LA GROSSOPHOB­IE, UNE VIEILLE HIS­TOIRE

L’obé­si­té a beau être en nette pro­gres­sion par­tout dans le monde, les per­sonnes en sur­poids conti­nuent d’être stig­ma­ti­sées. Si le ju­ge­ment por­té sur les gros s’est fait plus sé­vère au fil des siècles, nos an­cêtres ne va­lo­ri­saient pas tant que ce­la la corp

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - AN­NA KATHARINA SCHAFFNER. The Times Li­te­ra­ry Sup­ple­ment.

L’obé­si­té a beau être en nette pro­gres­sion par­tout dans le monde, les per­sonnes en sur­poids conti­nuent d’être stig­ma­ti­sées. Si le ju­ge­ment por­té sur les gros s’est fait plus sé­vère au fil des siècles, nos an­cêtres ne va­lo­ri­saient pas tant que ce­la la cor­pu­lence.

Ces der­nières dé­cen­nies, les Bri­tan­niques ont ga­gné en cor­pu­lence. Se­lon le rap­port 2017 sur l’obé­si­té en An­gle­terre, 58% des femmes et 68% des hommes sont en sur­poids ou obèses, ain­si que 20% des en­fants âgés de 3 à 4 ans et plus d’un tiers des 10­11 ans 1. Le phé­no­mène est mon­dial : la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion mon­diale vit à pré­sent dans des pays où la sur­charge pon­dé­rale tue da­van­tage que l’in­suf­fi­sance pon­dé­rale. L’obé­si­té – c’est­à­dire un in­dice de masse cor­po­relle (IMC) su­pé­rieur à 30 – a qua­si­ment tri­plé dans le monde de­puis 1975.

Les per­sonnes en sur­charge pon­dé­rale ont beau être de plus en plus nom­breuses, elles conti­nuent à faire l’ob­jet de mé­pris et de dis­cri­mi­na­tion. Mal­gré des ef­forts concer­tés pour lut­ter contre les pré­ju­gés an­ti­gros – qu’ils soient la­tents ou fla­grants –, la grossophob­ie reste la forme de dis­cri­mi­na­tion fon­dée sur l’ap­pa­rence phy­sique la plus ré­pan­due et la plus ac­cep­tée so­cia­le­ment. Des ar­ticles alar­mistes évo­quant une «épi­dé­mie» mon­diale d’obé­si­té n’ont fait qu’ag­gra­ver le pro­blème en don­nant l’im­pres­sion que les plus en­ro­bés de nos sem­blables étaient sur le point de nous faire bas­cu­ler dans une apo­ca­lypse bio­po­li­tique. En 2015, une ac­tion par­ti­cu­liè­re­ment cruelle avait fait les gros titres. Un groupe bap­ti­sé «Les gros­so­phobes unis» avait dis­tri­bué dans le mé­tro de Londres des tracts qui di­saient : « Les glandes n’y sont pour rien, c’est votre glou­ton­ne­rie […]. Notre col­lec­tif dé­teste les gros et leur en veut. Nous nous op­po­sons à ce que vous consom­miez toute cette nour­ri­ture alors que la moi­tié de la pla­nète meurt de faim. Nous re­fu­sons que vous gas­pilliez l’ar­gent de la Sé­cu pour soi­gner votre goin­fre­rie égoïste. Et nous re­fu­sons que le porc, cet ani­mal ma­gni­fique, soit uti­li­sé comme in­sulte. Vous n’êtes pas un gros porc ou une grosse truie. Vous êtes un être hu­main gras et ré­pu­gnant.»

Cette farce fé­roce avait sus­ci­té l’in­di­gna­tion gé­né­rale, mais le tract ré­su­mait par­fai­te­ment les prin­ci­pales idées qui lé­gi­ti­ment la grossophob­ie dans l’ima­gi­naire col­lec­tif. On as­so­cie sou­vent l’obé­si­té à des traits de per­son­na­li­té dé­plai­sants (glou­ton­ne­rie, fai­blesse, manque de maî­trise de soi), à un gas­pillage égoïste des res­sources (ré­serves ali­men­taires, bud­get du sys­tème de san­té pu­blique) et à une of­fen­sive an­ti­so­ciale contre la san­té, le pa­tri­moine gé­né­tique et l’ave­nir du pays. Cer­tains y voient éga­le­ment un at­ten­tat es­thé­tique. Les per­sonnes en sur­poids pro­voquent un tel dé­goût, lais­sait en­tendre le tract, qu’une mé­ta­phore ani­male déso­bli­geante n’est pas suf­fi­sante. Leurs corps flasques font d’eux moins que des hu­mains mais aus­si moins que des ani­maux, c’est­à­dire des êtres proches de l’ab­jec­tion.

Cette aver­sion col­lec­tive de la graisse re­pose sur l’idée que l’obé­si­té est un choix de vie et que mai­grir n’est qu’une question de vo­lon­té. Cette croyance que

LE LIVRE Fat: A Cul­tu­ral His­to­ry of the Stuff of Life (« Le gras. Une his­toire cultu­relle de l’étoffe de la vie »), Reak­tion Books, 2019, 352 p.

L’AU­TEUR Ch­ris­to­pher E. Forth est pro­fes­seur d’his­toire à l’Uni­ver­si­té du Kan­sas. Il a pu­blié une di­zaine d’ou­vrages, no­tam­ment sur l’his­toire cultu­relle de la mas­cu­li­ni­té et du rap­port au corps.

la vo­lon­té fait tout a bien sûr été bat­tue en brèche par la science. Les psy­cho­logues constatent que la sur­ali­men­ta­tion peut être liée à un trau­ma­tisme ou à un deuil, la nour­ri­ture ser­vant de dé­ri­va­tif à des an­goisses et des conflits re­fou­lés, tan­dis que les so­cio­logues ont mis en évi­dence une cor­ré­la­tion sta­tis­tique entre obé­si­té et pau­vre­té. L’épi­dé­mio­lo­giste Michael Mar­mot montre dans «L’écart de san­té » 2, que la pré­va­lence de l’obé­si­té chez les femmes est de 21,7% dans les zones les plus pros­pères du Royaume

Uni et grimpe jus­qu’à 35% dans les plus dé­fa­vo­ri­sées. L’écart est en­core plus mar­qué chez les en­fants. À l’âge de 10 ans, la pro­por­tion est de 11,5 % dans les zones les plus riches et de 25 % dans les plus pauvres – soit plus du double. Pour­quoi ?

Des études montrent que les per­sonnes si­tuées au bas de l’échelle des re­ve­nus ont ten­dance à pri­vi­lé­gier les plai­sirs im­mé­diats, quels qu’ils soient. Dans un ar­ticle de 2011, les psy­cho­logues Miller, Chen et Par­ker émettent l’hypothèse que le stress chro­nique, qui va de pair avec la pau­vre­té, in­flue sur les taux d’hor­mones et les cir­cuits de ré­com­pense du cer­veau, de sorte que l’in­di­vi­du a ten­dance à pri­vi­lé­gier les gra­ti­fi­ca­tions les plus fa­ciles à ob­te­nir et les plus im­mé­diates 3. Un ni­veau de stress éle­vé s’ac­com­pagne sou­vent de mau­vais choix ali­men­taires. Et le chef An­tho­ny War­ner, connu pour son blog The An­gry Chef, où il dé­nonce les af­fir­ma­tions pseu­dos­cien­ti­fiques sur les « su­per­a­li­ments » et les régimes à la mode, pro­pose une ex­pli­ca­tion en­core plus trou­blante du lien entre obé­si­té et pau­vre­té. Quand on vit au jour le jour, en pri­vi­lé­giant des com­por­te­ments de court terme sou­vent no­cifs, c’est que la pers­pec­tive de len­de­mains sans fin est « in­sup­por­table», es­time­t­il. «Le lien entre pau­vre­té et obé­si­té s’étant ren­for­cé, le sur­poids est de­ve­nu un mar­queur de classe so­ciale » ain­si que l’in­dice d’une faute mo­rale, ajoute­t­il.

Dans « La vé­ri­té sur le gras » 4, War­ner montre que les idées les plus ré­pan­dues sur les causes de l’obé­si­té sont sou­vent sim­plistes, dé­pour­vues de fon­de­ment scien­ti­fique voire im­mo­rales, à com­men­cer par celle qui veut que les per­sonnes obèses le soient sim­ple­ment parce qu’elles mangent trop et ne font pas as­sez d’exer­cice. L’au­teur dé­ploie toute sa verve, toute sa maî­trise des don­nées dis­po­nibles et tout son sens de la nar­ra­tion pour dé­mon­trer que l’obé­si­té est un pro­blème ex­trê­me­ment com­plexe, qui re­quiert des stra­té­gies éla­bo­rées si l’on veut en ve­nir à bout. D’or­di­naire, les livres qui re­lèvent de la pen­sée com­plexe n’en­thou­siasment guère les foules, car leurs au­teurs re­fusent de four­nir des so­lu­tions toutes faites à des pro­blèmes pré­gnants. Et War­ner fait as­su­ré­ment vo­ler en éclats les cer­ti­tudes confor­tables du lec­teur. À l’en croire, presque toutes les stra­té­gies dé­ployées ac­tuel­le­ment pour com­battre l’obé­si­té sont mal conçues et in­ef­fi­caces, quand elles n’ag­gravent pas les choses.

Le livre de War­ner a l’in­té­rêt de mon­trer que l’obé­si­té n’est pas qu’un ter­rain scien­ti­fique mi­né – de pro­fonds désac­cords op­posent sou­vent des ex­perts des mêmes dis­ci­plines, les nu­tri­tion­nistes en par­ti­cu­lier : c’est aus­si un champ de ba­taille idéo­lo­gique. Se­lon le pos­tu­lat «san­téiste» et fon­da­men­ta­le­ment néo­li­bé­ral qui veut que nous soyons tous ca­pables de mo­bi­li­ser notre vo­lon­té pour nous amé­lio­rer, ceux qui ne par­viennent pas à maî­tri­ser leurs pro­blèmes de san­té sont les seuls res­pon­sables de leurs com­por­te­ments, ju­gés no­cifs et en­tiè­re­ment de leur fait. Vue sous cet angle, l’obé­si­té dé­coule d’un manque de force mo­rale. En pri­vi­lé­giant la mal­bouffe, les obèses mettent le sys­tème de san­té à rude épreuve, et, de là à leur dé­nier l’ac­cès aux soins, il n’y a qu’un pas, que cer­taines agences ré­gio­nales de san­té au Royaume­Uni ont dé­jà fran­chi: deux d’entre elles ont dé­ci­dé en 2017 de re­fu­ser les in­ter­ven­tions chi­rur­gi­cales de rou­tine aux pa­tients dont l’IMC était su­pé­rieur à 40, un choix très cri­ti­qué.

En ana­ly­sant les don­nées sur le rôle du mi­lieu so­cioé­co­no­mique, du stress, de la pré­dis­po­si­tion gé­né­tique, des dés­équi­libres hor­mo­naux, du mé­ta­bo­lisme, des troubles du som­meil, des traits de per­son­na­li­té, de la so­li­tude, de la stig­ma­ti­sa­tion et, pa­ra­doxa­le­ment, des régimes à ré­pé­ti­tion, War­ner par­vient à mettre à mal les fon­de­ments idéo­lo­giques de la vi­sion hy­gié­niste de l’obé­si­té. Beau­coup de ces fac­teurs échap­pe­ment com­plè­te­ment au contrôle des in­di­vi­dus. War­ner re­met aus­si en cause les don­nées sur les­quelles se fonde ha­bi­tuel­le­ment l’idée très ré­pan­due d’une « épi­dé­mie » d’obé­si­té, avec ses conno­ta­tions de conta­gion et de ma­la­die. L’IMC, af­firme­t­il, n’est pas un in­di­ca­teur per­ti­nent pour ju­ger du poids idéal d’une per­sonne en fonc­tion de sa taille, et il a été bran­di ces der­nières dé­cen­nies pour se­mer un vent de pa­nique mo­rale. Il re­met aus­si en cause les ver­tus amai­gris­santes et les bien­faits sup­po­sés pour la san­té de presque tous les régimes en vogue – pauvre en li­pides, pauvre en glu­cides, pa­léo­li­thique, cé­to­gène, Mia­mi, sans glu­ten – et montre que, pour la plu­part des gens, ils n’ont au­cun ef­fet du­rable.

Tout ce­la est louable et convain­cant, mais War­ner fait une im­passe cu­rieuse. Il évoque de nom­breux fac­teurs plus ou moins im­por­tants pou­vant in­ter­ve­nir dans l’obé­si­té, tels que l’ho­mo­ga­mie (les per­sonnes ayant un IMC éle­vé sont plus sus­cep­tibles de faire des en­fants avec des conjoints de cor­pu­lence sem­blable; et ces couples ont ten­dance à avoir da­van­tage d’en­fants que les couples de poids moyen) ou bien l’âge à la ma­ter­ni­té (ap­pa­rem­ment, plus la gros­sesse est tar­dive, plus l’en­fant est sus­cep­tible de de­ve­nir obèse). Mais il ne dit rien des stra­té­gies mar­ke­ting agres­sives des­ti­nées à pro­mou­voir des plats cui­si­nés riches en ca­lo­ries et pauvres en nu­tri­ments, sou­vent com­mer­cia­li­sés en por­tions énormes à un prix mo­dique. Le re­fus de War­ner de gra­ti­fier l’in­dus­trie agroa­li­men­taire d’un cha­pitre à part en­tière est lui­même idéo­lo­gique, et ce­la ap­porte de l’eau au mou­lin de ceux qui voient dans les re­com­man­da­tions nu­tri­tion­nelles un mé­pris condes­cen­dant des classes moyennes à l’égard du mode de vie des classes po­pu­laires. « Al­lez, en­le­vez­leur les nug­gets de pou­let qu’ils avaient pré­vus pour le dî­ner ce soir, écrit­il. Ces nug­gets qu’ils ont les moyens d’ache­ter et qu’ils savent que leurs en­fants man­ge­ront. Rem­pla­cez­les par quelque chose que vous ju­gez plus sain, plus conve­nable, plus classe moyenne. Et voyez si ça trans­forme vrai­ment leur vie.» Mais War­ner ou­blie à l’évi­dence qu’il y a un juste mi­lieu entre dire: «Qu’ils mangent du chou kale et du qui­noa ! » et nier comme il le fait qu’il existe de mau­vais choix ali­men­taires. Se nour­rir ex­clu­si­ve­ment de chips, de frites, de gâ­teaux, de cho­co­lat et d’ailes de pou­let pa­nées hy­per­ca­lo­riques et bour­rés d’ad­di­tifs, le tout ar­ro­sé de bois­sons su­crées, pose for­cé­ment pro­blème. Certes, les rai­sons pour les­quelles on en vient à s’ali­men­ter ain­si sont com­plexes et peuvent très bien te­nir à des fac­teurs qu’on ne maî­trise pas. Mais, à la base, et mal­gré les que­relles d’ex­perts et les re­com­man­da­tions nu­tri

tion­nelles qui ne cessent de chan­ger, il semble par­fai­te­ment jus­ti­fié de conseiller de li­mi­ter au maxi­mum la consom­ma­tion d’ali­ments su­crés, sa­lés et gras, qui sont riches en ca­lo­ries et pauvres en nu­tri­ments. Et de pré­ci­ser que, si ces ali­ments consti­tuent l’es­sen­tiel de nos re­pas quo­ti­diens, nous al­lons au­de­vant de graves pro­blèmes de san­té.

Se­lon une étude pu­bliée en 2019 dans la re­vue mé­di­cale bri­tan­nique The Lan­cet, la mau­vaise ali­men­ta­tion est la première cause de mor­ta­li­té dans le monde. Elle est res­pon­sable de 22% des dé­cès chez les adultes et est donc plus no­cive que n’im­porte quel autre fac­teur de risque, y com­pris le ta­bac. Les régimes trop riches en sel sont les plus meur­triers. À lire War­ner, on a tou­te­fois l’im­pres­sion que la « mé­chante in­dus­trie agroa­li­men­taire », qui pro­duit et com­mer­cia­lise des ali­ments sans va­leur nu­tri­tive, est une chi­mère in­ven­tée par la gauche. Celle­ci, af­firme­t­il, a at­tri­bué la crise de l’obé­si­té à « des en­tre­prises ir­res­pon­sables et exi­gé l’en­ca­dre­ment des ac­ti­vi­tés de ces conglo­mé­rats mal­fai­sants. Elle a pro­po­sé de mettre en place des taxes afin de frei­ner les ventes de ces in­dus­triels qu’elle hon­nit, sans se sou­cier de leur ef­fet sur les res­sources des po­pu­la­tions les plus vul­né­rables ».

De même, dans son cha­pitre consa­cré aux fac­teurs en­vi­ron­ne­men­taux, War­ner frôle le ni­hi­lisme thé­ra­peu­tique puis­qu’il voit dans toute me­sure concrète des pro­blèmes po­ten­tiels. Il écarte sans autre forme de pro­cès l’idée de taxer les bois­sons su­crées, par exemple, au mo­tif qu’il s’agi­rait d’une in­gé­rence de l’État dans le libre jeu du mar­ché qui por­te­rait pré­ju­dice aux plus pauvres. Et pour­tant, il est clai­re­ment éta­bli que cette me­sure donne des ré­sul­tats: à dé­faut d’être une so­lu­tion mi­racle, c’est un pre­mier pas dans la bonne di­rec­tion. War­ner s’alié­ne­ra beau­coup de lec­teurs en ac­cu­sant les in­ter­ven­tion­nistes de vou­loir ins­tau­rer un «contrôle au­to­ri­taire sur les den­rées» et d’im­po­ser des choix ali­men­taires éli­tistes aux classes po­pu­laires. Et son re­fus de consi­dé­rer le sur­poids comme une fai­blesse mo­rale aga­ce­ra ceux qui croient à la res­pon­sa­bi­li­té in­di­vi­duelle. Le plus re­gret­table, c’est que War­ner ne consacre que trois pages à ex­po­ser les grandes lignes d’une so­lu­tion très in­té­res­sante à la crise de l’obé­si­té. Ce qui au­rait pu être la par­tie la plus construc­tive de son dé­ve­lop­pe­ment – il pré­co­nise une ap­proche co­or­don­née as­so­ciant in­di­vi­dus, col­lec­ti­vi­té, sys­tème de san­té pu­blique, sys­tème édu­ca­tif et en­tre­prises – est à peine ébau­ché.

Dire que les obèses sont avant tout vic­times de la pau­vre­té, de troubles liés à l’en­fance, de pré­dis­po­si­tions gé­né­tiques, de troubles en­do­cri­niens, d’une in­dus­trie agroa­li­men­taire sans scru­pules ou d’une fai­blesse de ca­rac­tère est bien sûr une question de point de vue et d’opi­nions po­li­tiques. Mais fus­ti­ger les per­sonnes en sur­poids et leur im­pu­ter toute sorte de mé­faits, de l’at­ten­tat es­thé­tique au crime bio­po­li­tique, n’est pas nou­veau. Notre rap­port au gras a une longue his­toire qui re­monte à l’An­ti­qui­té, comme le montre si bien Ch­ris­to­pher E. Forth dans Fat: A Cul­tu­ral His­to­ry of the Stuff of Life.

Si le ju­ge­ment por­té sur les gros de­vient de plus en plus sé­vère à l’époque mo­derne, et sur­tout à par­tir du dé­but du xxe siècle, ob­serve l’au­teur, il ne faut pas croire, comme on l’af­firme sou­vent, que nos an­cêtres des temps pré­mo­dernes va­lo­ri­saient tant que ce­la la cor­pu­lence. Ils avaient un sen­ti­ment am­bi­va­lent à son égard. Le gras n’a ja­mais été un sym­bole ex­clu­si­ve­ment po­si­tif de fer­ti­li­té fé­mi­nine et de vi­ta­li­té, comme semble le sug­gé­rer, par exemple, la Vé­nus de Willen­dorf, cette cé­lèbre sta­tuette tout en ron­deurs. Il a tou­jours ren­voyé à l’idée d’ani­ma­li­té, de pou­voir, de dé­chéance, d’im­pu­re­té, de pri­mi­ti­vi­té, de manque de dis­cer­ne­ment.

Le gras nous dé­goûte, ex­plique Forth, parce qu’il nous rap­pelle notre ani­ma­li­té et l’iné­luc­ta­bi­li­té de notre dé­chéance phy­sique. Ce dé­goût est es­sen­tiel­le­ment une ré­ac­tion aux réa­li­tés de la vie or­ga­nique, qui ont trait à la fois à la dé­gé­né­res­cence et à la fer­ti­li­té. Il té­moigne donc d’une forte am­bi­va­lence à l’égard de la chair hu­maine et d’une crainte de la conta­mi­na­tion. Nos concep­tions de la beau­té et de la san­té va­rient en fonc­tion de l’époque et du lieu, mais Forth montre que notre at­ti­tude à l’égard du gras dé­coule éga­le­ment des pro­prié­tés phy­siques de la chose. Notre per­cep­tion de la cor­pu­lence, fait­il ob­ser­ver, est liée à la na­ture pro­téi­forme du gras, à des pra­tiques d’éle­vage telles que l’en­grais­se­ment du bé­tail, ou en­core à la no­tion bi­blique de « graisse de la terre » 5. La graisse, rap­pelle­t­il, est une «sub­stance phy­si­que­ment et concep­tuel­le­ment in­sai­sis­sable ». Elle est vis­queuse, in­flam­mable et source d’éclai­rage; elle a la pro­prié­té de pas­ser de l’état so­lide à l’état li­quide et peut aus­si se dé­ma­té­ria­li­ser. Les corps gras ba­fouent toutes les règles qui s’ap­pliquent ha­bi­tuel­le­ment aux so­lides et aux li­quides. Les huiles, par exemple, ne rentrent pas tout à fait dans la ca­té­go­rie des li­quides parce qu’elles sont trop vis­queuses, et les graisses, molles et gluantes, ne sont pas non plus com­plè­te­ment des so­lides. Ce­la peut sus­ci­ter des in­quié­tudes. Comme le dit Forth, « plu­tôt que de se sou­mettre pas­si­ve­ment à notre tou­cher, les corps gras semblent nous tou­cher en re­tour, en adhé­rant aux sur­faces et en se fixant sur nos corps ».

L’em­bon­point, note Forth, est as­so­cié à la bê­tise, au manque de vi­gueur et à la fai­néan­tise de­puis la Grèce an­tique. Les stoï­ciens, no­tam­ment, avaient le luxe et le confort en hor­reur, et l’obé­si­té était pour eux le signe ex­té­rieur d’un ca­rac­tère laxiste et ef­fé­mi­né et d’une mol­lesse mo­rale. Les Spar­tiates ne to­lé­raient pas la dif­fé­rence phy­sique et châ­tiaient les corps qui s’écar­taient un peu trop de l’idéal de min­ceur. Les per­sonnes grosses étaient me­na­cées de ban­nis­se­ment si elles ne s’amen­daient pas; les es­claves cor­pu­lents étaient sou­vent exé­cu­tés, et leurs maîtres sanc­tion­nés.

Le mé­pris qu’ins­pi­raient les corps obèses dans la Grèce et la Rome an­tiques cède la place chez les chré­tiens du haut Moyen Âge à quelque chose qui se rap­proche du dé­goût mo­derne, nous dit Forth. La cor­pu­lence est alors sy­no­nyme d’at­ta­che­ment au monde d’ici­bas et ré­vèle ain­si « l’in­ca­pa­ci­té des âmes pé­che­resses à ac­cé­der à la

trans­cen­dance ». Ju­das Is­ca­riote, par exemple, est sou­vent re­pré­sen­té sous les traits d’un homme gros, sa chair té­moi­gnant d’une «dé­pra­va­tion si ex­trême qu’il était de­ve­nu ré­pu­gnant et ab­ject jus­qu’au bout des ongles ». On pen­sait que ses yeux étaient si en­flés qu’il était lit­té­ra­le­ment « in­ca­pable de voir la lu­mière ». La graisse té­moi­gnait d’« une at­trac­tion vers le bas exer­cée sur les es­prits, voire sur les âmes », écrit Forth, d’une sou­mis­sion aux ap­pé­tits du corps et à la souillure du monde ma­té­riel. Les hommes ven­tri­po­tents étaient per­çus comme des glou­tons dé­bau­chés, in­ca­pables de maî­tri­ser leurs ap­pé­tits. Un des doc­teurs de l’Église, Jean Ch­ry­so­stome, qui fut ar­che­vêque de Cons­tan­ti­nople à la fin du ive siècle, était par­ti­cu­liè­re­ment sé­vère à l’égard des ventres re­bon­dis et des bras po­te­lés. Il ne pou­vait ima­gi­ner spec­tacle plus ré­pu­gnant que ce­lui de «l’homme qui nour­rit son obé­si­té et se fait traî­ner comme un phoque » 6.

Dans l’Eu­rope mé­dié­vale, l’em­bon­point connaît son heure de gloire grâce à une suc­ces­sion de rois dont les sil­houettes mas­sives té­moignent de leur puis­sance, de leur no­blesse et de leur au­to­ri­té. Après la conquête nor­mande de l’An­gle­terre, Guillaume le Con­qué­rant de­vint si énorme qu’à sa mort, en 1087, «il fal­lut tas­ser son corps pour le faire ren­trer dans son cer­cueil ». Mais le plus cé­lèbre des sou­ve­rains be­don­nants est sans au­cun doute le roi d’An­gle­terre Hen­ri VIII.

Il avait fi­ni par être trop lourd pour mar­cher ou même se te­nir de­bout, mais ses va­lets par­ve­naient tou­jours, semble­t­il, à le his­ser sur son che­val pour qu’il s’adonne à la fau­con­ne­rie. Son cé­lèbre portrait peint par Hans Hol­bein le Jeune en 1540 met en évi­dence le lien entre l’em­bon­point, le pou­voir et la no­blesse.

Au cours des fes­ti­vi­tés mé­dié­vales du Mar­di gras, le gras sym­bo­lise la vo­lup­té et l’abon­dance. Le car­na­val cé­lèbre la vic­toire du gras sur le maigre. Pen­sez seule­ment à ces ta­bleaux de Brue­gel l’An­cien où l’on voit des pay­sans bien en chair dan­ser et fes­toyer. Mais, même à son heure de gloire, le gras conserve une charge sym­bo­lique am­bi­guë et des conno­ta­tions pé­jo­ra­tives.

L’idée que l’on se fai­sait à l’époque des pro­por­tions idéales, ex­plique Forth, dé­cou­lait des pré­ven­tions que l’on avait contre le re­lâ­che­ment et la mol­lesse et qui ré­sul­taient entre autres d’un re­gain d’in­té­rêt pour les ver­tus clas­siques et d’une ré­ac­tion contre un confort ma­té­riel de plus en plus va­lo­ri­sé. On s’in­quié­tait de la « mol­lesse » de la vie mo­derne. L’ac­cent mis sur le contrôle des pro­ces­sus phy­sio­lo­giques et le sou­ci de l’ap­pa­rence se ma­ni­festent par l’avè­ne­ment des ma­nières de table, la dif­fu­sion des ma­nuels de sa­voir­vivre et le raf­fi­ne­ment du goût – au­tant de mar­queurs des élites cultu­relles. Tout ce­la contri­bue, sou­ligne Forth, à «désa­ni­ma­li­ser le corps du gour­mand ». Les pro­duits de luxe étant de plus en plus fa­ciles à se pro­cu­rer, le sur­poids de­vient plus ré­pan­du – plus dé­mo­cra­tique –, et l’on exige da­van­tage des in­di­vi­dus qu’ils fassent preuve de maî­trise de soi afin de se dis­tin­guer.

Le xviiie siècle marque le «désen­chan­te­ment du gras», qui est de moins en moins sou­vent as­so­cié à la vie et à la vi­ta­li­té, et de plus en plus à un far­deau et à une souillure. Comme dit Forth, « la graisse de­ve­nait l’an­ti­thèse de la grâce ». Puis, avec l’ex­pan­sion co­lo­niale des xviiie et xixe siècles, le gras prend des conno­ta­tions ra­ciales. Il est sy­no­nyme de pri­mi­tif, de bar­bare, de sau­vage, de pa­res­seux, tan­dis que la min­ceur dé­note la ci­vi­li­sa­tion blanche, le raf­fi­ne­ment, l’ar­deur au tra­vail et la maî­trise de soi.

Au xixe siècle, la mé­de­cine se met à ré­prou­ver l’em­bon­point de fa­çon plus sys­té­ma­tique, y voyant le signe avant­cou­reur de toutes sortes de ma­la­dies. Mais la mo­der­ni­té, écrit Forth, a ce­ci de pa­ra­doxal qu’elle « prône les ver­tus de la maî­trise de soi tout en créant des condi­tions fa­vo­rables aux ex­cès et à l’hé­do­nisme». Le dé­goût mo­derne du gras té­moigne au fond de l’uto­pie d’un corps per­fec­tible à l’in­fi­ni, pur et trans­cen­dan­tal. Ce­la est par­ti­cu­liè­re­ment ma­ni­feste dans le dis­cours sur la perte de poids, qui re­court sou­vent à des images qua­si re­li­gieuses de re­nais­sance et de ré­gé­né­ra­tion et se fonde sur le cycle louange­confes­sion­ex­pia­tion. Il y a là comme une im­pres­sion de dé­jà­vu: les fan­tasmes de pu­re­té dans l’ali­men­ta­tion et l’hy­giène de vie ne sont pas si éloi­gnés de ceux qui ont trait à la sexua­li­té ou à la cou­leur de peau. Contrô­ler son ali­men­ta­tion, de quelque ma­nière que ce soit, re­vient sur­tout à trou­ver une échap­pa­toire au tu­multe de la vie bio­lo­gique et à notre condi­tion d’êtres vi­vants.

La question du gras a tou­jours di­vi­sé les fé­mi­nistes. D’un cô­té, des mi­li­tantes telle la psy­cho­thé­ra­peute Su­sie Or­bach ex­hortent les femmes à se li­bé­rer des concep­tions pa­triar­cales et op­pres­sives de la beau­té fé­mi­nine, du dik­tat du re­gard mas­cu­lin et des formes mi­so­gynes de stig­ma­ti­sa­tion de leurs corps. Elles cé­lèbrent des mo­dèles de beau­té moins nor­ma­tifs et plus ou­verts à la di­ver­si­té. Les ob­jec­tifs et les mé­thodes du mou­ve­ment «bo­dy po­si­tive» pour l’ac­cep­ta­tion de tous les types de corps sont en phase avec ceux des fé­mi­nistes. Dans les an­nées 1970, les fé­mi­nistes brû­laient des sou­tiens­gorge; les mi­li­tants du mou­ve­ment d’ac­cep­ta­tion des gros, des ma­nuels de ré­gime. D’un autre cô­té, les ron­deurs ont tou­jours été as­so­ciées aux rôles de mère et de ma­trone, et, par consé­quent, à la sou­mis­sion et à la ser­vi­tude do­mes­tique, si bien que min­cir peut aus­si être une fa­çon de gar­der ou de re­prendre le contrôle sur sa vie, de re­cou­vrer sa ca­pa­ci­té d’ac­tion. Les femmes sont dès lors face à une in­jonc­tion contra­dic­toire. Qu’elles gardent la ligne ou qu’elles «se laissent al­ler » après avoir eu des en­fants, on peut y voir un acte de sou­mis­sion de leur part, une fa­çon de se confor­mer au mo­dèle do­mi­nant de la beau­té fé­mi­nine ou à ce que l’on at­tend d’elles, à sa­voir qu’elles fassent pas­ser leurs de­voirs bio­lo­giques en pre­mier, une forme d’ac­cep­ta­tion des sté­réo­types de genre. Et le pro­blème se com­plique lorsque la cou­leur de peau entre en jeu.

Notre grossophob­ie ac­tuelle dé­coule d’une peur des femmes noires, ex­plique la so­cio­logue Sa­bri­na Strings dans «La peur du corps noir. Les ori­gines ra­ciales de la grossophob­ie» 7. Comme Ch­ris­to­pher Forth, elle montre que l’adi­po­si­té a été as­so­ciée dès le xviiie siècle à l’idée de « sau­va­ge­rie » afri­caine. Se­lon elle, les

consi­dé­ra­tions ra­ciales, mo­rales et re­li­gieuses ont da­van­tage contri­bué à l’idéal mo­derne de min­ceur aux États­Unis que le dis­cours mé­di­cal du xxe siècle. Son ana­lyse de la presse fé­mi­nine amé­ri­caine du xixe siècle est à cet égard éclai­rante. Dans un ar­ticle in­ti­tu­lé «Du mal­heur d’être grosse» et pa­ru dans le ma­ga­zine de mode Har­per’s Ba­zaar en 1897, Edith Bi­ge­low qua­li­fie l’em­bon­point de « dé­lit » et de « dif­for­mi­té ». « Être grosse, af­fir­met­elle, est la chose la moins sou­hai­table qui soit. C’est dan­ge­reux pour les or­ganes vi­taux et dé­vas­ta­teur pour l’or­gueil […]. Je dis qu’être grosse – être, oh, quel mot af­freux, obèse – c’est être mal­heu­reuse.» Il n’a été de bon ton pour une femme d’être grosse que dans «des époques ré­vo­lues et des contrées loin­taines », écrit Strings. Au­tre­ment dit, l’em­bon­point est pré­sen­té ici comme une ré­gres­sion, à la fois dans le temps et dans l’évo­lu­tion, et comme un signe d’in­fé­rio­ri­té ra­ciale. Une dame de la bonne so­cié­té en sur­poids, conclut Bi­ge­low, « n’au­ra de suc­cès que si elle se ma­quille le vi­sage en noir, se pare de perles puis se rend sous ces cli­mats tor­rides où les femmes, comme les co­chons, se vendent au poids ».

Strings dé­montre éga­le­ment que grossophob­ie et « fé­ti­chisme de la min­ceur » vont de pair. Le mythe de la femme sau­vage noire et grosse – avec toutes ses conno­ta­tions de vul­ga­ri­té, d’avi­di­té, d’hy­per­sexua­li­té, d’im­mo­ra­li­té et d’al­té­ri­té ra­di­cale – était in­dis­pen­sable à la construc­tion d’un idéal de femme blanche ci­vi­li­sée et mince, et plus gé­né­ra­le­ment, d’une su­pé­rio­ri­té WASP. Ce mythe a ser­vi à la fois à «avi­lir les femmes noires et à dis­ci­pli­ner les femmes blanches », écrit Strings. Quand le corps mé­di­cal s’est in­té­res­sé au sur­poids, ces as­so­cia­tions avaient dé­jà cours, et la mé­de­cine n’a fait que lé­gi­ti­mer des hié­rar­chies de race, de sexe et de classe exis­tantes.

Quand on a lu le livre de Ch­ris­to­pher Forth, on ne peut qu’être en désac­cord avec cer­taines for­mules à l’em­porte­pièce, du genre « l’idéal ac­tuel de min­ceur est ra­cia­li­sé et ra­ciste dans son es­sence même ». Il existe in­dé­nia­ble­ment de­puis le xviiie siècle un lien entre le sur­poids et l’al­té­ri­té ra­ciale, des femmes noires en par­ti­cu­lier, dans l’ima­gi­naire col­lec­tif amé­ri­cain. D’in­si­dieux par­ti pris mé­di­caux de toutes sortes sont là pour en té­moi­gner. Mais bien d’autres fac­teurs entrent en ligne de compte dans notre grossophob­ie per­sis­tante: cer­tains ont trait à la classe so­ciale et au sexe, cer­tains sont bien an­té­rieurs aux Lu­mières, cer­tains, en­core, comme le montre Forth, tiennent au cô­té pro­téi­forme du gras. Il reste beau­coup à dire sur les rai­sons de notre re­pré­sen­ta­tion in­cons­ciente du gras et sur ce que ce­la ré­vèle de notre han­tise de l’im­puis­sance, de la dé­com­po­si­tion, de la stig­ma­ti­sa­tion et de la perte de contrôle – et de nos dé­si­rs in­avoués. Comme le dé­montre si bien An­tho­ny War­ner, les dis­cours uni­voques sur les causes et les si­gni­fi­ca­tions du sur­poids ne peuvent rendre compte de ce phé­no­mène in­sai­sis­sable.

Portrait de Ge­rard An­driesz Bi­cker, par le peintre hol­lan­dais Bar­tho­lo­meus Van der Hel­st (vers 1642). Pour beau­coup, l’obé­si­té dé­note une fai­blesse de ca­rac­tère.

Saart­jie Baart­man, ache­tée en Afrique du Sud par un fo­rain, fut ex­hi­bée dans l’Eu­rope du dé­but du xixe siècle sous le nom de « Vé­nus hot­ten­tote ».

Is­raël, 2011. Des can­di­dates au concours de beau­té Miss Ronde, or­ga­ni­sé chaque an­née à Beer­she­ba. Dans la mode, les man­ne­quins «grande taille» sont de plus en plus re­cher­chées.

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