LA PSEU­DO-AR­CHÉO­LO­GIE, UN BON FI­LON

Ex­tra­ter­restres de la haute An­ti­qui­té, ci­vi­li­sa­tions dis­pa­rues, conti­nents per­dus, maîtres as­cen­sion­nés… À la té­lé­vi­sion comme dans les livres, l’ar­chéo­lo­gie de pa­co­tille exerce da­van­tage d’at­trait que la bonne.

Books - - BESTSELLERS - KRIS­TI­NA KILLGROVE. Forbes.

Ce n’est pas un se­cret : on trouve beau­coup plus de gens pour re­gar­der des émis­sions du genre Nos an­cêtres les ex­tra­ter­restres que pour as­sis­ter à des confé­rences d’ar­chéo­logues et d’his­to­riens pro­fes­sion­nels 1. Ils sont des mil­lions à suivre des sé­ries ou à re­gar­der des do­cu­men­taires fon­dés sur une in­ter­pré­ta­tion dou­teuse du pas­sé. Les his­toires bro­dées par les pro­duc­teurs et scé­na­ristes peuvent bien avoir un fond de vé­ri­té, elles res­tent des his­toires. Mais elles sont cap­ti­vantes et s’adressent au grand pu­blic, ce qui n’est pas le cas des pro­duc­tions sa­vantes.

Se­lon l’ar­chéo­logue Do­nald Hol­ly, les livres consa­crés aux an­ciens ex­tra­ter­restres et à d’autres formes de pseu­do­ar­chéo­lo­gie touchent éga­le­ment un large pu­blic. Pour un ar­ticle de la ru­brique livres qu’il anime dans Ame­ri­can An­ti­qui­ty, la re­vue la plus res­pec­tée de l’ar­chéo­lo­gie amé­ri­caine, Hol­ly a de­man­dé aux ar­chéo­logues de se pen­cher ne se­rait­ce qu’un ins­tant sur la no­tion de pseu­do­ar­chéo­lo­gie, avec l’idée que cette ré­flexion puisse en­ri­chir les connais­sances des étu­diants et de ceux qui s’in­té­ressent à notre pro­fes­sion. Les lec­teurs de ces livres ne sont pas for­cé­ment igno­rants ou bor­nés, sou­ligne Hol­ly, mais ma­ni­fes­te­ment dé­si­reux de com­prendre le pas­sé et ou­verts à des ex­pli­ca­tions al­ter­na­tives de l’ar­chéo­lo­gie. « Il est temps de par­ler au type as­sis à cô­té de nous dans l’avion », écrit­il.

Le pre­mier livre évo­qué est L’Em­preinte des dieux, du Bri­tan­nique Gra­ham Han­cock 2. Son pro­pos est qu’une ci­vi­li­sa­tion ex­tra­or­di­nai­re­ment avan­cée a écu­mé les océans voi­là des mil­liers d’an­nées, four­nis­sant aux peuples ren­con­trés sur sa route – en Égypte et au Pé­rou, par exemple – des conseils pour les ai­der à éta­blir leur ci­vi­li­sa­tion. En re­tour, les hé­rauts de cette ci­vi­li­sa­tion my­thique furent ré­vé­rés comme des dieux, sur­tout après l’avè­ne­ment d’un ca­ta­clysme qui l’a fait dis­pa­raître. L’ar­chéo­logue Ken­neth Fe­der montre que Han­cock a ha­bi­le­ment sé­lec­tion­né ses don­nées – omet­tant celles qui ne cadrent pas avec sa thèse –, qu’il s’ap­puie sur des pen­seurs très an­ciens et mar­gi­naux, et que la no­tion d’évo­lu­tion cultu­relle lui est étran­gère.

Le deuxième livre étu­dié est «La ques­tion des an­ciens ex­tra­ter­restres», du Belge Phi­lip Cop­pens 3. Comme Fe­der, l’ar­chéo­logue Jeb Card montre que l’hy­po­thèse trouve sa source dans la théo­so­phie de l’époque vic­to­rienne, un mou­ve­ment qui « mê­lait ma­gie her­mé­tique, spi­ri­tisme, cu­rio­si­té eu­ro­péenne pour les religions orien­tales, ra­cisme co­lo­nial et autres lec­tures fan­tai­sistes de l’évo­lu­tion, les­tées de races ori­gi­nelles, de conti­nents per­dus et de maîtres as­cen­sion­nés ve­nus de Vé­nus ou d’autres mondes. Cop­pens in­ter­vient ré­gu­liè­re­ment dans la sé­rie Nos an­cêtres les ex­tra­ter­restres. Il pré­sente la re­cherche uni­ver­si­taire comme si la science elle­même était mys­té­rieuse. Il voit dans «la des­truc­tion de la bi­blio­thèque d’Alexan­drie et autres au­to­da­fés de livres des preuves de la des­truc­tion de vé­ri­tés an­ciennes, alors qu’il tire le ri­deau sur son propre ap­pel à

dé­truire l’ordre scien­ti­fique au pro­fit d’une nou­velle his­toire fon­dée sur le mys­ti­cisme et le mythe », écrit Jeb Card.

Dans «Gö­bek­li Tepe. La ge­nèse des dieux », pré­fa­cé par Han­cock 4, An­drew Col­lins tente de re­lier ce site néo­li­thique de Tur­quie avec le jar­din d’Éden, pré­sen­tant la Bible comme une vé­ri­té à prendre au pied de la lettre [lire aus­si : « Le Dé­luge comme si vous y étiez », p. 52]. Dans « Ge­nèse noire : les ori­gines pré­his­to­riques de l’Égypte an­cienne » 5, Ro­bert Bau­val et Tho­mas Bro­phy dé­voient aus­si bien l’as­tro­no­mie que la Bible pour af­fir­mer que l’Égypte des pha­raons a suc­cé­dé à une ci­vi­li­sa­tion noire avan­cée. Ils ont au moins le mé­rite de sou­li­gner que les ar­chéo­logues uni­ver­si­taires ont long­temps igno­ré l’Afrique sub­sa­ha­rienne.

L’Amé­rique pré­co­lom­bienne est un thème por­teur, avec des livres ju­gés stu­pé­fiants par les ar­chéo­logues qui les com­mentent. Ce­lui de William Con­ner, « L’âge du fer avant Co­lomb », est un tel «ca­ta­logue d’er­reurs de rai­son­ne­ment qu’il de­vrait être uti­li­sé pour une in­tro­duc­tion à un cours de lo­gique », écrit l’ar­chéo­logue Ko­ry Co­oper. Il y a aus­si « Les an­ciens géants qui ont di­ri­gé l’Amé­rique », par Ri­chard Dew­hurst, qui ex­ploite de vieux ar­ticles de jour­naux pour af­fir­mer non seule­ment qu’on a re­ trou­vé des sque­lettes de géants, mais que le cé­lèbre Smith­so­nian Mu­seum a ten­té de le dis­si­mu­ler. En ren­dant compte de ce livre, l’ar­chéo­logue Ben­ja­min Auer­bach pré­cise qu’il a lui­même étu­dié les sque­lettes en ques­tion et qu’au­cun ne me­su­rait plus de 1,83 mètre.

Tous ces livres sont em­preints d’eth­no­cen­trisme, l’idée se­lon la­quelle nous pou­vons éva­luer les autres cultures à l’aune de la nôtre. Ils sont aus­si tein­tés d’un cer­tain ra­cisme. Dans « Les co­lo­nies per­dues de l’Amé­rique an­cienne » 6, Frank Jo­seph fait va­loir que les ar­chéo­logues uni­ver­si­taires ont lais­sé de cô­té les in­for­ma­tions dis­po­nibles sur les voyages trans­océa­niques et que bien d’autres ci­vi­li­sa­tions du pas­sé ont pu co­lo­ni­ser le Nou­veau Monde avant les Eu­ro­péens. À pro­pos de ce livre, l’ar­chéo­logue Lar­ry Zim­mer­man écrit : « Jo­seph se fait l’écho d’un de­mi­mil­lé­naire de spé­cu­la­tions vi­sant à in­ven­ter une his­toire pro­fonde

d’un An­cien Monde en Amé­rique. C’est une fa­çon de mettre en cause la pré­sence pri­mi­tive des peuples in­diens – ou, du moins, de leur confé­rer un sta­tut in­fé­rieur, une in­ca­pa­ci­té à gé­rer leur ter­ri­toire –, d’ex­pli­quer la né­ces­si­té de les ci­vi­li­ser au nom de la Des­ti­née ma­ni­feste et de jus­ti­fier l’ac­ca­pa­re­ment de

7 leurs terres.»

Dans un autre livre, John Rus­kamp avance que des pic­to­grammes trou­vés sur des roches en Amé­rique du Nord sont des ca­rac­tères chi­nois, unique trace ar­chéo­lo­gique lais­sée à la suite d’une tra­ver­sée du Pa­ci­fique. L’ar­chéo­logue An­gus Quin­land y voit « une il­lus­tra­tion de ce que la pen­sée dé­duc­tive peut pro­duire de pire » et sou­ligne que ce genre d’in­ter­pré­ta­tion té­moigne d’un «manque de res­pect pour les Amé­rin­diens, qui uti­li­saient l’art ru­pestre de ma­nière tout à fait ha­bi­tuelle ». « Les pseu­do­ar­chéo­logues ne peuvent ac­cep­ter le fait que des hu­mains or­di­naires puissent être à l’ori­gine de grandes in­no­va­tions comme la do­mes­ti­ca­tion d’es­pèces vé­gé­tales et ani­males ou édi­fier des chefs­d’oeuvre ar­chi­tec­tu­raux comme le Sphinx, écrit Eric Cline. Ils pré­fèrent in­vo­quer l’as­sis­tance du di­vin, voire d’ex­tra­ter­restres.»

Ces livres posent pro­blème pour plu­sieurs rai­sons. D’abord parce qu’ils dés­in­forment, fai­sant leur mar­ché de don­nées pui­sées à des sources plus ou moins lé­gi­times. En­suite parce que la pseu­do­ar­chéo­lo­gie fait illu­sion. Elle se pré­sente comme un corps de doc­trine qui, même sous cou­vert d’ex­cen­tri­ci­té,

tire une lé­gi­ti­mi­té de sa co­hé­rence, les au­teurs se ci­tant les uns les autres. Il en va de même pour nous autres ar­chéo­logues, mais, en tant que scien­ti­fiques, nous sommes da­van­tage mo­ti­vés par le sou­ci d’amé­lio­rer notre com­pré­hen­sion du pas­sé que par ce­lui de pro­té­ger nos théo­ries.

Ce­la dit, le pro­blème tient peut­être sur­tout dans cette re­marque de Lek­son : « L’ar­chéo­lo­gie al­ter­na­tive est plus in­té­res­sante que ce que nous écri­vons. Plus in­té­res­sante aux yeux d’un pu­blic plus vaste.» Les ar­chéo­logues pro­fes­sion­nels ne sont pas for­més à écrire dans un style agréable. Il y a en­core beau­coup de che­min à faire avant de pou­voir in­té­res­ser le « type dans l’avion ». Des ar­chéo­logues cé­lèbres comme Brian Fa­gan8, qui écrivent des livres fa­ciles d’ac­cès, doivent faire des pro­diges d’équi­libre pour sus­ci­ter l’in­té­rêt sans ver­ser dans l’ex­tra­va­gance.

Hé­las, les his­toires d’an­ciens ex­tra­ter­restres et d’hommes sur­hu­mains créant les py­ra­mides comme moyen de com­mu­ni­ca­tion ont un plus grand pou­voir de fas­ci­na­tion que le lent chan­ge­ment cultu­rel.

— Kris­ti­na Killgrove est une ar­chéo­logue amé­ri­caine. Elle écrit ré­gu­liè­re­ment pour Forbes. — Cet ar­ticle est pa­ru dans Forbes le 3 sep­tembre 2015. Il a été tra­duit par Nicolas Sain­tonge.

LE LIVREFrauds, Myths and Mys­te­ries. Science and Pseu­dos­cience in Ar­cheo­lo­gy (« Fraude, mythes et mys­tères. Science et pseu­dos­cience en ar­chéo­lo­gie »), Ox­ford Uni­ver­si­ty Press, 9e édi­tion, 2017.L’AU­TEURKen­neth Fe­der est pro­fes­seur d’ar­chéo­lo­gie à l’uni­ver­si­té du Con­nec­ti­cut. Il a pu­blié en 2010 une « En­cy­clo­pé­die de l’ar­chéo­lo­gie dou­teuse. De l’At­lan­tide au Wa­lam Olum » et, en 2017, « Amé­rique an­cienne. Cin­quante sites ar­chéo­lo­giques à voir par vous-même ».

À en croire l’au­teur de best-sel­lers bri­tan­nique Gra­ham Han­cock, un peuple ex­tra­or­di­nai­re­ment avan­cé au­rait ai­dé les Égyp­tiens à éta­blir leur ci­vi­li­sa­tion, il y a des mil­liers d’an­nées.

Mys­tère, ma­gie, quête, mondes an­ciens... Les livres de pseu­do-ar­chéo­lo­gie ont les mots et les images qu’il faut pour sé­duire un vaste pu­blic.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.