, il ne s’agit pour­tant pas de per­sonnes de chair et d’os : les per­sonnes ju­ri­diques n’ont ni corps ni âme; elles ne sont pas do­tées de rai­son ni de sen­ti­ments ; elles ne se ma­rient pas et n’ont pas d’en­fants. Les per­sonnes ju­ri­diques dis­posent tou­te­fois du droit de pro­prié­té, elles peuvent conclure des contrats et agir en jus­tice. En ce sens, les idoles hin­doues sont consi­dé­rées comme des per­sonnes ju­ri­diques alors qu’elles sont des in­car­na­tions du di­vin. Elles se voient re­con­naître une vo­lon­té sur­hu­maine.

Les idoles sont à l’hindouisme mo­derne ce que les en­tre­prises sont à l’éco­no­mie. Dans un pays ul­tra­ca­pi­ta­liste comme les États-Unis, les en­tre­prises ont ob­te­nu le droit à la li­ber­té d’ex­pres­sion et le droit à la li­ber­té de conscience, au­tre­fois ré­ser­vés aux ci­toyens. Dans un pays ul­tra­re­li­gieux comme l’Inde, les idoles des temples se sont vu ac­cor­der le droit de pro­prié­té et ce­lui de se pour­voir en jus­tice à ce su­jet, nor­ma­le­ment ré­ser­vés aux ci­toyens. On ou­blie peut-être que seuls les êtres hu­mains doués de conscience de­vraient être ha­bi­li­tés à jouir des droits at­ta­chés à la vie ci­vique.

Le 22 dé­cembre 1949, des ac­ti­vistes hin­dous pé­nètrent dans la mos­quée de Ba­bri à Ayod­hya, dans l’Ut­tar Pra­desh, et y placent des idoles du dieu Ra­ma et de sa femme, la déesse Si­ta. L’ins­tal­la­tion des sta­tues pro­voque un conflit qui bou­le­ver­se­ra la vie po­li­tique in­dienne pour les cin­quante an­nées sui­vantes. Car les évé­ne­ments sur­ve­nus ce jour­là al­laient don­ner lieu à des ré­cits my-

thiques. En 1987, The Ob­ser­ver, jour­nal du mou­ve­ment ex­tré­miste hin­dou Ra­sh­triya Swayam­se­vak Sangh (RSS) évo­quait un « ma­tin his­to­rique » au cours du­quel les idoles «ap­pa­rurent mi­ra­cu­leu­se­ment ». Dans les an­nées 1980, le mou­ve­ment pour le Ram Jan­mabhoo­mi (lieu de nais­sance de Ra­ma) avait ac­quis une am­pleur consi­dé­rable. En sep­tembre 1990, Lal Ad­va­ni, le di­ri­geant du Par­ti de peuple in­dien (BJP), for­ma­tion na­tio­na­liste hin­doue, or­ga­ni­sa un rath ya­tra, une pro­ces­sion. Ju­chées sur une Jeep dé­co­rée comme un char tra­di­tion­nel, les idoles furent trans­por­tées sur 10000 ki­lo­mètres à tra­vers le pays, au cri de ral­lie­ment de « Man­dir wa­hin ba­nayenge », « le temple ne se­ra construit que là-bas ». Cette pro­ces­sion pro­vo­qua sur son pas­sage une sé­rie de vio­lences in­ter­con­fes­sion­nelles qui culmi­na avec la dé­mo­li­tion de la mos­quée par une foule de 300 000 per­sonnes. L’évé­ne­ment condui­sit à la pire ex­plo­sion de vio­lence re­li­gieuse ja­mais vue en Inde du Nord. Au cours du rath ya­tra, Ad­va­ni dé­cla­ra : « Un tri­bu­nal peut-il ju­ger si, oui ou non, Ra­ma est né ici ? »

En at­ten­dant, la jus­tice n’a tou­jours pas tran­ché dans l’af­faire des idoles. Le juge à la re­traite Deo­ki Nan­dan Agar­wal avait ras­sem­blé des dos­siers fis­caux et autres do­cu­ments sus­cep­tibles de prou­ver que le ter­rain ap­par­te­nait à Ra­ma. En 1989, il dé­po­sa une re­quête écrite de­vant la haute cour d’Al­la­ha­bad. Lors du pro­cès, il dé­si­gna Bhag­wan Sri Ram Vi­ra­j­man, c’est-à-dire Ra­ma lui-même, comme le re­qué­rant lé­gal. Il se pré­sen­ta comme un « ami proche » de Ra­ma, ce qui l’au­to­ri­sait à me­ner la ba­taille judiciaire au nom de la di­vi­ni­té. En 2010, la haute cour d’Al­la­ha­bad es­ti­ma qu’un tiers du ter­rain re­ve­nait à Ra­ma, le reste de­vant être ré­par­ti entre deux autres re­qué­rants. L’an­née sui­vante, la Cour su­prême dé­ci­da à titre conser­va­toire la sus­pen­sion de ce ver­dict, au mo­tif qu’au­cune des par­ties n’avait de­man­dé un par­tage en trois tiers.

Lors de ce ju­ge­ment, le juge Shar­ma énon­ça que, une fois les idoles consa­crées ou vé­né­rées de­puis un temps suf­fi­sam­ment long, il n’exis­tait plus « au­cune dif­fé­rence entre idoles et di­vi­ni­tés ». En d’autres termes, la sta­tue de pierre in­carne bel et bien la di­vi­ni­té et ac­quiert par consé­quent un droit de pro­prié­té per­pé­tuel sur toute pos­ses­sion at­tri­buée par les croyants à la di­vi­ni­té. En tant que pro­prié­taires lé­gaux, les idoles – par l’en­tre­mise de leurs «amis proches » hu­mains – dis­posent du droit de se pour­voir en jus­tice pour dé­fendre leurs in­té­rêts, in­dé­pen­dam­ment même de l’état ma­té­riel de la sta­tue ou de l’image ori­gi­nelle. Le ju­ge­ment ren­du à Ayod­hya confirme le sta­tut de per­sonnes ju­ri­diques des idoles, mais il va plus loin en­core : c’est non seule­ment Ra­ma, mais aus­si As­than Ram Jan­mabhoo­mi, le site contes­té d’Ayod­hya, qui, par ex­ten­sion, ac­quiert la per­son­na­li­té ju­ri­dique.

Àl’ap­pui de tels ar­gu­ments, il est d’usage d’in­vo­quer le pas­sé mul­ti­mil­lé­naire. Les hin­dous, nous dit-on, ont tou­jours cru que les re­pré­sen­ta­tions des dieux sont les dieux eux-mêmes. L’his­toire l’at­teste aus­si bien que les mythes : « De­puis les temps im­mé­mo­riaux,

et de­puis d’in­nom­brables gé­né­ra­tions, les hin­dous vé­nèrent le site Ram Jan­mabhoo­mi, où ils croient qu’est né le dieu Ra­ma », ar­gu­mente le juge dans l’af­faire d’Ayod­hya.

Or c’est faux. Les hin­dous n’ont pas tou­jours consi­dé­ré les idoles comme les pro­prié­taires lé­gi­times du temple et de ses dé­pen­dances. L’ado­ra­tion des idoles n’a com­men­cé qu’au dé­but de notre ère. Loin d’être « es­sen­tielle », cette pra­tique s’est d’abord heur­tée à l’op­po­si­tion vi­ru­lente de cer­tains brah­manes. Et ce, dans de nom­breuses écoles in­fluentes de la phi­lo­so­phie or­tho­doxe, no­tam­ment dans la tra­di­tion scep­tique de la Pur­va Mi­mam­sa. Avec le temps, l’ado­ra­tion des idoles a ga­gné en po­pu­la­ri­té au point qu’elle nous pa­raît au­jourd’hui in­hé­rente à l’hindouisme – mais cette pra­tique a tou­jours été com­bat­tue par cer­tains re­pré­sen­tants de l’or­tho­doxie hin­doue, qui n’ont ja­mais ac­cep­té l’idée que les dieux dis­posent de droits comme les hu­mains.

De même, les mo­tifs in­vo­qués pour confé­rer une per­son­na­li­té ju­ri­dique aux idoles sont loin d’être clairs. À l’ori­gine, on trouve un ju­ge­ment ren­du pen­dant la pé­riode co­lo­niale, que la Cour su­prême n’a eu de cesse de ré­ité­rer de­puis l’in­dé­pen­dance, en 1947. Mais cette idée que « l’image elle-même se mue en per­sonne ju­ri­dique aus­si­tôt qu’elle est consa­crée par la cé­ré­mo­nie de pra­na pra­ti­sh­tha » est une «théo­rie fal­la­cieuse», es­time Bi­jan Ku­mar Mu­kher­jea, an­cien pré­sident de la Cour su­prême in­dienne et au­teur en 1951 d’un livre im­por­tant, « Le droit in­dien des fon­da­tions re­li­gieuses et ca­ri­ta­tives ». Car le droit de pro­prié­té confé­ré à la di­vi­ni­té, ar­gu­mente le ma­gis­trat, « ne se rap­porte qu’aux seules in­ten­tions du do­na­teur ».

Sui­vons un ins­tant la lo­gique de Mu­kher­jea, et ad­met­tons que le sta­tut de l’idole ne re­flète pas sa vo­lon­té propre, mais bien plu­tôt le des­sein spi­ri­tuel des croyants. Même ain­si se pose la ques­tion sui­vante: qu’ad­vient-il lorsque les des­seins des croyants sont ma­ni­fes­te­ment cri­mi­nels ? Comment une idole hin­doue in­tro­duite frau­du­leu­se­ment dans une mos­quée peut-elle être consi­dé­rée comme l’in­car­na­tion sa­crée du di­vin ?

Dans l’af­faire d’Ayod­hya, de nom­breux com­men­ta­teurs ont consi­dé­ré la per­son­na­li­té ju­ri­dique des idoles comme un prin­cipe de droit in­con­tes­table. Pour­tant, sa lé­ga­li­té est his­to­ri­que­ment contes­tée. D’im­por­tants ar­rêts de la Cour su­prême in­dienne sou­lignent en ef­fet le fon­de­ment hu­main, et non di­vin, de la per­son­na­li­té ju­ri­dique. Pri­vi­lé­gier les in­ten­tions hu­maines des croyants sur les droits di­vins d’une idole, se­rait-ce cé­der à quelque idéo­lo­gie laïque « oc­ci­den­tale » ? Non, car ce choix cor­res­pond à un cou­rant scep­tique de la phi­lo­so­phie hin­doue elle-même. L’his­toire ju­ri­dique du sta­tut de per­sonne des idoles ne peut se com­prendre in­dé­pen­dam­ment du dé­bat phi­lo­so­phique sur le di­vin et l’in­car­na­tion au sein de la théo­lo­gie hin­doue.

En 1925, dans l’af­faire «Pra­ma­tha Nath Mul­lick contre Pra­dyum­na Ku­mar Mul­lick », le con­seil pri­vé du roi George V d’An­gle­terre dut se pro­non­cer sur la ques­tion sui­vante: le prêtre gar­dien d’une idole est-il au­to­ri­sé à la dé­pla­cer du temple fa­mi­lial dans sa ré­si­dence pri­vée ? Le con­seil re­je­ta la re­quête au mo­tif que « la vo­lon­té d’une idole en ce qui concerne son em­pla­ce­ment doit être res­pec­tée». La dé­ci­sion d’Ayod­hya se fonde pré­ci­sé­ment sur cette concep­tion de la per­sonne ju­ri­dique, éten­due de l’idole au site lui-même. Son au­teur, le juge Shar­ma, se ré­fère ex­pli­ci­te­ment à la ju­ris­pru­dence for­mu­lée par le con­seil pri­vé de Sa Ma­jes­té.

Con­for­té par cette ju­ris­pru­dence, le lé­gis­la­teur ne se contente pas de trai­ter les idoles comme des fic­tions ju­ri­diques conçues à des fins fis­cales ou ad­mi­nis­tra­tives : il leur confère le sta­tut de per­sonnes réelles do­tées de «vo­lon­té» et d’«in­té­rêts». La dé­ci­sion de 1925 sou­li­gnait ain­si que le she­bait (le prêtre gar-

di­en du temple) de­vait consul­ter l’idole sur le lieu et les mo­da­li­tés du culte qui lui est voué, car «il est loi­sible à une idole, agis­sant par l’in­ter­mé­diaire de son gar­dien, de conduire son culte comme elle le sou­haite, à l’em­pla­ce­ment où elle le sou­haite ». En d’autres termes, l’idole a des pré­fé­rences sur la ma­nière dont elle « veut » être vé­né­rée. Comme elle ne peut ni par­ler ni agir par elle-même (elle n’est, après tout, qu’un ar­te­fact de ma­tière inerte), le she­bait a le de­voir lé­gal d’agir de fa­çon à res­pec­ter ses pré­fé­rences. S’il sur­vient un conflit entre l’idole et le she­bait, le tri­bu­nal fait in­ter­ve­nir un «ami proche dés­in­té­res­sé ». Soit dit en pas­sant, cette dis­po­si­tion de l’« ami proche » a ou­vert la voie à l’ins­tru­men­ta­li­sa­tion po­li­tique de l’af­faire d’Ayod­hya. À l’ins­tar de Deo­ki Nan­dan Agar­wal, le pre­mier Ram sa­kha (« ami de Ra­ma »), tous les «amis de Ra­ma» ul­té­rieurs étaient en ef­fet membres du RSS ou de l’or­ga­ni­sa­tion na­tio­na­liste hin­doue d’ex­trême droite Vi­sh­wa Hin­du Pa­ri­shad.

Comment les ju­ristes bri­tan­niques, qui ne connais­saient pas grand-chose à l’Inde et à ses tra­di­tions re­li­gieuses, en sont-ils ar­ri­vés à cette ju­ris­pru­dence dé­ci­sive? Dans l’af­faire de 1925, les dé­fen­seurs in­diens avaient ar­gué que l’idole était leur pro­prié­té pri­vée, que par consé­quent ils pou­vaient en faire ce qu’ils vou­laient,

« même la je­ter dans le Gange s’ils le sou­hai­taient ». Le con­seil pri­vé de Sa Ma­jes­té leur re­pro­cha de trai­ter l’idole «comme du bé­tail », men­tion­na la cou­tume et in­vo­qua des ins­tances re­li­gieuses non spé­ci­fiées pour éri­ger l’idole en per­sonne au­to­nome. Les dis­tin­gués ma­gis­trats avaient clai­re­ment gref­fé le droit des so­cié­tés an­glo-amé­ri­cain éla­bo­ré au xixe siècle sur leurs idées pré­con­çues au su­jet des tra­di­tions re­li­gieuses hin­doues dont ils ne com­pre­naient pas la com­plexi­té.

L’An­gle­terre est le ber­ceau de la so­cié­té par ac­tions – la Com­pa­gnie des Indes orien­tales, dont les sta­tuts furent dé­po­sés en 1600, en est le pre­mier exemple. Au dé­but du xxe siècle, les sys­tème ju­ri­diques bri­tan­nique et amé­ri­cain re­con­nais­saient ces so­cié­tés comme des «per­sonnes» à part en­tière, do­tées du droit de pro­prié­té, du droit de contrac­ter et de se pour­voir en jus­tice. Le con­seil pri­vé n’a fait que trans­po­ser aux af­faires re­li­gieuses une lé­gis­la­tion conçue pour ré­gle­men­ter le com­merce.

Fac­teur ag­gra­vant, ces ju­ristes bri­tan­niques étaient les hé­ri­tiers d’une po­li­tique orien­tale vieille de près de deux siècles, en ver­tu de la­quelle la puis­sance co­lo­niale di­ri­geait l’Em­pire des Indes dans le res­pect des croyances re­li­gieuses et des cou­tumes lo­cales. Jus­qu’à ce qu’en 1841 les mis­sion­naires s’élèvent contre l’« ido­lâ­trie », les agents de la Com­pa­gnie des Indes orien­tales s’étaient ac­ti­ve­ment en­ga­gés dans les af­faires des temples hin­dous. C’est ce qu’ex­plique Ri­chard Da­vis, pro­fes­seur de re­li­gion et d’études asia­tiques au Bard Col­lege, dans son livre Lives of In­dian Images : « Ils col­lec­taient et re­dis­tri­buaient les re­cettes des temples, ar­bi­traient les li­tiges sur les pré­ro­ga­tives ri­tuelles, ad­mi­nis­traient les dons, ré­no­vaient les bâ­ti­ments vé­tustes, don­naient des of­frandes aux di­vi­ni­tés et par­ti­ci­paient pu­bli­que­ment aux prin­ci­pales fêtes li­tur­giques. C’est dire qu’ils avaient en­dos­sé avec en­thou­siasme le rôle des sou­ve­rains in­diens.»

À ce fa­tras in­tel­lec­tuel les Bri­tan­niques avaient ajou­té à titre dé­co­ra­tif des cou­tumes hin­doues, des tra­di­tions tel­le­ment en­ra­ci­nées, se­lon eux, qu’ils ju­geaient «su­per­flu de ci­ter les sources au­to­ri­sées ». Iro­nie du sort, le droit de l’époque co­lo­niale est de­ve­nu la clé de voûte de la ju­ris­pru­dence in­dienne et les na­tio­na­listes hin­dous l’ex­ploitent à mort. Pour­tant, ce n’est pas du tout la même chose d’at­tri­buer le sta­tut de per­sonne à une idole hin­doue et à une en­tre­prise. Même s’il s’agit dans les deux cas d’en­ti­tés non hu­maines do­tées par la loi d’une «per­son­na­li­té» qua­si hu­maine, il y a une dif­fé­rence de taille. Les en­tre­prises, con­trai­re­ment aux idoles, ne nour­rissent pas d’in­son­dables des­seins. Les en­tre­prises, con­trai­re­ment aux idoles, doivent en der­nier res­sort rendre des comptes à des ac­tion­naires en chair et en os.

La ten­sion entre hindouisme po­pu­laire et hindouisme phi­lo­so­phique pour ce qui est du droit de pro­prié­té des dieux n’est pas re­tom­bée. Elle re­monte aux pre­miers temps de la vé­né­ra­tion des idoles, pra­tique qui se heur­ta à l’op­po­si­tion fa­rouche des dé­fen­seurs or­tho­doxes des textes vé­diques.

Comme le ré­sume le phi­lo­logue al­le­mand Max Mul­ler, « la re­li­gion des Vé­das ne connaît pas d’idoles». À l’époque vé­dique (du IIe mil­lé­naire au vie siècle avant notre ère), les dieux étaient vé­né­rés par des ya­gnas (of­frandes sa­cri­fi­cielles) et des man­tras (for­mules sa­crées). Le di­vin étant une abs­trac­tion dés­in­car­née, les cé­ré­mo­nies ri­tuelles pou­vaient donc avoir lieu con­duites n’im­porte où. Les dieux étaient cen­sés des­cendre de leur de­meure cé­leste pour ap­pré­cier le vin et la bois­son du sa­cri­fice.

Au dé­but de notre ère, les au­tels vé­diques en plein air ont peu à peu lais­sé place à des bâ­ti­ments en dur pour abri­ter des images et des idoles de plus en plus an­thro­po­morphes. Les pra­ti­quants ren­daient dé­sor­mais vi­site à des dieux ins­tal­lés en per­ma­nence dans leurs ré­si­dences ter­restres. Les pre­mières idoles hin­doues iden­ti­fiables re­montent au iie siècle. À par­tir de cette époque, len­te­ment mais sû­re­ment, « l’hindouisme de temple » (pour re­prendre l’ex­pres­sion de Ri­chard Da­vis) l’em­porte sur l’hindouisme vé­dique. Par­mi les nom­breuses rai­sons in­vo­quées par les spé­cia­listes, men­tion­nons l’ému­la­tion des boud­dhistes et des jaïns, qui com­men­çaient à fa­bri­quer des re­pré­sen­ta­tions de leurs fon­da­teurs, et la ré­af­fir­ma­tion des dieux dra­vi­diens, ou shu­dra.

L’hindouisme de temple s’est pour­tant heur­té à la ré­sis­tance achar­née de ceux qui, de­puis des siècles, veillaient sur le feu sa­cri­fi­ciel des au­tels vé­diques. Leur hos­ti­li­té était due no­tam­ment au fait que l’es­sor des temples me­na­çait leur ga­gne­pain et leur pres­tige. Car, si les croyants dis­po­saient d’un ac­cès di­rect au di­vin par l’en­tre­mise des idoles, pour­quoi se sou­cie­raient-ils de fi­nan­cer de coû­teux ri­tuels vé­diques ? Pour­quoi in­ves­ti­raient-ils dans les ash­rams et les gu­ru­ku­la, lieux et modes de trans­mis­sion tra­di­tion­nels du savoir vé­dique ? Les dak­shi­na, ces ma­gni­fiques ca­deaux of­ferts aux maîtres des cé­ré­mo­nies vé­diques, étaient dé­sor­mais of­ferts aux images ex­po­sées dans les temples et aux prêtres qui veillaient sur elles. D’après le Ma­nusm­ri­ti 2, les prêtres des temples entrent dans la ca­té­go­rie in­fa­mante des gué­ris­seurs, bou­chers, co­mé­diens,

Les en­tre­prises, con­trai­re­ment aux idoles, doivent rendre des comptes à des ac­tion­naires.

chan­teurs, pa­rieurs, ivrognes, boud­dhistes et nas­tik (athées). Comme tous les com­mer­çants, dé­plore en ef­fet le Ma­nu-sm­ri­ti, les prêtres des temples re­cherchent le pro­fit et non le dhar­ma, c’est-à-dire le bien, la ver­tu, la sa­gesse.

Mais l’en­jeu dé­pas­sait de beau­coup la simple concur­rence éco­no­mique. Car, pour les brah­manes vé­diques or­tho­doxes, no­tam­ment ceux qui avaient ap­pris l’exé­gèse par la fré­quen­ta­tion des écoles Pur­va Mi­mam­sa, les mots des textes vé­diques se suf­fi­saient en eux-mêmes. Ac­com­pa­gnés de man­tras cor­rec­te­ment énon­cés, les sa­cri­fices vé­diques pro­cu­raient d’après eux l’apur­va (la puis­sance phy­sique) ca­pable de pro­duire les ré­sul­tats ter­restres es­comp­tés. Ces an­ciens éru­dits de l’école Pur­va Mi­mam­sa lan­cèrent une at­taque en règle contre l’idée d’une in­car­na­tion ma­té­rielle des dieux. Grâce à leurs textes ico­no­clastes, cer­tains ju­ristes in­diens ont pu ques­tion­ner et pré­ci­ser le prin­cipe de la per­son­na­li­té ju­ri­dique des idoles.

Les mi­mam­saks ré­cu­saient l’idée que les dieux au­raient un corps, une vo­lon­té propre, et qu’ils se­raient ca­pables de pos­sé­der des biens. Ain­si, quand les hymnes vé­diques évoquent les dieux comme des hu­mains ama­teurs de bonne chère, ces ver­sets sont pour eux pu­re­ment mé­ta­pho­riques. « O ! In­dra, je prends ta main droite» ne si­gni­fie­rait rien d’autre que « Nous dé­pen­dons d’In­dra ». Car d’après Sa­ba­ra, un éru­dit du ve siècle, In­dra n’est pas une en­ti­té phy­sique mais seule­ment le son (shab­da) de son nom. Or une di­vi­ni­té qui n’existe qu’à tra­vers un son im­ma­té­riel ne sau­rait ni man­ger, ni boire, ni s’in­car­ner dans une idole. Voi­là qui règle la ques­tion de la vo­lon­té propre, car si les dieux sont de pures al­lé­go­ries, alors par dé­fi­ni­tion ils ne peuvent avoir de vo­lon­té. De quelque ob­jet que ce soit ils ne sau­raient dire « ceci est à moi ».

Ce qui ré­sout éga­le­ment le pro­blème de la pro­prié­té. Comme le montre en ef­fet Med­ha­ti­thi, un exé­gète du ixe siècle, la pro­prié­té est une re­la­tion entre un pro­prié­taire et un ob­jet, ca­rac­té­ri­sée par la libre dis­po­si­tion de l’ob­jet en ques­tion. Mais les dieux, ex­pli­quet-il, «n’usent pas de la for­tune pour leur plai­sir, ni ne la re­cherchent pour la sé­cu­ri­té qu’elle offre ». Pour s’at­ti­rer leurs fa­veurs, les croyants peuvent certes vou­loir of­frir des biens aux dieux, mais ces der­niers n’ap­par­tiennent pas à la ca­té­go­rie des êtres sus­cep­tibles d’as­su­mer une po­si­tion de pro­prié­taire. À qui ap­par­tiennent alors ces biens non re­ven­di­qués ? Comme on pou­vait s’y at­tendre de la part d’un brah­mane or­tho­doxe, Med­ha­ti­thi conclut que les « choses des dieux» ap­par­tiennent à la «classe su­pé­rieure » dont lui-même fait par­tie.

Convain­cus par le rai­son­ne­ment de Med­ha­ti­thi, de nom­breux com­men­ta­teurs ont vi­gou­reu­se­ment contes­té l’idée que les dieux puissent être pro­prié­taires au sens propre du terme (le­quel in­clut la per­cep­tion sub­jec­tive des droits et de­voirs af­fé­rents); ils ont dé­fen­du au contraire un sens fi­gu­ré de la pro­prié­té di­vine. Pour­tant, tous ces ar­gu­ments sa­vants n’ont pu en­di­guer la vague de dé­vo­tion re­li­gieuse d’une po­pu­la­tion qui, jus­qu’à nos jours, n’a ces­sé d’adres­ser ses es­poirs, ses prières et ses of­frandes aux dieux abri­tés dans les temples.

Au xxe siècle, le scep­ti­cisme de la Mi­mam­sa a connu une re­nais­sance dans la ju­ris­pru­dence in­dienne grâce à Ashu­tosh Moo­ker­jee, homme de culture et juge à la Haute Cour de Cal­cut­ta de 1904 à 1923. Dans un arrêt his­to­rique ren­du en 1909 dans l’af­faire « Bhu­pa­ti Nath Sm­ri­ti­tir­tha contre Ram Lal Mai­tra », Moo­ker­jee fit va­loir que des pré­cau­tions s’im­po­saient et que mieux va­lait ne pas s’em­pres­ser de dé­cré­ter que les di­vi­ni­tés étaient des per­sonnes ju­ri­diques au sens propre. Son arrêt Bhu­pa­ti Nath a four­ni le socle ju­ris­pru­den­tiel d’un arrêt ma­jeur de la Cour su­prême, « Deo­ki Nan­dan contre Mur­lid­har », for­mu­lée par le juge Ven­ka­ta­ra­ma Aiyyar en 1956. L’ar­gu­ment ? D’après le cou­rant de pen­sée ju­ri­dique ins­pi­ré du trai­té hin­dou Dayabha­ga, le don est un pro­ces­sus en deux temps. Le do­na­teur doit re­non­cer à sa pro­prié­té. Le bé­né­fi­ciaire doit faire le pas sui­vant, c’est-à-dire ac­cep­ter le don. Faute de quoi le ca­deau reste un ob­jet sans pro­prié­taire.

Pour les of­frandes des­ti­nées aux dieux, c’est jus­te­ment là le coeur du pro­blème. Après avoir ri­tuel­le­ment dé­ci­dé (san­kal­pa) d’of­frir son bien à une di­vi­ni­té, le do­na­teur re­nonce à son droit de pro­prié­té (ut­sar­ga). Mais l’autre par­tie – di­vi­ni­té ou idole – ne peut faire le pas sui­vant, à savoir s’avan­cer et dire: «Oui, j’ac­cepte votre bien, qui par consé­quent m’ap­par­tient.» La di­vi­ni­té ne le peut pas pour les mo­tifs qui dé­ran­geaient dé­jà Sa­ba­ra, Med­ha­ti­thi et com­pa­gnie: la di­vi­ni­té n’est pas un être doué de conscience. L’of­frande des­ti­née aux dieux se trouve donc, comme le sou­ligne Ashu­tosh Moo­ker­jee, dans une « po­si­tion sin­gu­lière », car si « le pro­prié­taire a cé­dé son bien », il est pa­tent que « la di­vi­ni­té ne peut l’ac­cep­ter ».

Voi­là qui, du point de vue ju­ri­dique, ouvre une nou­velle boîte de Pan­dore. À qui doit re­ve­nir l’of­frande faite aux dieux, puisque ces der­niers ne sont pas en me­sure de l’ac­cep­ter ? La ré­ponse est claire: ces biens sans pro­prié­taire lé­gal ap­par­tiennent à l’État. Dans la tra­di­tion ju­ri­dique hin­doue, comme l’ar­gu­mente Moo­ker­jee dans l’arrêt Bhu­pa­ti, la pro­tec­tion du temple fait par­tie des pre­miers de­voirs d’un sou­ve­rain; dans le sys­tème dé­mo­cra­tique ac­tuel, l’État est le pro­tec­teur des lieux de culte, qu’il ad­mi­nistre comme des oeuvres de bien­fai­sance.

Mais si les tri­bu­naux adhèrent au vieux scep­ti­cisme de la Mi­mam­sa, comment res­pec­ter la vo­lon­té des croyants, qui pensent vrai­ment que les dieux ac­ceptent po­li­ment les of­frandes qu’ils leur ap­portent ? Pro­té­ger la li­ber­té re­li­gieuse des ci­toyens fait aus­si des fonc­tions pre­mières de l’État in­dien. Ce der­nier doit veiller à ne pas bles­ser les sen­ti­ments des croyants. Dès lors, comment faire pour conci­lier le re­fus de consi­dé­rer les of­frandes comme des pro­prié­tés di­vines et la dé­vo­tion des masses ?

Les ar­rêts Bhu­pa­ti et Deo­ki Nan­dan per­mettent de sor­tir de l’im­passe: le fruit spi­ri­tuel (pha­la) du don ré­side dans l’acte même de se dé­faire d’un bien de va­leur au pro­fit d’un dieu. En somme, c’est le don (daan) qui confère le mé­rite. Nul be­soin pour l’idole d’être pro­prié­taire des pré­sents of­ferts par les croyants; il faut plu­tôt la consi­dé­rer comme le sym­bole de leurs pieux des­seins.

Dans les temples mé­dié­vaux, de nom­breuses ins­crip­tions té­moignent de la si­gni­fi­ca­tion des of­frandes (terres, or et bi­joux) aux yeux des croyants. D’après ces textes, les do­na­teurs es­pé­raient clai­re­ment que le dieu ac­cep­te­rait vé­ri­ta­ble­ment leurs ca­deaux. Il de­ve­nait à

À qui doit re­ve­nir l’of­frande faite aux dieux puisque ces der­niers ne sont pas en me­sure de l’ac­cep­ter ?

leurs yeux le maître et le pro­prié­taire de leurs dons, qui pou­vaient être gé­né­reux. Entre 1456 et 1570, les sou­ve­rains du Vi­jay­na­gar of­frirent ain­si plus de 100 vil­lages et d’im­por­tantes sommes d’ar­gent au temple de Ti­ru­pa­ti. Il fal­lait aus­si comp­ter avec les lar­gesses des riches mar­chands, d’agents li­tur­giques, de pè­le­rins et de croyants or­di­naires sou­cieux d’ac­croître leur mé­rite spi­ri­tuel, d’exau­cer un voeu ou d’ex­pier leurs pé­chés. Tout in­dique au­jourd’hui que la plu­part des hin­dous pra­ti­quants pensent que ce qu’ils dé­posent aux pieds des idoles ap­par­tient bel et bien aux dieux. C’est pré­ci­sé­ment ce sen­ti­ment po­pu­laire qu’avait choi­si de pro­té­ger le con­seil pri­vé de Sa Ma­jes­té en dé­cré­tant que les idoles étaient des per­sonnes ju­ri­diques.

Cette ma­gna­ni­mi­té des juges à l’égard des idoles pose deux pro­blèmes, l’un d’ordre pra­tique, l’autre théo­lo­gique. En pra­tique, at­tri­buer la pro­prié­té lé­gale d’un ter­rain aux idoles (et la per­son­na­li­té ju­ri­dique au ter­rain lui-même) ouvre la porte à toutes sortes de dé­tour­ne­ments et de fraudes, sans par­ler des conflits in­ter­con­fes­sion­nels. Sur le plan théo­lo­gique, le sen­ti­ment po­pu­laire se heurte aux prin­cipes du droit hin­dou : la contra­dic­tion sau­tait aux yeux des ju­ristes in­diens, aus­si fa­mi­liers du sys­tème ju­ris­pru­den­tiel oc­ci­den­tal que du sys­tème hin­dou. Des ju­ge­ments qui ont fait date ont en ef­fet conclu que les di­vi­ni­tés n’ont pas la ca­pa­ci­té d’éta­blir une re­la­tion de pro­prié­té avec les dons qui leur sont faits. Par consé­quent, elles ne sont pas des per­sonnes ju­ri­diques au sens propre.

Comme l’écrit le ju­riste S.C. Bag­chi dans son livre de 1931 « La per­son­na­li­té ju­ri­dique des di­vi­ni­tés hin­doues », « la di­vi­ni­té, en dé­pit de sa puis­sance spi­ri­tuelle, est ju­ri­di­que­ment im­puis­sante. […] L’idole a pour fonc­tion de sa­tis­faire aux exi­gences de la re­li­gion, mais les tri­bu­naux n’en ont que faire ». La loi peut pro­té­ger l’in­ten­tion pieuse, le des­sein spi­ri­tuel du do­na­teur, non le droit de pro­prié­té des idoles. Comme l’« in­té­rêt » et la « vo­lon­té » de la di­vi­ni­té res­tent en prin­cipe in­ac­ces­sibles aux hu­mains, mieux vaut s’in­té­res­ser aux in­ten­tions des croyants.

Outre qu’un tel ren­ver­se­ment de pers­pec­tive dé­li­vre­rait les dieux de leur im­pli­ca­tion dans les af­faires ma­té­rielles, il nous per­met­trait aus­si de dis­tin­guer la foi de son ins­tru­men­ta­li­sa­tion po­li­tique. En ef­fet, si les idoles sym­bo­lisent de pieux des­seins, de quoi Ram Lal­la est-il le sym­bole? Il est clai­re­ment éta­bli que l’ins­tal­la­tion de la sta­tue dans la mos­quée d’Ayod­hya a été le ré­sul­tat d’un com­plot sa­vam­ment pla­ni­fié. Quelle qu’ait pu être la pié­té per­son­nelle de ceux qui l’ont our­die, la conspi­ra­tion n’avait rien de pieux, pas da­van­tage que les moyens cri­mi­nels qu’ils ont em­ployés à cette fin. Cette idole qu’ils ont in­tro­duite clan­des­ti­ne­ment dans la mos­quée, les fa­na­tiques de Ra­ma sou­haitent à pré­sent l’ins­tal­ler dans le grand temple qu’ils veulent construire sur les ruines de celle-ci.

Dans cette af­faire, où est la pié­té, la spi­ri­tua­li­té? En réa­li­té, la bri­gade de l’hin­dut­va (l’hin­doui­té) a éri­gé la sta­tue de Ram Lal­la en sym­bole de son pro­jet po­li­tique. Une dé­rive tra­gique ren­due pos­sible par une in­ter­pré­ta­tion er­ro­née du sta­tut de per­sonne des dieux, amal­ga­mé à tort à ce­lui des en­tre­prises.

— Meera Nanda est une his­to­rienne et phi­lo­sophe des sciences in­dienne. Elle est l’au­teure de plu­sieurs ou­vrages cri­tiques sur l’hindouisme, in­édits en fran­çais. — Cet ar­ticle est pa­ru dans le men­suel in­dien The Ca­ra­van le 1er sep­tembre 2018. Il a été tra­duit par Ève Char­rin.

LE LIVRELives of In­dian Images (« Les vies des idoles in­diennes »), Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty Press, 1997, 350 p.L’AU­TEURRi­chard Da­vis est un spé­cia­liste des religions de l’Asie du Sud, no­tam­ment l’hindouisme. Il en­seigne au Bard Col­lege, dans l’État de New York. On lui doit plu­sieurs ou­vrages sur le sous-conti­nent in­dien.

Cé­lé­bra­tion de la nais­sance du dieu hin­dou Kri­sh­na dans le temple Go­vind Dev Ji, à Jai­pur, dans le Ra­jas­than. L’idole de la di­vi­ni­té s’est vu at­tri­buer la pro­prié­té d’un ter­rain de près de 65 hec­tares.

New Del­hi, 1999. Des mi­li­tants du par­ti ex­tré­miste hin­dou Shiv Se­na ré­clament le droit de construire un temple sur les ruines de la mos­quée d’Ayod­hya, dé­truite en 1992 par des fa­na­tiques.

À Bom­bay, dans un ate­lier de fa­bri­ca­tion d’idoles du dieu Ga­nesh. Se­lon un ju­riste in­dien, « l’idole a pour fonc­tion de sa­tis­faire aux exi­gences de la re­li­gion, mais les tri­bu­naux n’en ont que faire ».

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