1 294 es­pèces d’oi­seaux ont été re­cen­sées en Ama­zo­nie.

Books - - 16 FAITS & IDÉES À GLANER DANS CE NUMÉRO - — Mi­chel André, phi­lo­sophe de for­ma­tion, a tra­vaillé sur la po­li­tique de re­cherche et de culture scien­ti­fique au ni­veau in­ter­na­tio­nal. Né et vi­vant en Bel­gique, il a pu­blié Le Cin­quan­tième Pa­ral­lèle. Pe­tits es­sais sur les choses de l’es­prit (L’Har­mat­tan,

pauvre et l’en­vi­ron­ne­ment, dans son en­semble, très fra­gile.

Dans sa ma­gni­fique tri­lo­gie sur la ré­gion, l’ex­plo­ra­teur John Hem­ming a choi­si de ra­con­ter l’his­toire de l’Ama­zo­nie du point de vue de ses pre­miers ha­bi­tants, les Amé­rin­diens 4. Dans le sillage des tra­vaux de Su­san­na Hecht et Alexan­der Cock­burn, ou de Martine Drou­lers, dont il a été l’élève 5, Le Tour­neau prend, lui, pour fil conduc­teur l’his­toire des ten­ta­tives de dé­ve­lop­pe­ment dont la ré­gion a fait l’ob­jet.

Long de quelque 6 700 ki­lo­mètres de sa source à son em­bou­chure, l’Ama­zone est le plus grand fleuve du monde avec le Nil. Mais son dé­bit (219 000 mètres cubes par se­conde) est près de 100 fois su­pé­rieur. Son bas­sin, presque deux fois plus vaste que ce­lui du fleuve Con­go, s’étend sur plus de 6,1 mil­lions de ki­lo­mètres car­rés ré­par­tis sur six pays.

Une des ca­rac­té­ris­tiques les plus no­toires de cet im­mense ter­ri­toire est l’ex­tra­or­di­naire bio­di­ver­si­té qu’il re­cèle et qu’il est dif­fi­cile de quan­ti­fier avec pré­ci­sion puis­qu’on est ré­duit à faire des es­ti­ma­tions à par­tir du nombre d’es­pèces iden­ti­fiées. Mais on peut se faire une idée: 427 es­pèces de mam­mi­fères, 1294 d’oi­seaux, 378 de rep­tiles, plus de 2400 de pois­sons d’eau douce, 1800 de pa­pillons, 3000 de four­mis, peut-être 2,5 mil­lions d’es­pèces d’in­sectes au to­tal. Pour ce qui est de la flore, 14 000 es­pèces de plantes ont été in­ven­to­riées, et le nombre d’es­sences d’arbres se si­tue entre 7 000 et 16 000. Com­ment ex­pli­quer un tel foi­son­ne­ment? Plu­sieurs fac­teurs géo­lo­giques et cli­ma­tiques, com­bi­nés au mé­ca­nisme par le­quel la di­ver­si­té crée da­van­tage de di­ver­si­té, ont contri­bué à faire de l’Ama­zo­nie une vé­ri­table «ma­chine à pro­duire de la bio­di­ver­si­té». En con­sé­quence, sou­ligne Le Tour­neau, «mal­gré la do­mi­na­tion des es­pèces les plus ré­pan­dues, chaque hec­tare de fo­rêt a une per­son­na­li­té propre […] tant au ni­veau de la flore qu’à ce­lui de la mi­cro­faune et des in­sectes ».

Contrai­re­ment à l’idée fausse qui sous­tend l’image ré­pan­due du « pou­mon de la pla­nète», la fo­rêt ama­zo­nienne émet sans doute à peu près au­tant de CO2 qu’elle en ab­sorbe [lire notre nu­mé­ro spé­cial « La fo­rêt et nous », Books no 99, juillet-août 2019]. Il s’agit en effet d’une fo­rêt « ma­ture », en équi­libre ga­zeux avec l’at­mo­sphère. Si elle a pu fonc­tion­ner comme «puits de car­bone» dans les pé­riodes où elle était en forte crois­sance, ce n’est plus le cas au­jourd’hui, et ce le se­ra d’au­tant moins que da­van­tage d’arbres pé­ri­ront puis se dé­com­po­se­ront, ou se­ront dé­truits par le feu à des fins de dé­fri­chage. Du fait de l’im­por­tance des phé­no­mènes d’éva­po­ra­tion et de pré­ci­pi­ta­tions à l’ori­gine des­quels elle se trouve, la fo­rêt ama­zo­nienne joue en re­vanche un rôle

4. Red Gold ; Ama­zon Fron­tier ; Die If You Must (Mac­mil­lan 1978, 1987, 2003).

5. Su­san­na Hecht et Alexan­der Cock­burn, The Fate of the

Fo­rest (The Uni­ver­si­ty of Chi­ca­go Press, 1990). Martine Drou­lers, L’Ama­zo­nie. Vers un dé­ve­lop­pe­ment du­rable

(Armand Co­lin, 2004).

cen­tral dans l’équi­libre hy­dro­lo­gique et cli­ma­tique de toute la ré­gion.

On a long­temps pen­sé que les po­pu­la­tions au­toch­tones de l’Ama­zo­nie vi­vaient et vivent en­core dans un mi­lieu na­tu­rel in­tact, sem­blable à ce qu’il était avant l’ar­ri­vée des pre­miers hu­mains sur le conti­nent sud-amé­ri­cain. Or la dis­tri­bu­tion des es­pèces vé­gé­tales au­tour des lieux ha­bi­tés té­moigne d’une trans­for­ma­tion du mi­lieu par l’homme par dif­fé­rents mé­ca­nismes : « dis­per­sion vo­lon­taire ou non, plan­ta­tions […], ou­ver­tures au­tour des arbres utiles, éli­mi­na­tion des concur­rents, fer­ti­li­sa­tion». Et si les po­pu­la­tions sé­den­taires et agri­coles mo­di­fiaient leur en­vi­ronnent in­ten­sé­ment mais lo­ca­le­ment, les chas­seurs-cueilleurs no­mades, par leur mode de vie, al­té­raient la fo­rêt de ma­nière plus su­per­fi­cielle, mais à plus grande échelle.

Une autre idée fausse veut qu’au­cune forme de ci­vi­li­sa­tion ne pou­vait se dé­ve­lop­per dans un en­vi­ron­ne­ment aussi peu pro­pice, rai­son pour la­quelle la ré­gion n’était ha­bi­tée que par de pe­tits groupes hu­mains à un stade très pri­mi­tif de dé­ve­lop­pe­ment. On sait au­jourd’hui que, avant l’ar­ri­vée des Eu­ro­péens, l’Ama­zo­nie comp­tait une po­pu­la­tion de quelque 5 à 6 mil­lions de per­sonnes, ap­par­te­nant pour cer­taines à des ci­vi­li­sa­tions qui pra­ti­quaient l’agri­cul­ture et l’éle­vage et maî­tri­saient l’art de la po­te­rie et dif­fé­rentes tech­niques de ter­ras­se­ment et de construc­tion. Si ces ci­vi­li­sa­tions ont dis­pa­ru, c’est sous le choc de la ren­contre avec les Eu­ro­péens et de ses consé­quences: les mas­sacres et le tra­vail for­cé, l’ex­ploi­ta­tion des ri­va­li­tés entre clans et eth­nies, et, sur­tout, les épi­dé­mies de ma­la­dies (va­riole, rou­geole, grippe) contre les­quelles les Amé­rin­diens n’étaient pas im­mu­ni­sés, qui pou­vaient se trans­mettre très loin des zones où des contacts di­rects avaient lieu.

Les co­lons por­tu­gais ne pé­né­trèrent que pro­gres­si­ve­ment à l’in­té­rieur de l’Ama­zo­nie. L’ex­pan­sion fut lente, mar­quée par des com­bats avec les com­mu­nau­tés amé­rin­diennes ré­frac­taires et des conflits de fron­tières avec les autres puis­sances co­lo­niales, à com­men­cer par l’Es­pagne : aux termes du trai­té de Tor­de­sillas, en 1494, celle-ci avait la sou­ve­rai­ne­té sur la plus grande par­tie de la ré­gion, qui ne re­vint au Por­tu­gal qu’avec le trai­té de Ma­drid, en 1750. Du­rant toute cette pé­riode, un seul éta­blis­se­ment d’une cer­taine taille fut fon­dé : la ville de Be­lém, à une cen­taine de ki­lo­mètres de la côte at­lan­tique. L’éco­no­mie de la co­lo­nie re­po­sait sur une pe­tite pro­duc­tion de sucre, de ca­fé et de ta­bac et le com­merce des pro­duits de la cueillette en fo­rêt : épices, tein­tures, huiles, mé­di­ca­ments, noix et, sur­tout, ca­cao. Elle avait pour condi­tion le tra­vail for­cé des Amé­rin­diens, en­vers les­quels l’at­ti­tude des Por­tu­gais consis­tait en «un mé­lange d’as­ser­vis­se­ment bru­tal, de gé­né­reuse éman­ci­pa­tion et de ca­suis­tique jé­suite». Avec l’ex­pul­sion des Jé­suites, qui, à leur ma­nière, pro­té­geaient les au­toch­tones, et l’inau­gu­ra­tion d’une ère de mo­der­ni­sa­tion sous l’im­pul­sion du mar­quis de Pom­bal, la cou­ronne por­tu­gaise raf­fer­mit son em­prise sur la co­lo­nie. L’em­ploi du por­tu­gais se gé­né­ra­li­sa aux dé­pens du tu­pi, éri­gé par les Jé­suites en lin­gua fran­ca,

et l’on as­sis­ta à l’es­sor d’une po­pu­la­tion mé­tisse de pe­tits agri­cul­teurs, les ca­bo­clos. Avec les Amé­rin­diens sur­vi­vants, les qui­lom­bo­las (des­cen­dants d’es­claves noirs fu­gi­tifs), les ga­rim­pei­ros (cher­cheurs d’or) et les se­rin­guei­ros (col­lec­teurs de la­tex), ils al­laient bien­tôt for­mer la po­pu­la­tion ru­rale de l’Ama­zo­nie.

L’

ac­ces­sion du Bré­sil à l’in­dé­pen­dance, en 1822, n’eut guère de consé­quences pour la ré­gion, qui stag­na éco­no­mi­que­ment tout au long du xixe siècle. Le vrai bou­le­ver­se­ment al­lait se pro­duire au dé­but du xxe siècle, avec le boom du ca­ou­tchouc. Jusque-là, le la­tex, le suc de l’hé­véa, n’était em­ployé que pour l’im­per­méa­bi­li­sa­tion des vê­te­ments et la fa­bri­ca­tion de chaus­sures. La mise au point du pro­cé­dé de vul­ca­ni­sa­tion par l’amé­ri­cain Goo­dyear en 1839, l’in­ven­tion du pneu par l’Écos­sais Dun­lop en 1887 et celle de la chambre à air par le Fran­çais Mi­che­lin en 1891 sti­mu­lèrent le dé­ve­lop­pe­ment de la bi­cy­clette puis de l’au­to­mo­bile et ou­vrirent au ca­ou­tchouc un mar­ché co­los­sal. En quelques an­nées, la pro­duc­tion ex­plo­sa. Ma­naus, sur les rives du rio Ne­gro, de­vint la ca­pi­tale du ca­ou­tchouc et se do­ta d’un tram­way et d’un opé­ra. Les ba­rons du ca­ou­tchouc y fai­saient bâ­tir des de­meures somp­tueuses. Mais pour ceux qui se si­tuaient au bas de l’échelle, l’ex­ploi­ta­tion du la­tex, bien dé­crite par l’écri­vain por­tu­gais Jo­sé Ma­ria Fer­rei­ra de Cas­tro dans son ro­man Fo­rêt vierge, était une ac­ti­vi­té cruelle. Elle re­po­sait sur un sys­tème d’avances sur ré­colte ap­pe­lé avia­men­to, qui lais­sait les ré­col­teurs chro­ni­que­ment en­det­tés et que l’écri­vain bré­si­lien Eu­clides da Cun­ha dé­non­ça comme étant «l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail la plus cri­mi­nelle ja­mais in­ven­tée par le plus ré­vol­tant des égoïsmes ».

La fièvre du ca­ou­tchouc n’eut qu’un temps. L’aug­men­ta­tion de la de­mande ne per­mit bien­tôt plus de ré­pondre aux be­soins par la seule col­lecte. Et la ré­gion ne se prê­tait guère à la culture in­ten­sive, comme l’illus­tra l’échec du pro­jet de Hen­ry Ford, qui pré­voyait la créa­tion d’une ville «à l’amé­ri­caine», Ford­lan­dia [lire « Ci-gît le vil­lage mo­dèle de Ford », Books no 15, sep­tembre 2010].

Des se­mences d’hé­véa trans­plan­tées en Asie y per­mirent le dé­ve­lop­pe­ment de plan­ta­tions pro­dui­sant dans des condi­tions très ren­tables un la­tex de qua­li­té com­pa­rable à ce­lui du Bré­sil. Si l’Ama­zo­nie four­nis­sait la to­ta­li­té de la pro­duc­tion mon­diale en 1870, elle n’en re­pré­sen­tait plus que 40 % en 1911 et moins de 6 % en 1921. Les faillites se suc­cé­dèrent et tout le sec­teur s’écrou­la. Cet épi­sode a-t-il pro­fi­té à la ré­gion ? Très peu, car la plus grande par­tie de la pros­pé­ri­té n’at­tei­gnit ja­mais l’Ama­zo­nie et la plu­part des pro­fits furent in­ves­tis ailleurs : « Au lieu d’une mo­der­ni­sa­tion éco­no­mique, c’est […] un double sys­tème co­lo­nial (vis-à-vis de l’Eu­rope et des États-Unis d’une part et du sud du Bré­sil d’autre part) qui a sous-ten­du la pé­riode du la­tex. [...] C’est ce sys­tème qui ex­plique pour­quoi, lorsque le boom se chan­gea en dé­pres­sion, la ré­gion s’est trou­vée in­ca­pable de se re­le­ver par el­le­même », ob­serve Le Tour­neau.

La pé­riode qui va de la fin des an­nées 1940 au mi­lieu des an­nées 1980 «re­pré­sente une rup­ture com­plète dans l’his­toire de l’Ama­zo­nie bré­si­lienne». Deux élé­ments sont à l’ori­gine de ce bou­le­ver­se­ment. D’abord le pro­grès tech­nique, avec l’ap­pa­ri­tion, pour re­prendre l’ex­pres­sion de John Hem­ming, de la triade «avion,

Le vrai bou­le­ver­se­ment al­lait se pro­duire au dé­but du xxe siècle, avec le boom du ca­ou­tchouc.

6. John Hem­ming, Trees of Rivers: The Sto­ry of Ama­zon (Thames and Hud­son, 2008).

7. Can­dice Millard a fait le ré­cit de cette ex­pé­di­tion dans The Ri­ver of Doubt (Ran­dom House, 2005).

tron­çon­neuse, bull­do­zer » ; en­suite l’en­trée

6 en scène ré­so­lue de l’État. « À par­tir du dé­but des an­nées 1950, l’Ama­zo­nie entre dans une phase ca­rac­té­ri­sée à la fois par une in­ter­ven­tion de plus en plus im­por­tante du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral et par la suc­ces­sion de plans de dé­ve­lop­pe­ment », note Le Tour­neau.

Amor­cée à la fin de l’Es­ta­do No­vo, le ré­gime dic­ta­to­rial de Getú­lio Var­gas, ac­ti­ve­ment me­née par les mi­li­taires au pou­voir de 1945 à 1985 et pour­sui­vie du­rant les an­nées 1990 sous les deux man­dats de Fer­nan­do Hen­rique Car­do­so, la po­li­tique d’ou­ver­ture de l’Ama­zo­nie s’est ap­puyée sur le per­ce­ment de grands axes rou­tiers des­ti­nés à ser­vir de point de dé­part au dé­ve­lop­pe­ment de zones de dé­fri­chage et de co­lo­ni­sa­tion: la liai­son nord-sud Be­lém-Brasí­lia, la Tran­sa­ma­zo­nienne est-ouest et plu­sieurs axes trans­ver­saux. Elle s’est tra­duite par la mul­ti­pli­ca­tion des pe­tites ex­ploi­ta­tions agri­coles, mais aussi par le dé­ve­lop­pe­ment à grande échelle de l’éle­vage bo­vin et de la culture du so­ja, ain­si que par l’aug­men­ta­tion des ac­ti­vi­tés minières sous la double forme de l’ex­ploi­ta­tion mé­ca­ni­sée de gi­se­ments de fer et de man­ga­nèse par de grands conglo­mé­rats et de l’ac­ti­vi­té des pe­tits pros­pec­teurs ar­ti­sa­naux in­dé­pen­dants, les ga­rim­pei­ros,

tels ceux de Ser­ra Pe­la­da, que Se­bas­tião Sal­ga­do pho­to­gra­phia en 1986 sur leurs frêles échelles.

Une mi­gra­tion im­por­tante, en­cou­ra­gée par le slo­gan «don­ner la terre sans hommes d’Ama­zo­nie aux hommes sans terre du Nor­deste », a sur­tout conduit à un ac­crois­se­ment consi­dé­rable de la po­pu­la­tion ur­baine de la ré­gion (à la fin des an­nées 1990, elle at­tei­gnait presque 10 mil­lions d’ha­bi­tants).

Pa­ral­lè­le­ment, une évo­lu­tion s’était en­ga­gée sur la double ques­tion du sta­tut des Amé­rin­diens et de la pro­tec­tion de la fo­rêt. Au dé­but du xxe siècle, le co­lo­nel (puis ma­ré­chal) Cân­di­do Ron­don, connu pour avoir ou­vert la ligne té­lé­gra­phique re­liant le Ma­to Gros­so au reste de l’Ama­zo­nie puis ac­com­pa­gné l’an­cien pré­sident des États-Unis Theo­dore Roo­se­velt dans une dan­ge­reuse ex­pé­di­tion sur un af­fluent in­con­nu de l’Ama­zone 7, fon­dait ce qui al­lait de­ve­nir la Fon­da­tion na­tio­nale de l’In­dien (Fu­nai). Sous la de­vise « Mou­rez s’il le faut, mais ne tuez ja­mais », il je­tait les bases d’une po­li­tique de dé­fense et d’in­té­gra­tion douce et res­pec­tueuse des po­pu­la­tions au­toch­tones dans la so­cié­té bré­si­lienne. Dans le même es­prit, les frères Or­lan­do, Cláu­dio et Leo­nar­do Villas-Bôas, pion­niers de la dé­fense des Amé­rin­diens, créèrent en 1961 le parc na­tio­nal du Xin­gu, pre­mière zone pro­té­gée du ter­ri­toire, et long­temps la seule.

Avec la fin de la dic­ta­ture mi­li­taire, en 1985, le mou­ve­ment s’am­pli­fia. La nou­velle Cons­ti­tu­tion ac­cor­da aux peuples au­toch­tones le droit de pré­ser­ver leur culture et des droits sur les ter­ri­toires qu’ils oc­cu­paient: «Ren­ver­sant le pa­ra­digme qui fai­sait d’elles un ves­tige du pas­sé à mo­der­ni­ser au plus vite, les com­mu­nau­tés tra­di­tion­nelles gagnent […] à la fin des an­nées 1980 une image de “gar­diens de la fo­rêt” qui leur per­met d’ob­te­nir de vastes ter­ri­toires mais éga­le­ment de lé­gi­ti­mer un vaste cou­rant de pen­sée re­liant la di­ver­si­té so­ciale (par­ti­cu­liè­re­ment lin­guis­tique et cultu­relle) et la bio­di­ver­si­té.»

La dé­fense des peuples amé­rin­diens et celle de la fo­rêt ama­zo­nienne sont dé­sor­mais ir­ré­ver­si­ble­ment as­so­ciées. Elles se lie­ront bien­tôt à une troi­sième cause, celle des po­pu­la­tions pauvres et ru­rales de la ré­gion, in­car­née dans la per­sonne de Chi­co Mendes, syn­di­ca­liste dé­fen­seur des droits des se­rin­guei­ros, as­sas­si­né sur ordre d’un grand pro­prié­taire fon­cier et fi­gure em­blé­ma­tique de l’ap­proche « so­cio-en­vi­ron­ne­men­tale » du dé­ve­lop­pe­ment de l’Ama­zo­nie.

L’élec­tion en 2003 de Luiz Iná­cio Lu­la da Sil­va, an­cien di­ri­geant syn­di­cal, ne ré­pon­dit que par­tiel­le­ment, de ce point de vue, aux es­poirs qu’elle avait fait naître. La no­mi­na­tion au poste de mi­nistre de l’En­vi­ron­ne­ment de Marina Sil­va, mi­li­tante éco­lo­giste d’ori­gine mo­deste « dont l’his­toire de la vie vaut bien celle de Lu­la en termes de triomphe sur l’ad­ver­si­té» (se­lon l’ex­pres­sion du jour­na­liste bri­tan­nique Michael Reid dans son livre Bra­zil), n’eut que des ef­fets li­mi­tés. Sous la pres­sion des né­ces­si­tés économique­s, le gou­ver­ne­ment de Lu­la me­na une po­li­tique de sou­tien à la culture in­dus­trielle du so­ja et de la canne à sucre pour la pro­duc­tion d’agro­car­bu­rants. Sous le se­cond man­dat de Lu­la, puis sous ce­lui de sa dau­phine Dil­ma Rous­seff, les consi­dé­ra­tions de pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment ne pe­sèrent guère.

Au­jourd’hui, près de la moi­tié de la fo­rêt ama­zo­nienne bé­né­fi­cie d’une pro­tec­tion of­fi­cielle, sous un sta­tut ou un autre. Mais la dé­fo­res­ta­tion illé­gale, sé­vè­re­ment sanc­tion­née en théo­rie seule­ment, est lar­ge­ment pra­ti­quée. Le gou­ver­ne­ment de Jair Bol­so­na­ro a de sur­croît clai­re­ment af­fir­mé et com­men­cé à concré­ti­ser sa vo­lon­té d’al­lé­ger les contrainte­s en la ma­tière. Les causes et les mé­ca­nismes de la dé­fo­res­ta­tion sont mul­tiples: la spé­cu­la­tion fon­cière, l’ex­ten­sion de l’éle­vage bo­vin, les grandes cultures mé­ca­ni­sées, le per­ce­ment de routes, la co­lo­ni­sa­tion agri­cole, les mines et l’ex­ploi­ta­tion fo­res­tière. Le pro­ces­sus va-t-il se pour­suivre ? « À court terme, es­time Le Tour­neau, et tant que le Bré­sil de­meu­re­ra prin­ci­pa­le­ment cen­tré sur sa crois­sance éco­no­mique, le mo­dèle mixte de mise en ré­serve d’une par­tie de l’es­pace et d’usage in­ten­sif des res­sources dans une autre par­tie a toutes les chances de res­ter do­mi­nant. Le poids res­pec­tif de cha­cun de ces deux termes dé­pen­dra de l’orien­ta­tion des gou­ver­ne­ments qui vont se suc­cé­der.»

Tous les mo­dèles de dé­ve­lop­pe­ment qui ont été ap­pli­qués dans cette ré­gion, fait ob­ser­ver le géo­graphe, «au lieu de ti­rer par­ti de ce que la fo­rêt pou­vait four­nir et des connais­sances des sociétés lo­cales pour sa ges­tion, ont pri­vi­lé­gié le pillage […] l’ex­ploi­ta­tion des res­sources non re­nou­ve­lables […] et le rem­pla­ce­ment de la fo­rêt par des sys­tèmes éco­lo­giques plus simples à gé­rer.» Des mo­dèles al­ter­na­tifs sont pos­sibles, mais sont-ils com­pa­tibles avec les exi­gences de ren­ta­bi­li­té du ca­pi­ta­lisme mon­dia­li­sé ? Le Tour­neau pa­raît en dou­ter, et on peut lé­gi­ti­me­ment par­ta­ger son scep­ti­cisme. La fo­rêt ama­zo­nienne telle que nous la connais­sons est-elle donc condam­née à dis­pa­raître pro­chai­ne­ment? Cet éco­sys­tème si par­ti­cu­lier pour­rait ré­sis­ter en­core un temps aux at­teintes dont il est vic­time ou se trans­for­mer pro­gres­si­ve­ment, mais aussi s’ef­fon­drer bru­ta­le­ment.

« Don­ner la terre sans hommes d’Ama­zo­nie aux hommes sans terre du Nor­deste. »

Feu dé­clen­ché à des fins de dé­fri­chage au coeur de l’Ama­zo­nie bré­si­lienne, en 2013. La dé­fo­res­ta­tion illé­gale, sé­vè­re­ment sanc­tion­née en théo­rie, est lar­ge­ment pra­ti­quée.

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