SARANCE N’EST PLUS

Pi­rates, mar­chands et ar­tistes se croisent et s’af­frontent dans la Re­nais­sance se­mi-ima­gi­naire de Guy Ga­vriel Kay.

Books - - ÉDITO -

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De­puis Ti­gane (pa­ru en 1990) le Ca­na­dien Guy Ga­vriel Kay ex­plore le genre lit­té­raire qu’il a in­ven­té, ce­lui de la « fan­ta­sy his­to­rique ». Les mondes, les époques, les per­son­nages qu’il crée sont des trans­po­si­tions de notre monde à cer­taines pé­riodes. Ils donnent au lec­teur l’im­pres­sion d’évo­luer dans un uni­vers pa­ral­lèle où chaque dé­tail re­pose sur une re­cherche his­to­rique sans faille, mais où les noms et par­fois les faits eux-mêmes sont lé­gè­re­ment dif­fé­rents (voir Books n°82, mars-avril 2017). Dans son der­nier livre, nous voi­là sur la rive nord de la Mé­di­ter­ra­née, au dé­but de la Re­nais­sance. On y re­trouve la brillante Ve­nise – re­bap­ti­sée Sé­resse –, ses mar­chands, ses ar­tistes, mais aus­si ses am­bas­sa­deurs sub­tils et sa di­plo­ma­tie re­torse. Plus à l’est, Sa­rance (By­zance) est tom­bée une gé­né­ra­tion plus tôt aux mains des Asha­rites (l’équi­valent des mu­sul­mans), dont les ar­mées se font de plus en plus me­na­çantes. Entre les deux, un cha­pe­let de ci­tés et de ter­ri­toires dis­pu­tés ou à la loyau­té fluc­tuante: Du­bra­va (Du­brov­nik), Sen­jan et ses pi­rates, la Sau­ra­die (plus ou moins l’Al­ba­nie). Une mul­ti­tude de per­son­nages is­sus de ces contrées à moi­tié ima­gi­naires se croisent, s’af­frontent, se re­trouvent, s’es­pionnent et s’aiment (par­fois tout ce­la à la fois). Dans ses pré­cé­dents ro­mans, Guy Ga­vriel Kay a eu ten­dance à sur­tout mettre en scène les grands et les puis­sants (des princes, des em­pe­reurs, des rois…). Il a ex­pli­qué avoir vou­lu cette fois pri­vi­lé­gier les gens or­di­naires. Sans vrai­ment y par­ve­nir : ca­lifes et em­pe­reurs sont certes re­lé­gués au se­cond plan, mais les per­son­nages prin­ci­paux, sans être des aris­to­crates, n’ont rien d’or­di­naire. Il n’est pas sûr, du reste, que s’ils l’avaient été on li­rait ce ro­man avec au­tant de plai­sir. Dans un ar­ticle du quo­ti­dien ca­na­dien The Globe and Mail, l’écri­vain Da­vid Hobbs re­proche au ro­man de ne pas avoir ré­pon­du à ses at­tentes et re­grette de ne pas y avoir croi­sé sor­ciers, trolls et dra­gons. Il faut dire que la qua­si-ab­sence de ma­gie reste l’une des grandes sin­gu­la­ri­tés des livres de Kay. Dans En­fants de la terre et du ciel, elle ne se ma­ni­feste que sub­ti­le­ment. Le per­son­nage de Da­ni­ca, par exemple, en­tend la voix (et les conseils) de son grand-père dé­funt. Le plus éton­nant de ces mo­ments d’in­ter­ven­tion sur­na­tu­relle est une ré­sur­rec­tion, nim­bée de mys­tère et de né­ces­si­té à la fois, dans la­quelle Kay glisse une dis­crète al­lu­sion à l’un de ses pré­cé­dents ro­mans, Le Che­min de Sa­rance. Ce­lui-ci se dé­rou­lait dans le même cadre géo­gra­phique, mais presque un mil­lé­naire plus tôt.

À la fa­veur d’un ob­jet qui avait joué dans ce ro­man un rôle dé­ci­sif et qui sou­dain re­sur­git de terre sans que per­sonne, hor­mis bien sûr ses fi­dèles lec­teurs, puisse en de­vi­ner le sens, Kay nous in­vite non seule­ment à le (re)lire, mais aus­si à réfléchir au sens du temps qui passe. Plus exac­te­ment : au sens qui se perd à me­sure que passe le temps.

Comme cette Ar­ri­vée des am­bas­sa­deurs an­glais à la cour du roi de Bre­tagne (v. 1495, dé­tail), de Vit­tore Car­pac­cio, Kay évoque la brillante Ve­nise.

En­fants de la terre et du ciel, de Guy Ga­vriel Kay, tra­duit de l’an­glais par Mi­kael Ca­bon, L’Ata­lante, 640 p., 27,90 €.

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