LA MA­GIE DES TRAI­TE­MENTS AL­TER­NA­TIFS

Sur les 51 000 com­plé­ments ali­men­taires dis­po­nibles, seuls deux peut-être ont une ef­fi­ca­ci­té prou­vée. Faux mé­di­ca­ments et pra­tiques dou­teuses nour­rissent un mar­ché gi­gan­tesque.

Books - - ÉDITO - ABIGAIL ZUGER. The New York Times.

Sur les 51 000 com­plé­ments ali­men­taires dis­po­nibles, seuls deux peut-être ont une ef­fi­ca­ci­té prou­vée. Faux mé­di­ca­ments et pra­tiques dou­teuses nour­rissent un mar­ché gi­gan­tesque.

uand le pé­diatre Paul Of­fit pu­blia son livre «Les faux pro­phètes de l’au­tisme », en 2008, il pré­fé­ra re­non­cer aux tra­di­tion­nelles séances de si­gna­ture en li­brai­rie. Son plai­doyer en fa­veur de la vac­ci­na­tion des en­fants avait sus­ci­té la co­lère de ceux pour qui les vac­cins sont une cause de l’au­tisme et lui avait va­lu des me­naces de mort qui pa­rais­saient sé­rieuses. D’autres que lui au­raient choi­si de faire pro­fil bas. Mais chez le DrOf­fit, chef du ser­vice ma­la­dies in­fec­tieuses à l’hô­pi­tal des en­fants de Phi­la­del­phie, ce­la n’a fait qu’ac­croître le goût de la confron­ta­tion. De­puis le dé­but des an­nées 2000, il est l’un des prin­ci­paux pour­fen­deurs des mythes col­lec­tifs concer­nant les in­fec­tions et les vac­cins. Et, dans son livre Do You Be­lieve in Ma­gic, il s’at­taque à tout l’éven­tail des mé­de­cines al­ter­na­tives, de l’acu­punc­ture aux vi­ta­mines. Ce ter­ri­toire n’est pas si éloi­gné de son champ de ba­taille ha­bi­tuel, puisque, par­mi les plus en­ra­gés des dé­trac­teurs des vac­cins, cer­tains sont de fer­vents par­ti­sans des pra­tiques mé­di­cales non conven­tion­nelles. Le DrOf­fit n’a pas non plus chan­gé son fu­sil d’épaule. Il plaide en fa­veur d’une mé­de­cine ra­tion­nel le, scien­ti­fique, dont l’ ef­fi­ca­ci­té a été confir­mée par des es­sais cli­niques im­par­tiaux et re­pro­duc­tibles. Toutes les autres pra­tiques, si vé­né­rables, re­com­man­dées et ef­fi­caces qu’elles pa­raissent, vont se­lon lui du non-prou­vé au dan­ge­reux. Sa longue lis­ted’ «àcon­som mer à vos risques et pé­rils» en­globe la plu­part des trai­te­ments et sub­stances des mé­de­cines al­ter­na­tives, un sec­teur qui pèse plu­sieurs mil­liards de dol­lars aux États-Unis. Le sous-titre du livre sug­gère que le «sens» et le «non-sens» au­ront droit à un trai­te­ment égal, mais l’au­teur consacre l’es­sen­tiel de son pro­pos à ex­po­ser et dé­non­cer le non-sens. De fait, les rares trai­te­ments qu’il juge sen­sés tiennent en un court pa­ra­graphe. Ain­si le Dr Of­fit donne-t-il sa bé­né­dic­tion à seule­ment quatre des 51 000 com­plé­ments ali­men­taires pré­sents sur le mar­ché : les acides gras omé­ga-3, pour la pré­ven­tion des ma­la­dies car­diaques ; le cal­cium et la vi­ta­mine D, en pré­ven­tion de l’os­téo­po­rose chez les femmes mé­no­pau­sées ; et l’acide fo­lique (ou vi­ta­mine B9) pen­dant la gros­sesse, pour évi­ter les mal­for­ma­tions du sys­tème ner­veux du foe­tus. Et en­core: alors que l’ou­vrage était dé­jà im­pri­mé, un in­fluent groupe d’ex­perts concluait aux États-Unis à l’ab­sence de preuves de l’ef­fi­ca­ci­té du cal­cium et de la vi­ta­mine D 2. Ce qui ré­duit à deux le nombre de com­plé­ments va­lables. Ce­la ne si­gni­fie pas né­ces­sai­re­ment que les 50 998 pro­duits res­tants ne servent à rien, sou­ligne le Dr Of­fit, et que des pra­tiques à l’ef­fi­ca­ci­té non prou­vée, comme l’acu­punc­ture, la chi­ro­praxie ou les mas­sages n’ap­portent au­cun sou­la­ge­ment. De fait, la plu­part d’entre elles marchent plu­tôt bien, grâce aux ex­tra­or­di­naires pou­voirs ma­giques de l’es­prit hu­main. Le cha­pitre sur l’in­ten­si­té, l’éten­due et le pou­voir de l’ef­fet pla­ce­bo, com­plet et convain­cant, est l’une des meilleures in­tro­duc­tions au su­jet que l’on puisse trou­ver. Et clôt la dis­cus­sion sur la va­li­di­té des mé­de­cines al­ter­na­tives [lire aus­si «Le for­mi­dable ef­fet pla­ce­bo », p. 98]. Pas de quoi jus­ti­fier des me­naces de mort, mais à coup sûr de quoi contra­rier les lec­teurs en quête d’une va­li­da­tion de leur mé­de­cine al­ter­na­tive pré­fé­rée. Les autres pren­dront plai­sir à ac­com­pa­gner le Dr Of­fit dans son pé­riple plein de verve et d’en­thou­siasme à tra­vers ces champs de rêves qu’ont en­se­men­cés nombre d’es­prits forts au fil des ans.

Il passe en re­vue les vi­ta­mines à forte et faible dose, les hor­mones bio-iden­tiques, la thé­ra­pie par ché­la­tion puis une pa­no­plie de faux re­mèdes contre le can­cer. Il dé­cor­tique les af­fir­ma­tions de ceux qui prétendent soi­gner l’au­tisme ou la ma­la­die de Lyme chro­nique. Et il s’émer­veille du chaos que peuvent créer les élus quand ils dé­cident de s’en mê­ler. Il évoque la pa­gaille monstre créée par la loi amé­ri­caine de 1994 sur les com­plé­ments ali­men­taires, en ver­tu de la­quelle tout pro­duit ran­gé dans la ca­té­go­rie des com­plé­ments ne fe­rait l’ob­jet que d’un contrôle mi­ni­mal de la part des au­to­ri­tés fé­dé­rales. Le ter­rain re­gorge de sché­mas ré­cur­rents. Dont, mal­heu­reu­se­ment, des cas d’en­fants et d’adultes dé­cé­dés de ma­la­dies soi­gnables parce que leurs pa­rents ou eux-mêmes se sont dé­tour­nés de la mé­de­cine conven­tion­nelle au pro­fit de for­mules ma­giques. Et puis il y a les per­son­na­li­tés, sou­vent des ac­teurs, qui s’érigent en au­to­ri­tés mé­di­cales. Le Dr Of­fit cite les cas de Su­zanne So­mers, qui car­bure aux hor­mones, et de Jen­ny McCar­thy, qui pro­page l’idée d’un lien entre vac­ci­na­tion et au­tisme et dé­fend des di­zaines de re­mèdes mi­racles 3.

Tout aus­si cha­ris­ma­tiques et dan­ge­reux sont les grands scien­ti­fiques qui tournent le dos à la rai­son pour n’y plus ja­mais re­ve­nir. L’un d’eux est Li­nus Pau­ling, un chi­miste à qui ses pre­miers tra­vaux ont va­lu le prix Nobel. Il s’est fait en­suite le chantre des cures de vi­ta­mine C à haute dose pour trai­ter toutes sortes de ma­la­dies et ne s’est ja­mais ré­trac­té pu­bli­que­ment en dé­pit de mul­tiples études mon­trant que ce­la n’avait au­cune uti­li­té. Autre exemple : le Pr An­drew Ivy. Fi­gure vé­né­rée de la mé­de­cine amé­ri­caine dans les dé­cen­nies pré­cé­dant la Se­conde Guerre mon­diale, il s’ins­pi­ra en­suite des preuves pro­duites lors du pro­cès de Nu­rem­berg pour mettre en place des pro­to­coles d’ex­pé­ri­men­ta­tion hu­maine tou­jours en vi­gueur au­jourd’hui. Puis il s’en­ti­cha d’un faux mé­di­ca­ment contre le can­cer, le Kre­bio­zen, fut in­cul­pé pour fraude et tom­ba en dis­grâce.

Même les plus avi­sés des hu­mains ont le chic pour se leur­rer et leur­rer au­trui, par­fois par ap­pât du gain, par­fois sim­ple­ment parce qu’ils sont per­sua­dés qu’une per­sonne in­tel­li­gente et sûre d’elle do­tée de la bonne po­tion a la ca­pa­ci­té de chan­ger les lois de la na­ture.

Le DrOf­fit évoque en pas­sant le dé­bat mé­mo­rable qui eut lieu à l’As­sem­blée lé­gis­la­tive de l’État de l’In­dia­na au su­jet de la va­leur de pi, le rap­port de la cir­con­fé­rence d’un cercle à son dia­mètre. Un dé­pu­té fit ob­ser­ver que 3,14159 n’était pas une va­leur très pra­tique et qu’il se­rait beau­coup plus fa­cile de tra­vailler avec 3,2. L’As­sem­blée de l’In­dia­na vo­ta une pro­po­si­tion de loi en ce sens qui fut blo­quée par le Sé­nat. Ce genre d’ab­sur­di­té per­dure. Les vi­ta­mines à haute dose, le Kre­bio­zen, les an­ti­néo­plas­tons 4, les la­ve­ments au ca­fé, le per­oxyde d’hy­dro­gène par voie in­tra­vei­neuse, l’huile d’émeu et l’homéopathie comme trai­te­ments an­ti­can­cé­reux sont au­tant d’exemples de l’ex­tra­or­di­naire fa­cul­té qu’ont les hu­mains à prendre leurs dé­si­rs pour des réa­li­tés.

Do You Be­lieve in Ma­gic?The Sense and Non­sense of Al­ter­na­tive Me­di­cine (« Croyez-vous à la ma­gie ? Sens et non-sens des mé­de­cines al­ter­na­tives »), dePaul Of­fit, Har­per, 2013, 336 p.

Po­peye in­gur­gite des boîtes d’épi­nards pour se don­ner de la force, exac­te­ment comme nous nous ga­vons de vi­ta­mines et autres com­plé­ments ali­men­taires pa­rés d’ef­fets mi­ra­cu­leux.

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