«NON, LES NA­ZIS NE REJETAIENT PAS L’OC­CUL­TISME»

L’au­teur de Hitler’s Mons­ters, Eric Kur­lan­der, ré­pond aux cri­tiques que lui adresse son confrère Ri­chard J. Evans.

Books - - LITTÉRALISME - ERIC KUR­LAN­DER. Lon­don Re­view of Books. — Eric Kur­lan­der est un spé­cia­liste de l’his­toire al­le­mande. — Cet ar­ticle est pa­ru dans la Lon­don Re­view of Books le 30 août 2018. Il a été tra­duit par Bap­tiste Tou­ve­rey.

Ri­chard Evans af­firme que le rai­son­ne­ment de mon livre Hitler’s Mons­ters souffre de «graves dé­fauts». Tout d’abord, mon but était de pro­po­ser IIIe une «his­toire du surnaturel sous le

Reich », mais Evans semble à cer­tains mo­ments lire l’ou­vrage comme IIIe s’il s’agis­sait d’une his­toire gé­né­rale du

Reich ou même de l’Al­le­magne et des Al­le­mands pen­dant l’en­tre­deux-guerres. Il me re­proche de faire des «gé­né­ra­li­sa­tions sur “les Al­le­mands”» et de «ne pas te­nir compte de la masse des tra­vaux uni­ver­si­taires réa­li­sés dans les an­nées 1970 et 1980 sur les dif­fé­rents as­pects de la culture ou­vrière sous la ré­pu­blique de Wei­mar ». Comme il le note à juste titre, ni les ca­tho­liques, ni les com­mu­nistes et la classe ou­vrière ur­baine ne furent par­ti­cu­liè­re­ment sen­sibles au na­zisme ou à l’oc­cul­tisme. Les «mil­lions d’Al­le­mands» aux­quels je me ré­fère de temps à autre sont avant tout ces Al­le­mands de la classe moyenne et moyenne in­fé­rieure (très lar­ge­ment pro­tes­tants) qui consti­tuèrent la base de l’élec­to­rat du par­ti na­zi.

Deuxiè­me­ment, Ri­chard Evans me re­proche de ci­ter des sources se­con­daires sup­po­sé­ment obs­cures à l’ap­pui de mon ar­gu­men­ta­tion. La plu­part de ces ci­ta­tions sont celles d’his­to­riens re­con­nus des sciences, des religions, de la culture et de la po­li­tique dans l’Al­le­magne contem­po­raine. Pour ne prendre qu’un exemple, Evans ex­prime son désac­cord avec l’idée que «beau­coup de scien­ti­fiques al­le­mands re­gret­taient l’émer­gence de la phy­sique et de la chi­mie mo­dernes ». Je m’ap­puie ici sur le tra­vail de l’émi­nente his­to­rienne des sciences Anne Har­ring­ton, dans sa mo­no­gra­phie « La science ré­en­chan­tée » 1. Ma phrase est pour l’es­sen­tiel une ci­ta­tion di­recte. Il en va de même pour des di­zaines d’autres oc­cur­rences où je cite Har­ring­ton, Co­rin­na Trei­tel, Pe­ter Lon­ge­rich, Mi­chael Ka­ter, Pe­ter Stau­den­maier et d’autres uni­ver­si­taires, qui, dans l’ar­ticle d’Evans, sont trai­tés comme s’ils étaient d’obs­curs cryp­to­his­to­riens.

Troi­siè­me­ment, comme Evans le re­con­naît, mon livre se fonde sur une re­cherche plus riche, en termes de sources pri­maires et se­con­daires, qu’au­cun ou­vrage an­té­rieur sur le su­jet. Donc s’il m’ar­rive de ci­ter Rau­sch­ning sur la na­ture de l’idéo­lo­gie hit­lé­rienne et sur le mou­ve­ment na­zi – comme le fait Evans dans son livre Le Troi­sième Reich. L’avè­ne­ment – je re­cours bien

2 plus fré­quem­ment aux té­moi­gnages de Himm­ler, Hitler, Hess, Goeb­bels, Ro­sen­berg, Dar­ré, Bor­mann et d’autres contem­po­rains cé­lèbres.

En­fin, pour dé­mon­trer que les na­zis étaient presque tous hos­tiles à la pen­sée sur­na­tu­relle, Evans cite des exemples pré­cis de di­ri­geants na­zis qui ont ex­pri­mé leur scep­ti­cisme à l’égard du mys­ti­cisme et de l’oc­cul­tisme. Je cite les mêmes exemples et j’ex­plique que ces as­ser­tions bien connues sont contre­dites par une preuve di­recte : le fait, illus­tré à plu­sieurs re­prises dans mon livre, qu’à par­tir des an­nées 1930 de nom­breux oc­cul­tistes, dans l’es­poir de ga­gner en lé­gi­ti­mi­té, ont pré­fé­ré dé­fi­nir leurs pra­tiques comme de la « science mar­gi­nale ». Mais Evans né­glige mes exemples de di­ri­geants na­zis, d’ins­ti­tu­tions pu­bliques, d’ins­tances du par­ti et d’in­nom­brables sym­pa­thi­sants qui étu­diaient et cher­chaient à ex­ploi­ter l’as­tro­lo­gie, la ma­gie, la ra­dies­thé­sie, l’an­thro­po­so­phie, la cos­mo­bio­lo­gie, l’agri­cul­ture bio­dy­na­mique, la cos­mo­go­nie gla­ciaire, le Saint Graal, les théo­ries de l’At­lan­tide et de Thu­lé, le lu­ci­fé­risme, le mys­ti­cisme ti­bé­tain, le shin­toïsme, le boud­dhisme, l’hindouisme, le folk­lore sur les loups-garous, les re­ve­nants et les vam­pires, etc. Il se­rait re­gret­table que les lec­teurs re­tiennent de la re­cen­sion d’Evans que les di­ri­geants na­zis soit rejetaient en­tiè­re­ment de telles idées et doc­trines, soit ne ma­ni­fes­taient au­cun in­té­rêt pour elles.

Eric Kur­lan­der.

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