LES BONNES RAI­SONS DE CROIRE AUX IDÉES FAUSSES

Comment peut-on dé­fendre si fré­quem­ment des théo­ries er­ro­nées ? Le so­cio­logue Ray­mond Bou­don a consa­cré une bonne par­tie de son oeuvre à ex­plo­rer ce phé­no­mène, qu’il re­fuse d’im­pu­ter à l’ir­ra­tio­na­li­té hu­maine.

Books - - ÉDITO - MI­CHEL AN­DRÉ.

Comment peut-on dé­fendre si fré­quem­ment des théo­ries er­ro­nées ? Le so­cio­logue Ray­mond Bou­don a consa­cré une bonne par­tie de son oeuvre à ex­plo­rer ce phé­no­mène, qu’il re­fuse d’im­pu­ter à l’ir­ra­tio­na­li­té hu­maine.

Dans un texte d’au­to­bio­gra­phie in­tel­lec­tuelle pu­blié douze ans avant sa mort en 2013, le so­cio­logue Ray­mond Bou­don fai­sait le constat sui­vant : « À la ré­flexion, toutes mes re­cherches sont […] fé­dé­rées par un thème: ce­lui de l’ex­pli­ca­tion des croyances aux idées dou­teuses, fra­giles ou fausses… et aus­si aux idées vraies.» Au cours d’une longue et riche car­rière qui a fait de lui un mo­nu­ment de la so­cio­lo­gie fran­çaise, Bou­don s’est in­té­res­sé à une grande va­rié­té de su­jets : la mo­dé­li­sa­tion ma­thé­ma­tique des faits so­ciaux, l’édu­ca­tion, l’éga­li­té des chances, la mo­bi­li­té so­ciale, le chan­ge­ment so­cial, les « ef­fets per­vers » (ef­fets né­ga­tifs non re­cher­chés), les idéo­lo­gies et croyances col­lec­tives, les théo­ries de la jus­tice, la so­cio­lo­gie des va­leurs. Du­rant la der­nière par­tie de sa vie, il a dé­ve­lop­pé une vi­gou­reuse ré­flexion en dé­fense du li­bé­ra­lisme en phi­lo­so­phie, en po­li­tique et en éco­no­mie, ain­si que de la dé­mo­cra­tie, plus par­ti­cu­liè­re­ment la dé­mo­cra­tie re­pré­sen­ta­tive. Au coeur de ses tra­vaux a tou­te­fois constam­ment fi­gu­ré une même in­ter­ro­ga­tion: comment, dans tous ces do­maines, a-t-on pu si fré­quem­ment conce­voir et énon­cer des thèses fausses, très peu so­lides, en contra­dic­tion avec les faits ?

À cette ques­tion, Bou­don of­frait une ré­ponse ori­gi­nale et au­da­cieuse : sou­vent, ceux qui dé­fendent des théo­ries er­ro­nées, des croyances non fon­dées, des idées aber­rantes ont de «bonnes rai­sons» de le faire. Ce­la ne si­gni­fie pas qu’ils aient ob­jec­ti­ve­ment rai­son. Mais ils ont des rai­sons com­pré­hen­sibles d’être dans l’er­reur. Cette pro­po­si­tion dé­rive im­mé­dia­te­ment du sys­tème de re­pré­sen­ta­tion et d’ex­pli­ca­tion des faits so­ciaux que Bou­don a peu à peu dé­ve­lop­pé sous le nom de « théo­rie gé­né­rale de la ra­tio­na­li­té », puis de « théo­rie de la ra­tio­na­li­té or­di­naire », et qui re­pose sur trois pos­tu­lats: les faits so­ciaux et phé­no­mènes col­lec­tifs sont le pro­duit non de forces agis­sant di­rec­te­ment au ni­veau col­lec­tif, mais de l’agré­ga­tion des com­por­te­ments in­di­vi­duels; les com­por­te­ments et les croyances des in­di­vi­dus sont com­pré­hen­sibles et peuvent être ex­pli­qués pour peu qu’on dis­pose de tous les élé­ments d’in­for­ma­tion né­ces­saires ; en­fin, la cause de ces com­por­te­ments et de ces croyances est à cher­cher dans les rai­sons que les in­di­vi­dus ont de les adop­ter.

Parce qu’elle en­ra­cine l’ex­pli­ca­tion des faits so­ciaux au ni­veau des in­di­vi­dus, la théo­rie de la ra­tio­na­li­té or­di­naire peut être rat­ta­chée à ce qu’on ap­pelle, d’après une ex­pres­sion for­gée par l’éco­no­miste Jo­seph Schum­pe­ter à la suite de Max We­ber,l ’« in­di­vi­dua­lisme mé­tho­do­lo­gique ». Mais Bou­don prend bien soin de dis­tin­guer la ra­tio­na­li­té telle qu’il l’en­tend de deux concepts de ra­tio­na­li­té qui sont au coeur de la pen­sée éco­no­mique et sont sou­vent iden­ti­fiés avec cette ap­proche : la ra­tio­na­li­té ins­tru­men­tale telle que l’en­vi­sage la « théo­rie du choix ra­tion­nel », qui lie les choix que font les ac­teurs so­ciaux à leurs consé­quences, et, plus res­tric­tive en­core, la ra­tio­na­li­té uti­li­ta­riste de ceux qui es­timent que les in­di­vi­dus sont dé­ter­mi­nés par la seule consi­dé­ra­tion de leurs in­té­rêts. Les « bonnes rai­sons » que nous avons de pen­ser ou d’agir dans un cer­tain sens peuvent être as­so­ciées aux consé­quences de nos ac­tions ou à nos in­té­rêts, re­con­naît Bou­don, mais pas né­ces­sai­re­ment. Dans de nom­breux cas, elles sont le re­flet de notre vo­lon­té de com­prendre le monde ou de notre adhé­sion à cer­tains prin­cipes à même de don­ner du sens à

notre exis­tence. Une des ca­rac­té­ris­tiques les plus re­mar­quables de cette concep­tion de la ra­tio­na­li­té est sa por­tée gé­né­rale. Dans l’es­prit de Bou­don, les ju­ge­ments de faits et les ju­ge­ments de va­leur, parce qu’ils sont les uns et les autres fon­dés sur de «bonnes rai­sons», doivent être trai­tés de la même ma­nière. Il n’existe par ailleurs pas de dif­fé­rence de prin­cipe entre le fonc­tion­ne­ment de la ré­flexion scien­ti­fique, de la rai­son mo­rale et de la pen­sée or­di­naire.

L’ex­pli­ca­tion des com­por­te­ments et des croyances par les exi­gences de la ra­tio­na­li­té s’op­pose dia­mé­tra­le­ment à celle qui les at­tri­bue à des causes échap­pant à la conscience et au contrôle des in­di­vi­dus, des fac­teurs in­ob­ser­vables agis­sant à l’in­su du su­jet. Aux yeux de Bou­don, c’est à de telles causes oc­cultes, pu­re­ment conjec­tu­rales, que font ré­fé­rence un grand nombre de termes char­riés par la tra­di­tion so­cio­lo­gique et la so­cio­lo­gie spon­ta­née. Dans son es­prit, les no­tions de « cadre men­tal », de « fausse conscience », de « so­cia­li­sa­tion », de «forces cultu­relles», de «men­ta­li­té pri­mi­tive» (Lu­cien Lé­vy-Bruhl), de « dé­sir mi­mé­tique » (Re­né Gi­rard), ou les fa­meux concepts de la so­cio­lo­gie struc­tu­ra­liste de Pierre Bour­dieu (« champ », « ha­bi­tus »), n’ont pas da­van­tage de pou­voir ex­pli­ca­tif que les idées d’« âme russe » ou de « gé­nie fran­çais », voire, iro­nise-t-il par­fois, que la « vir­tus dor­mi­ti­va de l’opium» des mé­de­cins de Mo­lière. Quant à des ca­rac­té­ri­sa­tions glo­bales du type de la «foule so­li­taire» (Da­vid Ries­man), la « so­cié­té du risque » (Ul­rich Beck) ou la «so­cié­té li­quide» (Zyg­munt Bau­man), elles pos­sèdent au mieux une va­leur des­crip­tive.

En quoi consistent ces bonnes rai­sons de sou­te­nir des idées fausses? For­mé à l’école des so­cio­logues Ro­bert Mer­ton et Paul La­zars­feld, de l’uni­ver­si­té Co­lum­bia, Bou­don n’en était pas moins avant tout nour­ri des grands clas­siques de la so­cio­lo­gie, sur­tout Alexis de Toc­que­ville, Max We­ber et Émile Dur­kheim. Chez ces pen­seurs, dont son oeuvre consti­tue à bien des égards une re­lec­ture créa­tive, il a trou­vé des échan­tillons d’ana­lyse de la croyance à l’ir­ra­tion­nel ne fai­sant ap­pel qu’aux mé­ca­nismes de la ra­tio­na­li­té. Dur­kheim, par exemple, fai­sait re­mar­quer que les peuples an­ciens, parce qu’ils n’avaient pas notre connais­sance des lois de la phy­sique et de la bio­lo­gie, pou­vaient lé­gi­ti­me­ment trou­ver les pra­tiques ma­giques ef­fi­caces. Un ver­dict énon­cé à l’iden­tique par Max We­ber dans ses ré­flexions sur la ma­gie, en une for­mule el­lip­tique mais éclai­rante: «Pour le pri­mi­tif, le com­por­te­ment du fai­seur de feu est tout aus­si ma­gique que ce­lui du fai­seur de pluie.» Chez Vil­fre­do Pa­re­to, Bou­don ren­contre l’idée que des concep­tions in­exactes peuvent se main­te­nir parce qu’elles sont utiles à la so­cié­té ou à ceux qui les dé­fendent. De Georg Sim­mel, il re­tient l’ob­ser­va­tion qu’une théo­rie fausse peut être le ré­sul­tat de la pré­sence, au sein d’un en­chaî­ne­ment ir­ré­pro­chable d’idées ex­pli­cites par­fai­te­ment ac­cep­tables, d’a prio­ri im­pli­cites qui ne le sont pas.

Des idées fausses peuvent éga­le­ment être le pro­duit de l’ex­tra­po­la­tion in­due de conclu­sions fon­dées sur l’ex­pé­rience à des si­tua­tions aux­quelles elles ne s’ap­pliquent pas, ou du fonc­tion­ne­ment im­par­fait de la ra­tio­na­li­té en rai­son de la dif­fi­cul­té in­trin­sèque des pro­blèmes étu­diés ou d’une mé­diocre maî­trise des ins­tru­ments sta­tis­tiques. La sur­es­ti­ma­tion des faibles pro­ba­bi­li­tés, par exemple, ex­plique que tant de gens jouent à des jeux de ha­sard pour les­quels l’es­pé­rance de gain est très faible, voire né­ga­tive. Dans l’es­prit de Bou­don, cette sur­es­ti­ma­tion n’est tou­te­fois pas né­ces­sai­re­ment le signe d’un «mau­vais câ­blage» du cer­veau hu­main. Dans le cadre d’une ex­pé­rience de psy­cho­lo­gie à la­quelle il se ré­fère sou­vent, on a mon­tré que même des mé­de­cins tendent spon­ta­né­ment à sur­es­ti­mer lar­ge­ment la pro­ba­bi­li­té pour un in­di­vi­du d’être réel­le­ment at­teint d’une ma­la­die dans le cas d’une af­fec­tion ayant un très faible taux de pré­va­lence dans la po­pu­la­tion (1/1 000), dont on s’em­ploie à dé­tec­ter la pré­sence à l’aide d’un test pro­dui­sant une pro­por­tion de « faux po­si­tifs » elle-même très faible. Pour rendre compte de l’er­reur des mé­de­cins, les au­teurs de l’ex­pé­rience pro­po­saient une ex­pli­ca­tion fon­dée sur un scé­na­rio as­sez far­fe­lu de psy­cho­lo­gie évo­lu­tion­niste. Bou­don montre que, compte te­nu de la ma­nière dont la ques­tion leur était po­sée, ils avaient de bonnes rai­sons de se trom­per. Une idée forte qui re­vient ré­gu­liè­re­ment sous sa plume est que la croyance au faux émerge ré­gu­liè­re­ment de la connais­sance du vrai : « Les opi­nions fausses re­posent sou­vent sur des théo­ries qui se­raient vraies si les condi­tions

sous les­quelles elles sont va­lides étaient réa­li­sées»; «Les thèses in­ac­cep­tables ré­sultent sou­vent de la gé­né­ra­li­sa­tion d’idées ac­cep­tables » ; « Sou­vent, les idées fausses sont des in­ter­pré­ta­tions hy­per­bo­liques d’idées vraies ».

Ce qui in­té­res­sait avant tout Bou­don était d’iden­ti­fier et d’ex­pli­quer les théo­ries qu’il ju­geait er­ro­nées en so­cio­lo­gie et qu’il pou­vait fus­ti­ger à l’aide de for­mules amu­santes et brillantes, comme lors­qu’il af­fir­mait que toute l’in­gé­nio­si­té de Bour­dieu avait consis­té, pour ex­pli­quer l’in­éga­li­té des chances, à ima­gi­ner un « com­plot sans com­plo­teurs ». Dans le monde foi­son­nant des idéo­lo­gies, les ob­jets qui ont re­te­nu son at­ten­tion sont moins les grandes idéo­lo­gies his­to­riques comme le com­mu­nisme que les « pe­tites idéo­lo­gies » sous-ten­dant cer­taines po­li­tiques en ma­tière d’édu­ca­tion ou de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique. À l’évi­dence, les ma­ni­fes­ta­tions d’ir­ra­tio­na­li­té dans la vie so­ciale or­di­naire le cap­ti­vaient moins, et il re­con­nais­sait ne pas voir l’uti­li­té de leur consa­crer du temps.

Cer­tains de ses dis­ciples se sont at­ta­chés à les étu­dier, par exemple Jean-Bru­no Re­nard et, plus en­core, ce­lui que l’on doit consi­dé­rer comme son prin­ci­pal hé­ri­tier, Gé­rald Bron­ner 1. S’ap­puyant sur ses idées, ils ont étu­dié des phé­no­mènes comme les théo­ries du com­plot, la pro­pa­ga­tion des ru­meurs, la croyance à l’as­tro­lo­gie, aux ex­tra­ter­restres, au pa­ra­nor­mal et à l’exis­tence d’ani­maux fan­tas­tiques, les su­per­sti­tions, les craintes de ma­la­dies ima­gi­naires ou de risques in­exis­tants. Me­nées dans un es­prit sou­vent proche de ce­lui des en­tre­prises de dé­mys­ti­fi­ca­tion des ra­tio­na­listes mi­li­tants et des dé­fen­seurs du scep­ti­cisme scien­ti­fique, tels Mar­tin Gard­ner et Mi­chael Sher­mer aux États-Unis ou Jean-Claude Pe­cker et Hen­ri Broch en France, les re­cherches de Bron­ner pro­longent les tra­vaux de Bou­don en pre­nant en compte un phé­no­mène nou­veau: la mon­tée en puis­sance des croyances fausses et des idées dou­teuses sur un mar­ché de l’in­for­ma­tion ré­vo­lu­tion­né par In­ter­net, sous l’em­prise d’un ef­fet de sur­en­chère com­bi­né à une ex­ten­sion per­verse des normes du fonc­tion­ne­ment dé­mo­cra­tique en de­hors du do­maine po­li­tique.

Qua­li­fié par Gé­rald Bron­ner de « so­cio­logue op­ti­miste », Ray­mond Bou­don, à la suite de Max We­ber, voyait à l’oeuvre dans l’his­toire, contre­car­ré par toutes sortes de forces lo­cales mais tout de même inexo­rable, un pro­ces­sus de « ra­tio­na­li­sa­tion dif­fuse » des idées re­li­gieuses, po­li­tiques et mo­rales, grâce à un mé­ca­nisme de sé­lec­tion spon­ta­née des meilleures et des plus so­lides d’entre elles. Il avait une grande confiance dans le pro­grès, no­tam­ment dans la ca­pa­ci­té de l’édu­ca­tion à éle­ver le ni­veau moyen de conscience de la com­plexi­té du monde et à ai­der à ac­qué­rir une meilleure connais­sance des mé­ca­nismes à la base des phé­no­mènes na­tu­rels, éco­no­miques et so­cio­po­li­tiques. Il re­le­vait avec sa­tis­fac­tion les ré­sul­tats d’en­quêtes in­ter­na­tio­nales met­tant en évi­dence l’ap­pa­rente conver­gence des couches les plus jeunes et les plus ins­truites de la po­pu­la­tion de nom­breux pays au­tour de va­leurs telles que la ra­tio­na­li­té, la dé­mo­cra­tie et la di­gni­té hu­maine. Se­rait-il aus­si op­ti­miste au­jourd’hui ? En dé­pit de l’in­quié­tude que sus­ci­taient chez lui cer­taines dé­rives de la dé­mo­cra­tie comme la ty­ran­nie des mi­no­ri­tés ac­tives, on peut le pen­ser, tant étaient fortes ses convic­tions à ce su­jet.

Bou­don a été cri­ti­qué pour la dé­sin­vol­ture avec la­quelle il écar­tait de l’ex­pli­ca­tion des faits so­ciaux les fac­teurs à ca­rac­tère ir­ra­tion­nel, émo­tion­nel et af­fec­tif.Tout en re­con­nais­sant qu’il était « hors de ques­tion de nier la part de l’ir­ra­tion­nel dans le com­por­te­ment », il avait ten­dance à mi­ni­mi­ser le poids de ces élé­ments, fai­sant va­loir par exemple qu’« une croyance fausse est ra­re­ment un ef­fet brut de fac­teurs émo­tion­nels ». Ain­si que le sou­ligne le so­cio­logue Sieg­wart Lin­den­berg, en pré­sen­tant sa théo­rie de la ra­tio­na­li­té des croyances comme la seule en me­sure de rendre compte de celles-ci, il se pri­vait de la pos­si­bi­li­té d’ana­ly­ser cette part d’ir­ra­tion­nel dans le com­por­te­ment hu­main dont il re­con­nais­sait l’exis­tence.

Telle qu’elle est for­mu­lée dans une tren­taine d’ou­vrages consis­tant le plus sou­vent en com­pi­la­tions d’ar­ticles ré­di­gés dans une langue claire et un style très pé­da­go­gique, l’ex­pli­ca­tion des faits so­ciaux que pro­pose Ray­mond Bou­don ap­pa­raît mal­gré tout ro­buste et de na­ture à éclai­rer de nom­breux phé­no­mènes, sans faire ap­pel à des no­tions obs­cures ou à des forces opé­rant de fa­çon ma­gique. Une de ses grandes ver­tus est de ne ja­mais rompre avec le bon sens ni le sens com­mun, qui peuvent nous in­duire en er­reur mais contiennent sou­vent plus de vé­ri­té que cer­tains sa­vants ne sont dis­po­sés à le re­con­naître. Dans une ana­lyse so­cio­lo­gique, sou­tient Bou­don, « il est sage de s’as­treindre, comme le font Toc­que­ville et We­ber, à n’ac­cep­ter […] que des pro­po­si­tions psy­cho­lo­giques qui se­raient im­mé­dia­te­ment per­çues comme re­ce­vables dans la vie so­ciale cou­rante ».

Au bout du compte, une des grandes le­çons que nous donne ce so­cio­logue consi­dé­ré par Ro­bert Mer­ton comme «le plus créa­tif de sa gé­né­ra­tion» mais qui s’est te­nu toute sa vie à dis­tance des mé­dias et des feux de la pu­bli­ci­té, c’est une mise en garde adres­sée à tous ceux que Blaise Pas­cal ap­pe­lait les «de­mi-sa­vants» (qui en savent un peu, mais pas as­sez) et les «de­mi-ha­biles» (qui ré­flé­chissent, mais à la ma­nière des sots) – étant en­ten­du que le risque nous guette tous de de­ve­nir, au moins pour un mo­ment, l’un d’entre eux.

Ex­pri­mée en mots du quo­ti­dien, la thèse de Ray­mond Bou­don au su­jet de la croyance aux idées fausses peut être ain­si for­mu­lée: si tant d’idées de ce type cir­culent et per­durent, ce n’est pas en rai­son d’une ir­ra­tio­na­li­té fon­da­men­tale de la na­ture hu­maine ou parce que les in­di­vi­dus sont en proie à leurs ins­tincts et gou­ver­nés par de mys­té­rieuses puis­sances in­cons­cientes ou col­lec­tives. Nous sommes tous des êtres ra­tion­nels. Sim­ple­ment, nous ne ré­flé­chis­sons pas tou­jours cor­rec­te­ment, pour des rai­sons qui vont du manque d’in­for­ma­tion à l’aveu­gle­ment par la pas­sion, en pas­sant par la pa­resse d’es­prit, la dis­trac­tion, le manque d’at­ten­tion et d’in­té­rêt, le dé­faut de ri­gueur, l’op­por­tu­nisme, les pré­ju­gés et la mau­vaise foi. Si nous nous trom­pons, c’est parce qu’il nous ar­rive de rai­son­ner trop peu, su­per­fi­ciel­le­ment, voire car­ré­ment de tra­vers.

LE LIVREL’Art de se per­sua­der des idées dou­teuses, fra­giles et fausses, Fayard, 1990, 458 p.L’AU­TEURRay­mond Bou­don, sou­vent consi­dé­ré comme le grand ri­val de Pierre Bour­dieu, est l’un des so­cio­logues fran­çais les plus lus à l’étran­ger. Son der­nier livre, Le Rouet de Mon­taigne : une théo­rie du croire (Hermann), a été pu­blié l’an­née de sa mort, en 2013.

Pour le so­cio­logue Ray­mond Bou­don, si tant d’idées fausses cir­culent et per­durent, c’est parce qu’il nous ar­rive de rai­son­ner su­per­fi­ciel­le­ment ou car­ré­ment de tra­vers.

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