LES AILES DU DÉ­SIR

Books - - ÉDITO - MA­RI­NA WAR­NER. Lon­don Re­view of Books.

Anges et dé­mones, fées et mys­tiques… Dans toutes les cultures, la my­tho­lo­gie, le folk­lore, la littérature et la pein­ture re­gorgent de fi­gures de femmes qui s’élèvent dans les airs. Que nous disent ces êtres ima­gi­naires des as­pi­ra­tions et des craintes fé­mi­nines ?

Anges et dé­mones, fées et mys­tiques… Dans toutes les cultures, la my­tho­lo­gie, le folk­lore, la littérature et la pein­ture re­gorgent de fi­gures de femmes qui s’élèvent dans les airs. Que nous disent ces êtres ima­gi­naires des as­pi­ra­tions et des craintes fé­mi­nines ?

De tous les at­tri­buts des êtres fan­tas­tiques, les ailes sont sans doute les plus ré­pan­dues. De­puis la sta­tuaire ba­by­lo­nienne et as­sy­rienne, elles sont em­prun­tées à des ani­maux vo­lants bien réels (in­sectes, chauves-sou­ris, oi­seaux) pour faire s’éle­ver dans les airs une belle bro­chette de monstres pro­tec­teurs et de créa­tures ima­gi­naires. Les êtres cé­lestes sont faits pour s’éle­ver, tan­dis que les dé­mons chutent comme Lu­ci­fer ou planent sur le Pan­dé­mo­nium comme Satan dans Le Pa­ra­dis per­du de Mil­ton. Dans La Di­vine Co­mé­die, Dante et Vir­gile des­cendent dans les pro­fon­deurs de l’en­fer sur le dos de Gé­ryon, un monstre qui a le vi­sage d’un bel homme et une queue de scor­pion, et que Gus­tave Do­ré af­fuble d’ailes de chauve-sou­ris géantes. Le Ca­ra­vage a em­prun­té à Ora­zio Gen­ti­les­chi les ailes d’aigle dont il dote son Cu­pi­don : elles consti­tuaient vi­si­ble­ment un ac­ces­soire très ap­pré­cié des ate­liers de peintres. Füss­li avait étu­dié les mouches et les pa­pillons pour fi­gu­rer avec pré­ci­sion les sui­vantes de la reine des fées Ti­ta­nia dans Le Songe d’une nuit d’été. Et des ar­tistes de l’époque vic­to­rienne comme John Ans­ter Fizt­ge­rald ont aus­si pris mo­dèle sur le monde des in­sectes pour don­ner un sem­blant de réa­lisme à leurs royaumes des fées. De nos jours, grâce à ce que per­mettent les images de syn­thèse, beau­coup de ces hy­brides semblent au­then­ti­que­ment doués de sen­sa­tions.

Se­ri­ni­ty Young est une spé­cia­liste de l’art et de l’ar­ti­sa­nat ti­bé­tain. Dans Wo­men Who Fly, elle com­pose une mer­veilleuse ga­le­rie de créa­tures vo­lantes is­sues de toutes les cultures. Elle se concentre sur les fi­gures fé­mi­nines. Son livre se pré­sente comme une joyeuse an­tho­lo­gie en deux par­ties, l’une consa­crée aux femmes sur­na­tu­relles, l’autre aux simples mor­telles, qui re­gorge d’hé­roïnes su­blimes et pro­di­gieuses : anges et dé­mones, sor­cières et mys­tiques. Young ad­mire les Wal­ky­ries qui che­vauchent les nuages coif­fées d’un casque ai­lé; elle évoque avec élo­quence les djin­nesses des Mille et une nuits qui, telles de jeunes cygnes, dis­si­mulent leur cape de plumes afin de vivre sur terre. Ce ma­té­riau riche et éclec­tique laisse ce­pen­dant nombre de ques­tions sans ré­ponse. Quel ef­fet cet ima­gi­naire des femmes ai­lées a-t-il eu sur les femmes réelles ? Comment ces créa­tures sym­bo­liques in­fluent-elles sur la réa­li­té? Quel est au­jourd’hui le sta­tut d’une Wal­ky­rie ou d’une fée ?

Le titre du livre joue vo­lon­tai­re­ment avec nos ca­té­go­ries men­tales. Di­rait-on d’Ino, la nymphe aux beaux ta­lons qui sur­git de la mer pour se­cou­rir Ulysse chez Ho­mère, qu’elle est une « femme qui vole»? Qu’en est-il des Willis de Gi­selle et de la fée Clo­chette de Pe­ter Pan ? Qua­li­fier de femmes ces êtres éthé­rés est un peu ti­ré par les che­veux: leur fa­ci­li­té à vo­ler si­gnale qu’elles n’ont pas les li­mi­ta­tions phy­siques des hu­mains. Young voit dans le vol un rêve de li­bé­ra­tion fé­mi­nine: les femmes qui volent veulent se trans­por­ter ailleurs et y res­ter. Elles ne veulent pas re­tour­ner à leur vie or­di­naire, qu’elles voient comme un en­fer­me­ment ; elles nous obligent à ré­vi­ser nos idées sur l’« en­tê­te­ment fé­mi­nin ». L’au­teure cherche à ébran­ler les pré­ju­gés sur la lé­gè­re­té des femmes au nom des soeurs « fu­rieuses et vaillantes » qui volent comme des « com­bat­tantes des airs ».

Les monstres sont sou­vent fé­mi­nins, comme le Sphinx, les si­rènes, Cha­rybde et Scyl­la, les cau­que­mares 1. Mais les ailes ont par­fois pour ef­fet d’an­nu­ler le genre, comme dans le cas des anges qui, en dé­pit de leurs pré­noms mas­cu­lins (Ga­briel, Ra­phaël), sont gé­né­ra­le­ment

dé­peints comme an­dro­gynes ou asexués. Leurs ailes leur per­mettent de se li­bé­rer des en­traves de la chair et du temps, de la mor­ta­li­té et la né­ces­si­té de se re­pro­duire. Les mots pour dé­si­gner l’« es­prit » pro­viennent du re­gistre aé­rien – va­peur, souffle, vent, voire gaz – ou or­ni­tho­lo­gique: le hié­ro­glyphe égyp­tien fi­gu­rant le bâ, l’âme après la mort, est un oi­seau. Et, dans une scène cé­lèbre du Livre des morts des an­ciens Égyp­tiens, le poids du coeur du dé­funt est com­pa­ré à ce­lui de la plume de Maât, la déesse de la jus­tice. De même, l’Es­prit-Saint, re­pré­sen­té par une co­lombe, des­cend sur des rayons lu­mi­neux pour s’in­tro­duire dans l’oreille de Ma­rie et la fé­con­der par le Verbe. Dans la tra­di­tion mu­sul­mane, Sa­lo­mon a le contrôle du vent et voyage dans les airs. Ariel, dans Le Songe d’une nuit d’été, est ca­pable de « fendre les airs, na­ger, plon­ger dans le feu, voya­ger sur les flo­cons des nuages ». Pros­pe­ro l’ap­pelle son « oi­seau», son «es­prit aé­rien». Sans avoir be­soin d’ailes, Ariel se trans­porte dans les airs par la seule force de sa vo­lon­té ou « s’en­vole sur le dos d’une chauve-sou­ris » pour exé­cu­ter les ordres de son maître. Les êtres ima­gi­naires qui jouissent de cette lé­gè­re­té aé­rienne ne su­bissent pas le poids des an­nées: un ar­change ri­dé, ça n’existe pas.

C’ est la déesse Ni­kê, trô­nant si di­gne­ment sous la forme de la Vic­toire de Sa­mo­thrace en haut de l’es­ca­lier prin­ci­pal du Louvre, qui a don­né à Young l’idée de son livre. « La sculp­ture, avec la puis­sance que dé­gagent ses grandes ailes ar­quées, m’a lit­té­ra­le­ment pé­tri­fiée», écrit-elle. Ni­kê ne triomphe pas seule­ment d’un en­ne­mi, mais aus­si des lois du corps, de la force de gra­vi­té et du pas­sage des an­nées (même si le temps a eu rai­son de sa tête et de ses bras). Les anges chré­tiens ont été conçus sur le mo­dèle de ces to­tems clas­siques, et leurs su­perbes ailes, sou­vent iri­sées, an­nexent l’ima­ge­rie d’une autre fi­gure clas­sique de la vi­tesse et de la lu­mière, Iris, la mes­sa­gère arc-en-ciel des dieux.

Dans bon nombre de langues, les conno­ta­tions éro­tiques du vol nour­rissent les mé­ta­phores de l’ex­ci­ta­tion, du ra­vis­se­ment et de l’ex­tase. Les porte-bon­heur en forme de phal­lus ou de vulve ai­lés existent de­puis l’An­ti­qui­té clas­sique, et, de fa­çon plus sur­pre­nante, on en trouve sur des lieux de pè­le­ri­nages mé­dié­vaux en tant qu’in­signes de pè­le­rins. Les chan­sons puisent sans cesse dans cette ima­ge­rie. La « baise sans ef­feuillage » du cé­lèbre roman d’Eri­ca Jong Le Com­plexe d’Icare est en

2 fait un rêve d’en­vol sans peur. Freud as­so­ciait les rêves de lé­vi­ta­tion au prin­cipe de plai­sir, à l’érec­tion du pé­nis : la peur de vo­ler ren­voie au fond à la peur de la tom­ber, à la peur d’échouer.

Cette charge éro­tique est aus­si tout in­tense chez les saints et les mys­tiques. Thé­rèse d’Avi­la se plai­gnait de

sa ten­dance à lé­vi­ter quand elle priait (les autres re­li­gieuses de­vaient la re­te­nir). Ch­ris­tine de Saint-Trond (vers 1150-1224) était sur­nom­mée l’Ad­mi­rable pour s’être le­vée de son cer­cueil pen­dant le re­quiem pour le sa­lut de son âmeet s’être «en­vo­lée comme un oi­seau jus­qu’à la voûte de l’église». Tho­mas de Can­tim­pré, au­teur d’une vie de la sainte, fait état de « nom­breux té­moins di­rects » et énu­mère ses mul­tiples ex­ploits: elle vi­vait «dans les arbres à la ma­nière des oi­seaux», mar­chait sur l’eau et se li­vrait à de nom­breuses pé­ni­tences, pour cer­taines étranges et ré­pu­gnantes. Étant morte une pre­mière fois, Ch­ris­tine « uti­li­sait son corps pour ma­ni­fes­ter un état in­ter­sti­tiel, écrit Young. Elle pra­ti­quait le cha­ma­nisme et la ma­gie imi­ta­tive se­lon la­quelle la mise en scène d’un dé­sir – dans ce cas, grim­per vers le ciel – peut me­ner à sa réa­li­sa­tion – en l’oc­cur­rence, en­trer au ciel». Mais quelle si­gni­fi­ca­tion ont pu avoir ces épi­sodes pour les per­sonnes qui croyaient aux vols de Ch­ris­tine et qui, après son dé­cès à l’âge (très avan­cé pour l’époque) de

74 ans, furent ame­nées à la vé­né­rer comme une sainte ? L’au­teure n’en parle pas, pas plus qu’elle ne s’in­té­resse au dogme ca­tho­lique de l’As­somp­tion de la Vierge, en ver­tu du­quel Ma­rie n’est pas morte mais est mon­tée in­tacte au ciel.

Les fi­gures de Ma­rie et de Ch­ris­tine font ap­pa­raître une dif­fé­rence entre les créa­tures ai­lées et les déesses, saintes et autres êtres ca­pables de vo­ler par leur seule éner­gie. Aphro­dite se jette dans la ba­taille de Troie pour ra­me­ner son fils Énée, sans pos­sé­der d’ailes ni se chan­ger en aigle de mer comme le fait Athé­na au dé­but de L’Odys­sée. La prin­cesse re­lé­guée sur la Lune d’un conte chi­nois n’a pas be­soin d’ailes, même s’il est pré­ci­sé que, lors de son as­cen­sion, ses ru­bans, manches et étoffes se dé­ploient et flottent gaie­ment au­tour d’elle «comme des nuages de plumes ».

La par­tie la mieux do­cu­men­tée et la plus in­at­ten­due de Wo­men Who Fly est celle consa­crée aux bod­hi­satt­vas et aux da­ki­nis éso­té­riques qui flottent sur terre 3, pos­sèdent le pou­voir de mé­ta­mor­phose et trans­fi­gurent la vie de ceux qu’ils touchent. Il semble par­ti­cu­liè­re­ment ex­tra­or­di­naire de s’en­vo­ler sans avoir be­soin d’ailes, comme dans les rêves (en­core que dans les miens je doive gé­né­ra­le­ment pé­da­ler comme une fu­rie). Won­der Wo­man, à l’ins­tar de Su­per­man, se pro­pulse dans les airs telle une fu­sée. Dans Pe­ter Pan, les en­fants Dar­ling ren­contrent d’abord quelques dif­fi­cul­tés: « Ils ne pou­vaient s’em­pê­cher de ta­per un peu du pied pour prendre de l’élan, mais bien­tôt, dé­lice presque in­éga­lable, leur tête flot­tait jus­qu’au pla­fond.»

Pa­ral­lè­le­ment aux rêves de li­ber­té fée­rique et d’ape­san­teur di­vine, on s’est mis très tôt à cher­cher des moyens de vo­ler. D’après les lé­gendes clas­siques, Alexandre le Grand au­rait at­te­lé des grif­fons à une na­celle et les au­rait ap­pâ­tés avec de la viande ac­cro­chée au bout d’une lance qu’il te­nait en hau­teur, de fa­çon à ce qu’ils aillent de l’avant et l’en­traînent dans leur vol. Sur­plom­bant ain­si la Terre, il au­rait été déses­pé­ré de consta­ter tout ce qu’il lui res­tait en­core à conqué­rir. On connaît les ex­pé­riences de vol de Léo­nard de Vin­ci, mais le pré­cur­seur fut peut-être Dé­dale. Pour évo­quer au théâtre Mé­dée en son ul­time exil ou l’hé­roïque Bel­lé­ro­phon che­vau­chant Pé­gase, un mé­ca­nisme in­ter­vient tel un deus ex ma­chi­na ca­pable de créer l’illu­sion de l’as­cen­sion et de la chute à l’aide de pou­lies et de pa­lans dis­si­mu­lés der­rière un dé­cor de nuages. Ro­man­ciers et voya­geurs ont pro­po­sé des hy­po­thèses fan­tas­tiques et exal­tantes, sou­vent à tra­vers des ré­cits ima­gi­naires d’ex­plo­ra­tion fai­sant ap­pel à des tech­niques de sur­vie à la Ro­bin­son Cru­soé. Dans L’Homme dans la Lune (1638) 4, Fran­cis God­win dé­crit un cerf-vo­lant ti­ré par des grandes oies, dis­po­si­tif qui em­porte son hé­ros, Do­min­go Gon­sales, jus­qu’à la Lune – Do­min­go était très fluet, nous as­sure God­win. Les écri­vains des Lu­mières avaient cou­tume de mê­ler fan­tasmes li­ber­tins et spé­cu­la­tion scien­ti­fique. Dans « Les Voyages d’Hil­de­brand Bow­man » (1778), pseu­doMé­moires d’un ma­rin nau­fra­gé, le hé­ros vi­site le «puis­sant royaume de Luxo-Vo­lup­to» où il fait une mer­veilleuse ren­contre: une femme ai­lée des­cend sur lui alors qu’il se pro­mène en ville, « une grande Alae-pu­ta mas­cu­line qui me prend dans ses bras, m’em­porte dans les airs et vole avec moi sur quelque cin­quante pas puis me dé­pose au sol et s’en­fuit en riant». Hil­de­brand ap­prend que, dans ce pays, des ailes poussent aux femmes cou­pables de « chas­te­té dé­faillante ». Plus elles se laissent al­ler aux plai­sirs du sexe, plus leurs ailes poussent. Lors­qu’elles cessent de mal se conduire, leurs ailes s’atro­phient (ce qui a peut-être un ef­fet dis­sua­sif ).

Young ne men­tionne pas ces Alae pu­tae, ou putes ai­lées, et s’en tient pour l’es­sen­tiel aux sources my­tho­lo­giques. Elle clôt ce­pen­dant son livre par l’évo­ca­tion de vraies pi­lotes – des avia­trices telles que l’Amé­ri­caine Ame­lia Ea­rhart et l’Al­le­mande Han­na Reitsch, qui par­ta­gea les der­niers jours d’Hitler dans son bun­ker

et vé­cut jus­qu’en 1979. L’au­teure com­pare Reitsch aux Wal­ky­ries de la my­tho­lo­gie nor­dique, re­ven­di­quées par les ro­man­tiques al­le­mands et le IIIe Reich. Elle en­chaîne sur les femmes pi­lotes amé­ri­caine de la Se­conde Guerre mon­diale avant de men­tion­ner ra­pi­de­ment les as­tro­nautes. Pour Young, Han­na Reitsch et ses consoeurs in­carnent le pas­sage du mythe à la réa­li­té, mais elle n’en tire au­cune conclu­sion : sa dé­marche est plus an­thro­po­lo­gique que phi­lo­so­phique. J’ au­rais ai­mé qu’elle parle de Mos­cou – l’hé­roïne du roman d’An­dreï Pla­to­nov Mos­cou heu­reuse –, qui, sur le point de sau­ter d’un avion en pa­ra­chute, al­lume une ci­ga­rette 5. Telle Lu­ci­fer, la jeune femme chute dans une boule de feu ; une fois re­mise, elle s’aper­çoit qu’elle est de­ve­nue une cé­lé­bri­té so­vié­tique. Sa­tire fé­roce des am­bi­tions aé­ro­nau­tiques de Sta­line, cette scène de gloire et de des­truc­tion se si­tue quelque part entre al­lé­go­rie et his­toire, entre fan­tasme et réa­li­té.

Dans «Images de vol» 6, Clive Hart traite du pro­blème que posent les ré­cits de saints et de mys­tiques vo­lants. Il puise par­mi les ex­tra­or­di­naires té­moi­gnages à pro­pos de saint Jo­seph de Cu­per­ti­no (né en 1603), « le plus aé­rien des saints, qui se dé­pla­çait de bas en haut et d’avant en ar­rière sans que son ha­bit en pâ­tisse». C’est sou­vent la prière qui fai­sait lé­vi­ter Jo­seph: l’éloge de la Créa­tion le fai­sait s’en­vo­ler de joie. « Comme on dit que les lé­vi­ta­tions de Jo­seph étaient réelles, fait va­loir Hart, il est plus fa­cile de ne pas être dé­con­cer­té si l’on ima­gine le saint comme quel­qu’un d’in­of­fen­sif et d’at­ta­chant (un en­fant), et à la fois dif­fé­rent de nous (at­tar­dé, en­clin à des ma­nies bi­zarres).» Ce­la s’ap­plique-t-il aus­si au phé­no­mène de Ch­ris­tine l’Ad­mi­rable ? En quel sens les ré­cits (et les té­moi­gnages ocu­laires) de sa ré­sur­rec­tion et de sa pro­di­gieuse fa­cul­té de vo­ler peuvent-ils être consi­dé­rés comme vé­ri­diques ? L’im­mense cor­pus d’his­toires mi­ra­cu­leuses et de ré­cits mer­veilleux, de mythes et de contes de fées sou­lève des ques­tions sur la conscience et la littérature, l’ima­gi­na­tion et le plai­sir. Si l’on part du prin­cipe que les té­moins et les confes­seurs à l’ori­gine des ré­cits de lé­vi­ta­tion n’en­ten­daient pas mys­ti­fier leur pu­blic, que les com­pi­la­teurs des vies des saints n’étaient ni des fi­lous ni des men­teurs, alors il faut s’in­ter­ro­ger: que pro­duit au juste la langue dans ces té­moi­gnages? Lors du pro­cès de Jeanne d’Arc pour hé­ré­sie, son in­ter­ro­ga­teur lui de­man­da très sé­rieu­se­ment si elle était ca­pable de vo­ler. Ce­la au­rait prou­vé qu’elle était de mèche avec le dé­mon et donc qu’elle était une sor­cière, comme le pen­saient beau­coup de ses contem­po­rains. Les his­toires de vol ont tou­jours don­né lieu soit au châ­ti­ment et à la mort, soit à la vé­né­ra­tion. Être dis­po­sé à croire ces ré­cits peut se ré­vé­ler lourd de consé­quences.

Le grand spé­cia­liste de la Rome an­tique Paul Veyne note dans Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes? qu’il est im­pos­sible de

7 ré­pondre à cette ques­tion. La réa­li­té phy­sique des êtres aé­riens, comme celle des créa­tures di­vines, n’est certes plus aus­si pré­gnante au­jourd’hui dans l’es­prit des lec­teurs et des fi­dèles. Mais ces fi­gures ne sont pas pour au­tant de­ve­nues de pures al­lé­go­ries. En concluant sur les pi­lotes, Young bas­cule vers l’in­car­na­tion réelle du fan­tasme. C’est amu­sant, mais c’est une feinte. Ces hy­brides, anges et monstres ai­lés, nous n’y croyons plus vrai­ment, mais ils con­servent une vi­ta­li­té qui tient pour beau­coup aux his­toires ex­tra­or­di­nai­re­ment riches qu’ils vé­hi­culent et à l’ico­no­gra­phie in­tense qu’ils ont ins­pi­rée de­puis l’An­ti­qui­té clas­sique et les ar­te­facts asia­tiques jus­qu’aux sor­cières las­cives et ter­ri­fiantes du gra­veur Hans Bal­dung Grien, qui fa­briquent leurs on­guents d’en­vol avec des bé­bés morts et des quar­tiers d’âne.

Les femmes vo­lantes sont-elles de simples mé­ta­phores – du sexe et de l’am­bi­tion à trans­cen­der ? De l’ex­tase et de la chute pos­sible? Y voir des mé­ta­phores in­car­nées, c’est ad­mettre que la langue cou­rante est à l’oeuvre dans les his­toires sa­crées et pro­fanes. Dans son épi­graphe, Young cite Le Rire de la Mé­duse, d’Hé­lène Cixous 8, un texte fon­da­teur de l’«écri­ture fé­mi­nine»: «Vo­ler, c’est le geste de la femme, vo­ler dans la langue, la faire vo­ler.» En fran­çais, Cixous joue sur le double sens du verbe «vo­ler». «Du vol, nous avons toutes ap­pris l’art aux maintes tech­niques, écrit-elle, de­puis des siècles que nous n’avons ac­cès à l’avoir qu’en vo­lant, que nous avons vé­cu dans un vol, trou­vant au dé­sir des pas­sages étroits, dé­ro­bés, tra­ver­sants. […] La femme tient de l’oi­seau et du vo­leur comme le vo­leur tient de la femme et de l’oi­seau.»

En 1975, cet ap­pel exal­té of­frait une pro­messe ex­ci­tante de li­bé­ra­tion et de ré­sis­tance, mais on voit les li­mites de la mé­ta­phore (es­sayez de dire à une femme qui tente de fran­chir une fron­tière for­ti­fiée qu’elle peut vo­ler). Ce­la montre aus­si la né­ces­si­té de dis­tin­guer les ma­ni­fes­ta­tions lexi­cales de fi­gures ima­gi­naires comme Athé­na ou un bien­veillant bod­hi­satt­va des­cen­du sur terre. « On qua­li­fie de sym­bo­lique, écrit le phi­lo­sophe al­le­mand Frie­drich Theo­dor Vi­scher, un élé­ment my­thique au­quel on a cru, non pas ob­jec­ti­ve­ment, mais en tant que trans­po­si­tion en amont d’une croyance as­su­mée et éri­gée en fi­gure es­thé­tique – une image non pas vide mais fan­tas­ma­tique et char­gée de sens.» L’his­to­rien de l’art Aby War­burg s’ins­pire de Vi­scher dans ses ré­flexions sur la vie rê­vée de ces images in­ani­mées: la mé­moire his­to­rique, montre-t-il, joue un rôle cru­cial dans leur ac­ti­va­tion. Car nous char­geons les his­toires en­ten­dues, lues ou vues du ba­gage de notre savoir per­son­nel et cultu­rel. L’em­pi­lage d’images dans les tech­no­lo­gies de la com­mu­ni­ca­tion et les échanges cultu­rels rendent la langue des sym­boles du pas­sé plus pré­gnante et, cu­rieu­se­ment, plus ac­tuelle. L’in­tan­gi­bi­li­té des femmes – et des hommes et des en­fants, di­vins et ma­giques – qui volent ne fait pas que tra­duire un dé­sir d’al­ler au-de­là du réel, des rêves de béa­ti­tude et d’éva­sion. Elles ré­vèlent aus­si le pro­duit de notre ima­gi­na­tion, conçu dans ce que Yeats ap­pe­lait «le bal­lon de l’es­prit» et trans­mis par le biais des mé­dias nu­mé­riques pour lui don­ner un sem­blant de réa­li­té et de so­li­di­té, même lorsque les images glissent, bon­dissent et s’élancent dans les airs.

LE LIVREWo­men Who Fly: God­desses, Witches, Mys­tics and Other Air­borne Fe­males (« Femmes qui volent : déesses, sor­cières, mys­tiques et autres créa­tures fé­mi­nines aé­riennes »), Ox­ford Uni­ver­si­ty Press, 2018, 376 p.L’AU­TEURESe­ri­ni­ty Young est une an­thro­po­logue amé­ri­caine, spé­cia­liste des religions et des ci­vi­li­sa­tions d’Asie de l’Est. Elle s’oc­cupe de la col­lec­tion d’art et d’ar­ti­sa­nat ti­bé­tains au Mu­séum amé­ri­cain d’his­toire na­tu­relle. On lui doit plu­sieurs ou­vrages sur le boud­dhisme et l’image des femmes dans les grandes religions.

La Lé­gende des Willis (1847), du peintre fran­çais Hugues Merle. Ces créa­tures fan­tas­tiques de la my­tho­lo­gie slave ont ins­pi­ré no­tam­ment le bal­let Gi­selle, d’Adolphe Adam, en 1841.

Ch­ris­tine de Saint-Trond est sur­nom­mée l’Ad­mi­rable pour s’être le­vée de son cer­cueil et en­vo­lée comme un oi­seau jus­qu’à la voûte de l’église.

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