LE CER­VEAU EST UNE MA­CHINE À FALSIFIER

Books - - ÉDITO - STE­FAN KLEIN. Die Zeit.

L’opi­nion d’au­trui exerce sur nous un vé­ri­table em­pire. Nous sommes pro­gram­més pour nous y confor­mer, au point de ne plus voir ce qui crève les yeux.

En Al­le­magne comme en France, les dé­pu­tés on vo­té une « loi sur la bur­qa », alors que per­sonne ne porte ce vê­te­ment. Pour­quoi ? C’est que l’opi­nion d’au­trui exerce sur nous un vé­ri­table em­pire. Nous sommes pro­gram­més pour nous y confor­mer, au point de ne plus voir ce qui crève les yeux.

Pour­quoi les gens voient-ils des choses qui n’existent pas ? Le psy­cho­logue So­lo­mon Asch a ra­con­té son en­fance en Po­logne. En 1914, alors qu’il avait 7 ans, il fê­tait en fa­mille le se­der, le pre­mier soir de la pâque juive. Sa grand-mère of­frit un verre de vin à cha­cun puis po­sa un autre verre rem­pli sur la table.

«Il est pour qui? de­man­da le jeune gar­çon.

— Pour le pro­phète Élie, lui ré­pon­dit un de ses oncles.

— Il va vrai­ment en boire ?

— Mais oui, dit l’oncle. Tu vas voir.» L’en­fant scru­ta le verre et eut la cer­ti­tude d’avoir vu bais­ser le ni­veau du vin.

Sa fa­mille avait émi­gré à New York avant que la Wehr­macht en­va­hisse la Po­logne en 1939 et que les na­zis ex­ter­minent les juifs. Asch ga­gnait sa vie en tant que psy­cho­logue so­cial. En 1951, il me­na une ex­pé­rience ré­vo­lu­tion­naire qui lui per­mit de com­prendre pour­quoi les gens suc­combent si sou­vent à la pro­pa­gande la plus gros­sière – et, par la même oc­ca­sion, d’ex­pli­quer le phé­no­mène qu’il avait vé­cu en­fant.

L’ex­pé­rience consis­tait à com­pa­rer la lon­gueur de plu­sieurs lignes. Les par­ti­ci­pants se voyaient re­mettre une carte sur la­quelle était im­pri­mé un trait et, en des­sous, trois autres traits. Par­mi ces trois lignes, l’une était de toute évi­dence de même lon­gueur que celle du haut, une autre était in­dé­nia­ble­ment plus longue, une autre plus courte. Les co­bayes de­vaient juste in­di­quer celle qui était iden­tique au trait du haut. Lais­sés seuls face à cet exer­cice fort simple, tous don­naient la bonne ré­ponse.

Mais en­suite, Ash ré­par­tit les par­ti­ci­pants dans des groupes. Chaque groupe était com­po­sé d’un co­baye et de sept as­sis­tants à qui Ash, à l’in­su du co­baye, avait don­né des ins­truc­tions. Les as­sis­tants se mirent una­ni­me­ment à don­ner de mau­vaises ré­ponses. Ils di­saient que les traits courts étaient longs, et ré­ci­pro­que­ment. Les par­ti­ci­pants, qui ne se dou­taient de rien, se ral­lièrent à eux. Ces mêmes per­sonnes qui, peu au­pa­ra­vant, avaient su clas­ser cor­rec­te­ment et sans hé­si­ter les lignes qu’elles avaient de­vant les yeux dé­cla­rèrent des traits plus longs de quelques cen­ti­mètres que ceux qui s’éten­daient sur presque toute la page. Moins d’un co­baye sur quatre par­vint à s’op­po­ser aux af­fir­ma­tions in­sen­sées des as­sis­tants. Asch ex­pli­qua ce dé­ni de réa­li­té par la peur d’être d’un avis di­vergent. Dans les en­tre­tiens qu’il me­na avec ses co­bayes, ces der­niers lui confièrent que les ju­ge­ments ex­pri­més de fa­çon si convain­cante par les as­sis­tants les avaient fait dou­ter de leurs propres per­cep­tions. D’autres dirent qu’ils avaient très bien re­mar­qué l’er­reur des autres mais n’avaient pas vou­lu les contra­rier. Plu­sieurs par­ti­ci­pants avouèrent même être per­sua­dés que quelque chose ne tour­nait pas rond chez eux. Lorsque des per­sonnes au­tour d’eux éva­luaient au­tre­ment la lon­gueur des traits, ils se sen­taient confor­tés dans l’idée que ça n’al­lait pas bien dans leur tête.

Asch cher­chait à mettre en évi­dence bien plus qu’une par­ti­cu­la­ri­té du com­por­te­ment hu­main. Il vou­lait com­prendre ce qui s’était pas­sé pen­dant la pé­riode na­zie en Al­le­magne. Comment était-il pos­sible que des mil­lions d’Al­le­mands se soient lais­sé convaincre par une pro­pa­gande men­son­gère aus­si ai­sé­ment iden­ti­fiable ? Même des ci­toyens bien­veillants n’avaient eu au­cune dif­fi­cul­té à voir de dan­ge­reux sous-hommes dans leurs

voi­sins juifs qui ne leur avaient ja­mais fait le moindre mal. Et, même après que les bom­bar­de­ments al­liés eurent dé­truit leurs villes, beau­coup étaient tou­jours dis­po­sés à croire «le plus grand chef de guerre de tous les temps» et à souf­frir pour la vic­toire fi­nale.

Avec le sens de la réa­li­té, il en va ain­si. Par exemple, qui croise sans arrêt des femmes en voile in­té­gral? Pas moi, en tout cas, bien que je vive à Ber­lin et que je me rende sou­vent à Neukölln, Wed­ding et d’autres quar­tiers à forte pré­sence mu­sul­mane. Il m’ar­rive très ra­re­ment de voir une femme dont les che­veux et la bouche sont dis­si­mu­lés der­rière ce qu’on ap­pelle un ni­qab. Quant à la bur­qa, au­tre­ment dit une te­nue qui re­couvre tout le corps et ne laisse de­vi­ner que le vi­sage der­rière une grille de tis­su, je n’en ai ja­mais vu. Pas éton­nant. D’après les ex­perts du monde is­la­mique, ce type de vê­te­ment n’est por­té qu’en Af­gha­nis­tan et dans quelques ré­gions d’Ouz­bé­kis­tan, du Tad­ji­kis­tan et du Pa­kis­tan.

Et néan­moins, tant de gens en Al­le­magne se sentent me­na­cés par les femmes voi­lées qu’en 2017 le Bun­des­tag a vo­té une loi qui in­ter­dit aux fonc­tion­naires « la dis­si­mu­la­tion du vi­sage dans le cadre de leurs fonc­tions ou d’une ac­ti­vi­té en lien di­rect avec celles-ci». Les mé­dias l’ont sur­nom­mée «loi sur la bur­qa» 1. Lors­qu’un dé­pu­té vert a vou­lu savoir s’il y avait des don­nées chif­frées sur le port de la bur­qa, l’exé­cu­tif a dû en conve­nir: « Le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral ne dis­pose pas d’in­for­ma­tions sur le nombre de femmes por­tant la bur­qa en Al­le­magne.» Se­lon une en­quête de la ra­dio ba­va­roise, per­sonne au mi­nis­tère fé­dé­ral de l’In­té­rieur et dans les mi­nis­tères de l’In­té­rieur des Län­der n’avait été en me­sure de ci­ter un seul cas de fonc­tion­naire ayant exer­cé ses fonc­tions re­vê­tue d’un voile in­té­gral. Bien que per­sonne ne sût ce qu’il y avait au juste à ré­gle­men­ter, la «loi sur la ré­gle­men­ta­tion sec­to­rielle du port du voile» est en­trée en vi­gueur le 15 juin 2017.

Pour com­prendre une telle lé­gis­la­tion post­fac­tuelle, il n’est pas inu­tile de je­ter un coup d’oeil aux son­dages d’opi­nion. D’après une en­quête réa­li­sée en 2015 par la Fon­da­tion Ber­tels­mann, 57 % des ha­bi­tants non mu­sul­mans d’Al­le­magne sont d’ac­cord avec la phrase «L’is­lam est une me­nace.» Et les Al­le­mands se sentent non seule­ment me­na­cés, mais aus­si en­cer­clés. Lorsque l’ins­ti­tut Ip­sos leur a de­man­dé d‘es­ti­mer le pour­cen­tage de leurs conci­toyens de confes­sion mu­sul­mane, ils ont ré­pon­du en moyenne « 21 % ». Com­bien de mu­sul­mans dé­nombre-t-on réel­le­ment en Al­le­magne ? En 2018, une en­quête de l’Ins­ti­tut al­le­mand de re­cherche éco­no­mique ar­ri­vait, en 2018, à 4,3 %.

Ain­si, la réa­li­té et la per­cep­tion qu’on en a ne cessent de di­ver­ger. Le dé­ni de ce qui est évident n’est du reste pas l’apa­nage des Al­le­mands. Les élec­teurs amé­ri­cains ont sou­mis le monde à une énigme dif­fi­cile à ré­soudre: comment ont-ils pu ima­gi­ner qu’un homme im­pli­qué dans

pas moins de 3500 pro­cé­dures ju­di­ciaires, al­lait, une fois élu pré­sident, tout faire pour le bien de son pays? En Grande-Bre­tagne, reste à savoir pour­quoi la po­pu­la­tion, en dé­pit de toutes les lois éco­no­miques connues et contre ses propres in­té­rêts, a op­té pour le Brexit. De plus en plus sou­vent, les faits sont rem­pla­cés par une vé­ri­té res­sen­tie qui sert de base à des dé­ci­sions de grande am­pleur, voire à des lois.

Certes, les êtres hu­mains, quand ils sont en groupe, ont de­puis tou­jours un rap­port biai­sé à la réa­li­té. La pro­pa­gande na­zie sur la­quelle s’est pen­ché So­lo­mon Asch, mais aus­si toutes les fo­lies bour­sières, de­puis la spé­cu­la­tion sur le prix des bulbes de tu­lipe dans les Pays-Bas du xviie siècle jus­qu’à la bulle des sub­primes qui a écla­té en 2007, re­posent, au bout du compte, sur le fait que ceux qui y ont pris part se sug­gé­raient les uns aux autres une vé­ri­té al­ter­na­tive.

Cette fai­blesse de la na­ture hu­maine, les fai­seurs d’opi­nion cherchent à l’uti­li­ser à leur pro­fit. Ces der­nières an­nées, per­sonne n’a mieux su ma­ni­pu­ler le confor­misme hu­main que la droite po­pu­liste. Il suf­fit d’ou­vrir un jour­nal ou de re­gar­der la té­lé­vi­sion. Les com­men­ta­teurs nous disent que les Al­le­mands sont ré­tifs à la mon­dia­li­sa­tion et craignent pour leur culture, ou que ce sont Fa­ce­book et consorts qui ont por­té Trump au pou­voir en l’ai­dant à ré­pandre ses contre­vé­ri­tés.Tout ce­la est peut-être exact mais passe à cô­té de la vraie ques­tion: comment les êtres hu­mains ar­rivent-ils à des convic­tions dont ils ne dé­mordent plus, même quand on leur pré­sente de bons ar­gu­ments? Pour­quoi sont-ils si vul­né­rables aux idéo­lo­gies ?

L’ex­pé­rience d’Asch offre une ex­pli­ca­tion à un tel éloi­gne­ment de la réa­li­té. Quel­qu’un qui ne cesse d’en­tendre que des hordes de femmes voi­lées me­nacent notre vivre-en­semble va adhé­rer à cette opi­nion même s’il n’a ja­mais ren­con­tré l’une d’entre elles. Asch sup­po­sait tou­te­fois que ses co­bayes ne se ral­liaient à l’avis do­mi­nant que par me­sure de pré­cau­tion – et qu’ils sa­vaient ou du moins pres­sen­taient que quelque chose clo­chait. Les psy­cho­logues parlent à cet égard de «dis­so­nance cog­ni­tive»: les co­bayes d’Asch vou­laient échap­per à une ten­sion dé­plai­sante née de l’écart entre ce qu’ils sa­vaient et ce qu’ils di­saient.

So­lo­mon Asch était hé­las beau­coup trop op­ti­miste. En 2005, des neu­ros­cien­ti­fiques ont re­pro­duit son ex­pé­rience avec la tech­no­lo­gie du xxie siècle. Gre­go­ry Berns et ses col­lègues de l’uni­ver­si­té Emo­ry d’At­lan­ta ont fait pas­ser une IRM aux co­bayes lors­qu’ils émet­taient leurs ju­ge­ments. L’ap­pa­reil me­su­rait l’ac­ti­vi­té de dif­fé­rentes zones de leur cer­veau. Cette fois, les par­ti­ci­pants de­vaient or­don­ner des fi­gures dé­for­mées dans l’es­pace. Là en­core, des com­plices dé­fen­daient des so­lu­tions ab­surdes, et les co­bayes y sous­cri­vaient. Mais le plus ef­frayant se jouait dans leur tête : dans les zones du cer­veau sol­li­ci­tées d’or­di­naire pour les men­songes et la ges­tion des contra­dic­tions, on ne consta­tait chez eux au­cune ac­ti­vi­té. Le conflit entre ce que leurs yeux voyaient et ce qu’af­fir­maient les per­sonnes au­tour d’eux n’avait même pas at­teint cette ins­tance de leur conscience.

Est-ce que quelque chose n’éli­mi­nait pas cette contra­dic­tion à un stade an­té­rieur et en­core in­cons­cient? Dès que les com­plices trou­blaient un co­baye par une ré­ponse ma­ni­fes­te­ment fausse ap­pa­rais­sait une ac­ti­vi­té éle­vée dans les aires cé­ré­brales cor­res­pon­dant à la per­cep­tion spa­tiale. Les don­nées ve­nues des yeux y étaient trai­tées jus­qu’à ce que la per­cep­tion s’ac­corde avec les af­fir­ma­tions des autres. Ain­si, au­cun co­baye n’avait be­soin de men­tir! Per­sonne ne souf­frait de dis­so­nance cog­ni­tive. Les par­ti­ci­pants voyaient bel et bien les fi­gures comme elles n’étaient pas. Ils les voyaient comme ils de­vaient les voir.

Le cer­veau est une usine à fal­si­fi­ca­tion. À l’ins­tar des illu­sions op­tiques, l’opi­nion d’au­trui nous fait per­ce­voir une réa­li­té qui n’existe pas. C’est la conclu­sion de l’ex­pé­rience d’Asch : quand tout le monde parle de bur­qas, on voit des bur­qas.

La ré­dac­tion du ma­ga­zine té­lé Mo­ni­tor a eu l’idée de comp­ta­bi­li­ser les su­jets qu’abor­daient les talk-shows al­le­mands. En 2016, 54% des émis­sions de dé­bats dif­fu­sées sur les chaînes ARD et ZDF ont trai­té des ré­fu­giés, de l’is­lam, du ter­ro­risme et du po­pu­lisme de droite. A tour de rôle, les deux chaînes pu­bliques ont mon­tré des vi­sages voi­lés et des ci­toyens en co­lère ma­ni­fes­tant contre des vi­sages voi­lés, avant que des cri­mi­no­logues, des res­pon­sables po­li­tiques et des fé­mi­nistes ne po­lé­miquent sur ces vi­sages voi­lés. Comment ne pas fi­nir par être per­sua­dé qu’on a vu des femmes voi­lées dans sa ville ?

Les singes singent, dit-on. Ho­mo sa­piens, en re­vanche, est cen­sé être do­té d’une conscience cri­tique. De nou­velles ex­pé­riences dans les­quelles notre in­tel­li­gence so­ciale a été com­pa­rée à celle du chim­pan­zé sèment tou­te­fois quelques doutes. Les ré­sul­tats montrent pour­quoi nous ne per­ce­vons pas la réa­li­té mais ce que les autres en disent. À l’oc­ca­sion d’une ex­pé­rience me­née en 2007, des cher­cheurs de l’uni­ver­si­té de Saint An­drews, en Écosse, ont fait ef­fec­tuer la même tâche à des en­fants et à des chim­pan­zés : il s’agis­sait d’ou­vrir une boîte à tré­sors conte­nant des fruits. La boîte était mu­nie des ser­rures et de ver­rous, tous in­opé­rants sauf un. Les en­fants et les chim­pan­zés ont re­gar­dé l’un des cher­cheurs ef­fec­tuer une sé­rie d’ac­tions pour ou­vrir la boîte. Puis ce fut à eux d’imi­ter ce qu’ils avaient ob­ser­vé. Très vite, les singes se sont aper­çus qu’une simple pres­sion sur l’un des ver­rous suf­fi­sait à ou­vrir la boîte et ont ces­sé toute autre ma­ni­pu­la­tion. Les en­fants, en re­vanche, se sont obs­ti­nés à re­pro­duire toute la pro­cé­dure qui leur avait été mon­trée. Ils avaient pour­tant bien vu qu’on pou­vait pro­cé­der plus sim­ple­ment. Les psy­cho­logues écos­sais ont don­né à cet en­tê­te­ment le nom de « sur­imi­ta­tion ».

L’ex­trême confor­misme n’est pas une pa­tho­lo­gie propre à notre culture. Les Sans d’Afrique aus­trale, qui vivent dans des condi­tions sem­blables à celles de l’âge de la pierre, imitent de fa­çon ma­niaque ce qui leur est mon­tré.Tout ce­la in­dique un be­soin in­né chez l’être hu­main.

Lors­qu’une ca­rac­té­ris­tique est pro­gram­mée gé­né­ti­que­ment, il est utile de se pen­cher sur l’évo­lu­tion pour mieux la com­prendre. Après tout, il doit bien y avoir des rai­sons pour que les êtres hu­mains s’ap­pro­prient da­van­tage que les autres ani­maux ce que les autres leur montrent. Jo­seph Hen­rich, an­thro­po­logue à l’uni­ver­si­té Har­vard, ex­plique même le suc­cès de notre es­pèce par ce com­por­te­ment. Ce n’est que parce que notre cer­veau ab­sorbe comme une éponge ce que les autres af­firment et font que la

En 2016, 54% des dé­bats dif­fu­sés sur ARD et ZDF ont trai­té de l’is­la­misme et du ter­ro­risme.

ci­vi­li­sa­tion a pu naître. Si nous étions aus­si scep­tiques que les chim­pan­zés, nous n’au­rions ja­mais pu ac­qué­rir l’usage du feu, de l’écri­ture et du té­lé­phone por­table. Car l’ap­pren­tis­sage de com­pé­tences cultu­relles exige que l’in­di­vi­du ac­quière aus­si des ha­bi­tudes dont il ne com­prend pas le sens. Ce­lui qui es­saie de tout re­mettre en ques­tion se met en dan­ger. Hen­rich men­tionne, par exemple, le trai­te­ment du ma­nioc en Amé­rique du Sud. Le ma­nioc cru contient de l’acide cyan­hy­drique, qui est un poi­son. C’est pour­quoi il faut le dé­toxi­fier. Les femmes épluchent et râpent les tu­ber­cules, puis les font bouillir jus­qu’à ce que l’acide cyan­hy­drique ait été éva­cué. Elles consacrent du temps à cette tâche, mais elles ne savent pas pour­quoi elles le font. Elles pré­parent le ma­nioc comme leurs mères le leur ont ap­pris. Ain­si, per­sonne n’a ja­mais su­bi d’em­poi­son­ne­ment. Si ces femmes étaient des chim­pan­zés, elles ne fe­raient que ce qui leur semble évident et né­ces­saire : re­ti­rer au ma­nioc son goût amer. La sur­imi­ta­tion est pro­gram­mée chez les femmes d’Ama­zo­nie. Elle leur sauve la vie et four­nit aux peuples d’Amé­rique du Sud l’une de leurs prin­ci­pales sources de nour­ri­ture. Ain­si l’imi­ta­tion et la cré­du­li­té tra­duisent-elles un suc­cès de l’évo­lu­tion.

La sur­imi­ta­tion ne peut fonc­tion­ner que si nous sommes prêts à ac­cep­ter ce qui nous semble ab­surde. Sans cette ca­pa­ci­té de croire aveu­glé­ment, l’hu­ma­ni­té n’au­rait ja­mais pu ac­cou­cher de la ci­vi­li­sa­tion. Et ce qui s’est une fois fixé dans les es­prits est trans­mis de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion. Pour nos an­cêtres, il était plus utile d’être naïf et ma­ni­pu­lable que de faire preuve d’es­prit cri­tique.

L’évo­lu­tion n’a que faire de la vé­ri­té. La seule chose qui compte pour elle, ce sont les chances de sur­vie. Qui doit-on croire alors ? Trop de scep­ti­cisme n’est pas pro­fi­table, mais ce­lui qui se fait avoir par le pre­mier char­la­tan ve­nu com­pro­met éga­le­ment ses chances. Pour nos loin­tains an­cêtres, la voie vers le suc­cès consis­tait à cher­cher les bons mo­dèles.

Dans les so­cié­tés tri­bales, l’in­fluence des hommes se me­sure au nombre de leurs tro­phées de chasse. Le foot­bal­leur Franz Be­cken­bauer a été choi­si comme am­bas­sa­deur de marques de voi­tures, d’es­sence et même de gaz russe. Quand on a rem­por­té deux fois la Coupe du monde, on ne sau­rait se trom­per. Lors d’une ex­pé­rience, en­fin, de fu­turs ban­quiers d’af­faires ont sui­vi les règles du bon pla­ce­ment fi­nan­cier tant qu’ils igno­raient les opé­ra­tions des autres étu­diants. Lors­qu’ils ont ap­pris qu’un de leurs ca­ma­rades était en train de ga­gner beau­coup d’ar­gent, ils ont ou­blié tout ce qu’ils sa­vaient des mar­chés de ca­pi­taux. Ils se sont mis à co­pier ceux qui réus­sis­saient le mieux – avec des ré­sul­tats dé­sas­treux. Ils sa­vaient à quel point le suc­cès bour­sier peut n’être dû qu’au ha­sard, mais, quand ils ont vu s’éle­ver une nou­velle étoile dans le ciel de la Bourse, ils ont per­du tout dis­cer­ne­ment.

Est-il éton­nant qu’un homme ayant van­té sa réus­site de chef d’en­tre­prise dans son émis­sion de té­lé-réa­li­té ap­pa­raisse cré­dible à des mil­lions d’Amé­ri­cains? Do­nald Trump ou Vla­di­mir Pou­tine peuvent bien être des men­teurs no­toires, ce­la ne leur nuit en rien. Pour leurs par­ti­sans, la réa­li­té se conforme aux pa­roles de l’homme fort, et non l’in­verse. Ces hommes forts ont du suc­cès avec leurs men­songes. Ce­la les rend cré­dibles.

Notre so­cié­té ou­verte re­pose sur l’idée que les men­songes ne mènent pas loin parce que les men­teurs se dis­cré­ditent eux-mêmes. Nul be­soin de se tour­ner vers les États-Unis pour s‘aper­ce­voir que cette sup­po­si­tion ne tient plus. La réa­li­té est autre : plus une dé­cla­ra­tion est ab­surde, plus elle sert ce­lui qui la fait. Car la dé­rai­son est di­ver­tis­sante, elle at­tire l’at­ten­tion et conforte dans leur per­cep­tion de la réa­li­té ceux qui sont dé­jà convain­cus.

En mars 2017, le par­ti xé­no­phobe Al­ter­na­tive pour l’Al­le­magne (AfD) a fait cou­rir le bruit, sans au­cun fon­de­ment, que le mi­nis­tère des Af­faires étran­gères dé­con­seillait aux res­sor­tis­sants al­le­mands de voya­ger en Suède parce qu’ils ris­quaient de tom­ber sur des migrants en ma­raude. Les res­pon­sables po­li­tiques ont tou­jours af­fa­bu­lé à pro­pos de pré­ten­dus faits quand ils concor­daient avec l’image du monde que se fai­saient leurs par­ti­sans. Mais ils le fai­saient dis­crè­te­ment, dans les ar­rière-salles des bras­se­ries. Ce qui est nou­veau, c’est le dé­ta­che­ment avec le­quel ces contre­vé­ri­tés sont pro­fé­rées. En oc­tobre 2015, le mi­nistre de l’In­té­rieur al­le­mand de l’époque, Tho­mas de Mai­zière, a af­fir­mé qu’un tiers des soi­di­sant Sy­riens pré­sents en Al­le­magne ne ve­naient pas de Sy­rie, alors que son propre mi­nis­tère ne dis­po­sait d’au­cun chiffre à ce su­jet.

Fa­çon­ner l’opi­nion à par­tir d’af­fir­ma­tions men­son­gères est de­ve­nu la norme dans de nom­breux pays eu­ro­péens. Bla­sés des slo­gans, nous nous y sommes in­si­dieu­se­ment ha­bi­tués. Le dé­bat ne consiste plus qu’à dé­fendre son propre point de vue. Qu’il existe une dif­fé­rence entre une opi­nion et un fait ne va plus de soi pour une grande par­tie de la po­pu­la­tion. En Grande-Bre­tagne, la mère pa­trie de la dé­mo­cra­tie par­le­men­taire, la si­tua­tion a dé­bou­ché sur le vote en fa­veur d’un Brexit pro­ba­ble­ment pré­ju­di­ciable.

Si les men­songes fonc­tionnent, ce n’est pas parce que nous man­quons d’in­tel­li­gence pour les dé­bus­quer. Ils s’im­posent parce que nous vou­lons y croire – mais avant tout parce que, col­lec­ti­ve­ment, les êtres hu­mains se laissent conta­mi­ner par le ju­ge­ment d’au­trui. Le confor­misme est in­trin­sèque à Ho­mo sa­piens. Mais les êtres hu­mains sont aus­si cu­rieux et in­dis­ci­pli­nés. Les pe­tits en­fants imitent les adultes, ils les agacent aus­si sans cesse en leur de­man­dant : « Pour­quoi ? » On sait que c’est un en­fant qui re­fu­sa d’adhé­rer à l’en­thou­siasme de tout un peuple pour les ha­bits neufs de l’em­pe­reur.

C’est peut-être à ce genre d’in­su­bor­di­na­tion que la dé­mo­cra­tie de­vra sa sur­vie. Il est pos­sible que notre ave­nir dé­pende de notre ca­pa­ci­té à conser­ver l’en­vie de po­ser des ques­tions. Ce­la sup­po­se­rait de ne pas at­tendre de nos écrans une ré­ponse dé­fi­ni­tive à tous les pro­blèmes de la vie. L’in­cer­ti­tude pour­rait s’avé­rer un état non seule­ment sup­por­table, mais même fruc­tueux.

Ne vau­drait-il pas mieux, dans les dé­bats hou­leux à ve­nir, se re­te­nir d’écrire un tweet cin­glant et uti­li­ser son in­tel­li­gence pour, comme l’en­fant de­vant l’em­pe­reur nu, se po­ser la bonne ques­tion ? On pour­rait au moins es­sayer.

— Ste­fan Klein est jour­na­liste à l’heb­do­ma­daire al­le­mand Die Zeit. Il est l’au­teur de plu­sieurs ou­vrages de vul­ga­ri­sa­tion scien­ti­fique tra­duits dans de nom­breuses langues. Ci­tons, en fran­çais, Ap­prendre à être heureux. Neu­ro­bio­lo­gie du bon­heur (Ro­bert Laf­font, 2005). — Cet ar­ticle est pa­ru dans Die Zeit le 23 mai 2018. Il a été tra­duit par Bap­tiste Tou­ve­rey.

Qu’il existe une dif­fé­rence entre une opi­nion et un fait ne va au­jourd’hui plus de soi.

LE LIVREThe Se­cret of Our Suc­cess: How Culture is Dri­ving Hu­man Evo­lu­tion, Do­mes­ti­ca­ting our Spe­cies, and Ma­king us Smar­ter (« Le se­cret de notre réus­site. Comment la culture guide l’évo­lu­tion hu­maine, do­mes­tique notre es­pèce et nous rend plus in­tel­li­gents »), Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty Press, 2016, 464 p.L’AU­TEURJo­seph Hen­rich est pro­fes­seur de bio­lo­gie de l’évo­lu­tion hu­maine à l’uni­ver­si­té Har­vard. Il s’in­té­resse no­tam­ment à la co­opé­ra­tion hu­maine. Au­cun de ses ou­vrages n’est tra­duit en fran­çais.

« Ja­mais », pro­clame une pan­carte lors d’un ras­sem­ble­ment du mou­ve­ment is­la­mo­phobe al­le­mand Pe­gi­da. Ce­pen­dant, qui peut af­fir­mer croi­ser quo­ti­dien­ne­ment des femmes en ni­qab ?

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