POUR UNE POI­GNÉE DE CLOUS DE GI­ROFLE

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - CH­RIS­TIAN JOSTMANN. Die Zeit.

Ma­gel­lan, dont la flotte fut la première à faire le tour du monde, a é­té é­ri­gé en plus grand na­vi­ga­teur de tous les temps et en hé­ros de la science. Mais sa mo­ti­va­tion é­tait tout autre lors­qu’il prit la mer en 1519 : il de­vait trou­ver pour l’Es­pagne une voie ma­ri­time vers les îles aux é­pices de l’Asie du Sud-Est.

Ma­gel­lan, dont la flotte fut la première à faire le tour du monde, a été éri­gé en plus grand na­vi­ga­teur de tous les temps et en hé­ros de la science. Lors­qu’il prit la mer en 1519, sa mo­ti­va­tion était pour­tant tout autre : il de­vait trou­ver pour l’Es­pagne une voie ma­ri­time vers les îles aux épices de l’Asie du Sud-Est.

Il fal­lut six se­maines aux char­re­tiers pour ache­mi­ner tout le char­ge­ment jus­qu’à l’em­bou­chure du Gua­dal­qui­vir. Les na­vires avaient dé­jà quit­té Sé­ville le 10 août 1519, mais, comme le fleuve qui re­lie la ville es­pa­gnole à l’océan At­lan­tique est trop peu pro­fond à maints en­droits, ils ne pou­vaient le des­cendre à pleine charge. On dut ache­mi­ner leur car­gai­son pe­tit à pe­tit par la route.

Pour l’es­sen­tiel, il s’agis­sait de vivres des­ti­nés à nour­rir 239 hommes d’équi­page pen­dant deux ans. On s’était donc pro­cu­ré 2138 quin­taux de bis­cuits, 200 ton­neaux de mo­rue sé­chée, 984 meules de fro­mage, 8500 litres de lé­gumes secs, 57 quin­taux de lard, 48 quin­taux d’huile de table, 18 quin­taux de rai­sins secs, sept vaches vi­vantes ain­si qu’une quan­ti­té consi­dé­rable de sucre, de vi­naigre, d’ail, de figues, d’amandes, de miel, de pâte de coing, de sel et… de vin. Des agents de la Cou­ronne es­pa­gnole s’étaient ren­dus tout spé­cia­le­ment à Je­rez et en avaient ache­té pour 1500 du­cats d’or. C’était de loin le poste le plus im­por­tant dans le livre de comptes de la flotte: les 500 fûts coû­taient plus que cha­cun des cinq na­vires et plus que l’en­semble de l’ar­me­ment, ca­nons, poudre et mu­ni­tions com­pris.

En­fin, les mar­chan­dises de troc furent li­vrées. C’est l’évêque de Bur­gos lui­même, Juan Ro­drí­guez de Fon­se­ca, qui en avait éta­bli la liste, et le né­go­ciant Cristó­bal de Ha­ro avait four­ni ce qu’il fal­lait : outre les étoffes teintes, les cha­peaux, les peignes, les mi­roirs, les ha­me­çons et les perles en verre, « 400 dou­zaines de cou­teaux de la pire es­pèce en pro­ve­nance d’Al­le­magne ». Ces ba­bioles étaient des­ti­nées à être échan­gée sur le lieu de des­ti­na­tion, aux confins orien­taux des Indes, contre des clous de gi­rofle qui se mon­naye­raient une for­tune sur la place d’An­vers.

Cristó­bal de Ha­ro et Juan Ro­drí­guez de Fon­se­ca étaient les bailleurs de fonds de cette ex­pé­di­tion com­mer­ciale qui de­vait per­mettre de trou­ver en­fin une route oc­ci­den­tale vers l’Asie : la route orien­tale, qui pas­sait par le cap de Bonne-Es­pé­rance, était en ef­fet fer­mée aux na­vires es­pa­gnols de­puis que l’Es­pagne et le Por­tu­gal avaient si­gné le trai­té de Tor­de­sillas, en 1494. En ver­tu de cet ac­cord, la moi­tié orien­tale de la Terre re­ve­nait au Por­tu­gal, la moi­tié oc­ci­den­tale à l’Es­pagne. Un mé­ri­dien si­tué à 2 200 ki­lo­mètres à l’ouest des îles du Cap-Vert ser­vait de ligne de dé­mar­ca­tion.

Toutes les ex­pé­di­tions que Fon­se­ca avait mises sur pied jusque-là s’étaient heur­tées à la masse conti­nen­tale de l’Amé­rique. À 50 ans pas­sés, Fon­se­ca était membre du Con­seil de Cas­tille, au sein du­quel, de­puis l’époque de Ch­ris­tophe Co­lomb, il pré­si­dait à l’édi­fi­ca­tion de l’em­pire co­lo­nial es­pa­gnol. Ce­la fai­sait long­temps qu’il as­pi­rait à une ex­ten­sion vers l’Asie: les pos­ses­sions es­pa­gnoles des An­tilles ne rap­por­taient guère par rap­port à ce que le roi du Por­tu­gal ti­rait du com­merce avec les Indes. An­née après an­née, on dé­char­geait sur les quais de Lis­bonne des mil­liers de sacs de poivre, de can­nelle, de mus­cade, de clous de gi­rofle et d’autres épices, qui as­su­raient au roi Ma­noel le For­tu­né, comme l’ap­pe­laient ses cour­ti­sans, des re­ve­nus fa­bu­leux.

Le mar­chand Cristó­bal de Ha­ro s’in­té­res­sait lui aus­si de­puis long­temps à la route oc­ci­den­tale vers l’Asie. Il était à la tête d’une mai­son de né­goce dont

le siège était à Bur­gos et qui pos­sé­dait des suc­cur­sales à Lis­bonne et à An­vers. Ha­ro lui-même avait ré­si­dé de nom­breuses an­nées à Lis­bonne, d’où il avait en­voyé des flottes mar­chandes aux Indes, en Afrique et au Bré­sil. Lorsque la main de fer avec la­quelle le roi Ma­noel ré­gle­men­tait le com­merce outre-mer de­vint trop pe­sante pour lui, il re­vint à Bur­gos et se tour­na vers la Cou­ronne es­pa­gnole. Outre son ex­per­tise et ses ca­pi­taux, il avait autre chose à of­frir au Con­seil de Cas­tille: il connais­sait deux Por­tu­gais à qui l’on pou­vait faire confiance pour me­ner une ex­pé­di­tion aux Indes.

L’un, Rui Fa­lei­ro, était un as­tro­logue qui af­fir­mait pou­voir cal­cu­ler la lon­gi­tude. Si les ma­rins de l’époque sa­vaient dé­ter­mi­ner la la­ti­tude (en uti­li­sant le qua­drant, an­cêtre en bois du sex­tant), la lon­gi­tude leur po­sait des pro­blèmes car ils me­su­raient le temps à bord avec des sa­bliers. Or connaître la lon­gi­tude était im­por­tant pour une ex­pé­di­tion qui au­rait à son­der la fron­tière oc­ci­den­tale de la moi­tié es­pa­gnole du monde. Per­sonne ne sa­vait où les hé­mi­sphères por­tu­gais et es­pa­gnol se ren­con­traient à l’autre bout de la Terre. Un ex­pert comme Fa­lei­ro se­rait donc très utile.

L’autre homme que Cristó­bal de Ha­ro fit en­trer dans la danse était un gen­til­homme des en­vi­rons de Por­to, Fernão de Ma­galhães, qui al­lait de­ve­nir plus tard mon­dia­le­ment cé­lèbre sous le nom de Ma­gel­lan 1. Ma­galhães était is­su d’une illustre fa­mille et avait com­bat­tu aux Indes pen­dant huit ans. En 1509, il avait par­ti­ci­pé à la première in­cur­sion de ses com­pa­triotes à Ma­lac­ca et, en 1511, à la prise de la mé­tro­pole com­mer­ciale ma­laise. Il connais­sait donc de première main le monde de l’océan In­dien et le com­merce des épices. Il dis­po­sait éga­le­ment de pré­cieux contacts : un de ses amis s’était éta­bli aux Mo­luques, un mi­nus­cule ar­chi­pel si­tué à l’ex­tré­mi­té orien­tale de l’In­do­né­sie ac­tuelle et, à l’époque, le seul en­droit au monde où l’on trou­vait des gi­ro­fliers.

Grâce à ses connais­sances et aux lettres qu’il avait re­çues de son ami, Ma­galhães avait ac­quis la convic­tion que les îles aux épices étaient si­tuées tel­le­ment à l’est qu’elles ap­par­te­naient dé­jà à l’ouest, c’es­tà-dire à la moi­tié es­pa­gnole du monde – une opi­nion que Fa­lei­ro par­ta­geait et qu’on écou­tait avec plai­sir en Es­pagne. C’est là que Ma­galhães et Fa­lei­ro se ren­dirent à la fin de 1517 pour pro­po­ser un mar­ché au jeune roi Charles Ier, le fu­tur em­pe­reur Charles Quint : il met­trait une flotte à leur dis­po­si­tion et leur ver­se­rait une solde rai­son­nable, en échange de quoi non seule­ment ils trou­ve­raient une route ma­ri­time oc­ci­den­tale vers les Mo­luques, mais ils pren­draient éga­le­ment pos­ses­sion de l’ar­chi­pel pour le compte de la Cou­ronne es­pa­gnole.

Le mis­sion­naire Bar­to­lo­mé de Las Ca­sas, qui ren­con­tra Ma­galhães à la cour de Val­la­do­lid en fé­vrier 1518, le dé­crit de la sorte: «Ce Fer­nand de Ma­gel­lan de­vait être un homme de cou­rage et va­leu­reux dans ses pen­sées et pour en­tre­prendre de grandes choses, quoique sa per­sonne fût de peu de pres­tance, car il était pe­tit de taille » 2. Il dut faire éga­le­ment bonne im­pres­sion sur Fon­se­ca et les autres membres du Con­seil royal car, peu après, Ma­galhães et Fa­lei­ro ob­tinrent un contrat les nom­mant ca­pi­taines d’une ar­ma­da royale char­gée de « dé­cou­vrir » les îles aux épices.

D’après ce que nous sa­vons au­jourd’hui, Ma­galhães n’avait ja­mais com­man­dé un na­vire au­pa­ra­vant, et en­core moins une flotte. Il sut pour­tant na­vi­guer entre les écueils de la bu­reau­cra­tie royale et dans les eaux traî­tresses de la di­plo­ma­tie. Le roi Ma­noel n’était pas en­chan­té de cette nou­velle in­cur­sion es­pa­gnole en Asie, sur­tout sous la di­rec­tion de Por­tu­gais, et il ten­ta à plu­sieurs re­prises de la faire échouer. Il fal­lut un an et de­mi avant que la flotte des Mo­luques fût prête à le­ver l’ancre.

Le 20 sep­tembre 1519, en­fin, cinq vais­seaux à la coque pan­sue et noire comme le jais quit­taient Sanlú­car de Bar­ra­me­da, à l’em­bou­chure du Gua­dal­qui­vir, leur grand-voile ar­bo­rant une croix de Saint-Jacques rouge sang. Ils avaient été bap­ti­sés Tri­ni­dad, San An­to­nio, Con­cep­ción, San­ta María de la Vic­to­ria et San­tia­go – au­tant de noms cen­sés leur at­ti­rer la pro­tec­tion du Tout-Puis­sant. Il s’agis­sait de ca­raques d’en­vi­ron 25 mètres de lon­gueur, do­tées cha­cune de trois mâts, qui avaient été af­fré­tées à leurs pro­prié­taires et en­tiè­re­ment ré­ar­mées en vue de la longue tra­ver­sée.

Com­pa­rée aux grandes ex­pé­di­tions qui par­taient de Lis­bonne chaque prin­temps en di­rec­tion des Indes, ce n’était pas là une flotte bien im­po­sante. Mais pour Ma­galhães et son équi­page – consti­tué d’hommes ve­nus du monde en­tier, de Gal­way à Goa, mais es­pa­gnols et por­tu­gais pour la plu­part –, le dé­part dut être un mo­ment émou­vant. Nous sa­vons de Ma­galhães et de quelques autres qu’ils es­pé­raient trou­ver ri­chesse ou gloire au loin. Seul un très pe­tit nombre y par­vint.

Rui Fa­lei­ro, dit-on, avait pres­sen­ti le des­tin fu­neste de la flotte. En tout cas, l’as­tro­logue se dé­sis­ta, si bien que Ma­galhães fut le seul à avoir droit au titre de ca­pi­taine gé­né­ral. Même sans Fa­lei­ro, il lui res­tait six ti­mo­niers, dont trois Por­tu­gais. Ils comp­taient par­mi les meilleurs que le roi d’Es­pagne avait à son ser­vice.

Après de courtes es­cales aux îles Ca­na­ries et au Bré­sil, la flotte mit le cap sur l’An­tarc­tique, en lon­geant les côtes sud-amé­ri­caines. Là, comme le sup­pu­taient plu­sieurs sa­vants et Ma­galhães lui-même, de­vait se trou­ver un pas­sage vers l’ouest. Le ca­pi­taine gé­né­ral avait vu juste. Mais ce n’est qu’après une mu­ti­ne­rie et un hi­ver de pri­va­tions, et après avoir per­du deux de ses na­vires, qu’il trou­va le dé­troit qu’il cher­chait au sud – au ni­veau du 52e pa­ral­lèle. Le fran­chis­se­ment du pas­sage, à l’au­tomne 1520, du­ra six longues se­maines, et la tra­ver­sée du Pa­ci­fique qui sui­vit – la première ef­fec­tuée par des na­vires eu­ro­péens – trois mois et de­mi sup­plé­men­taires. Comme les vivres et l’eau s’épui­saient, les hommes à bord su­birent des épreuves in­des­crip­tibles et au moins dix-neuf d’entre eux suc­com­bèrent.

Ma­galhães ne sou­hai­tait pas, sem­blet-il, se di­ri­ger di­rec­te­ment vers les Mo­luques. Il vou­lait d’abord at­teindre un grand ar­chi­pel au large de la côte

orien­tale de l’Asie dont il avait pro­ba­ble­ment en­ten­du évo­quer l’exis­tence – et les ri­chesses en or – à Ma­lac­ca. Il le trou­va : il s’agis­sait des Vi­sayas, si­tuées au centre des Phi­lip­pines ac­tuelles. Leurs ha­bi­tants ac­cueilliren­t po­li­ment les vi­si­teurs étran­gers, et le ca­pi­taine gé­né­ral s’em­pres­sa de les conver­tir au ca­tho­li­cisme. Son contrat avec le roi sti­pu­lait qu’il se­rait nom­mé gou­ver­neur des terres qu’il dé­cou­vri­rait. Mais cette pers­pec­tive était loin de plaire à tous les Vi­sayans.

Lorsque notre gen­til­homme vou­lut conso­li­der son tra­vail mis­sion­naire par une dé­mons­tra­tion de force mi­li­taire, un roi des Vi­sayas et ses guer­riers se dres­sèrent contre lui. Ma­galhães tom­ba au com­bat et, dans les troubles qui sui­virent, plus de trente de ses hommes furent tués. Les autres prirent la fuite. Ils brû­lèrent l’un des trois vais­seaux res­tants parce qu’ils n’étaient plus as­sez nom­breux pour as­su­rer la ma­noeuvre et er­rèrent pen­dant des mois dans la mer de Su­lu et dans celle de Cé­lèbes. Grâce à des pi­lotes qu’ils avaient cap­tu­rés, ils fi­nirent par trou­ver les Mo­luques, où ils furent de nou­veau cha­leu­reu­se­ment ac­cueillis et s’em­pres­sèrent de rem­plir les cales de clous de gi­rofle avant l’ar­ri­vée d’une flotte por­tu­gaise.

Des deux na­vires qui res­taient, le Tri­ni­dad ten­ta de re­tour­ner au Pa­na­ma en tra­ver­sant l’océan Pa­ci­fique – et échoua. Le Vic­to­ria, en re­vanche, quit­ta les Mo­luques en di­rec­tion du sud-ouest le 21 dé­cembre 1521. Le vent de la mous­son plai­dait en fa­veur de cet iti­né­raire, même s’il me­nait dans des eaux in­ter­dites car por­tu­gaises. Le ca­pi­taine du Vic­to­ria, le Basque Juan Se­bas­tián El­ca­no, s’im­po­sa à une bonne par­tie de son équi­page qui ne vou­lait pas tra­ver­ser l’océan In­dien.

Il fal­lut s’y re­prendre à deux fois pour contour­ner l’Afrique. La si­tua­tion à bord était si déses­pé­rée que l’équi­page dut se ré­soudre à faire es­cale au CapVert, qui était une co­lo­nie por­tu­gaise, pour se pro­cu­rer des vivres. L’ori­gine es­pa­gnole du na­vire fut dé­cou­verte alors que des membres de l’équi­page étaient des­cen­dus à terre afin d’ache­ter du riz et des es­claves pour ac­tion­ner les pompes. El­ca­no le­va l’ancre pré­ci­pi­tam­ment, aban­don­nant les treize hommes qui avaient été ar­rê­tés par les Por­tu­gais.

Le 6 sep­tembre 1522, c’est un Vic­to­ria en pi­teux état qui ac­cos­ta dans le port de Sanlú­car. À bord ne res­taient que vingt et un in­di­vi­dus sque­let­tiques, dont trois Ma­lais. À peine dé­bar­qué, El­ca­no écri­vit à Charles Quint: «Nous sommes ren­trés dix-huit hommes avec un seul des cinq na­vires que Votre Ma­jes­té avait en­voyés [...] pour dé­cou­vrir les îles aux épices [...]. Que Votre Ma­jes­té […] daigne es­ti­mer à sa va­leur que nous avons fait le tour de la Terre et que, par­tis vers l’ouest, nous re­ve­nons par l’est.»

La nou­velle fit sen­sa­tion, et les hu­ma­nistes de la cour cé­lé­brèrent le Vic­to­ria dans d’élé­gantes phrases la­tines, non pas parce que son voyage prou­vait la forme sphé­rique de la Terre – au­cune per­sonne ins­truite n’en dou­tait – mais parce qu’elle re­pré­sen­tait une vic­toire du temps pré­sent sur l’An­ti­qui­té tant ad­mi­rée. Les Grecs et les Ro­mains n’avaient pas réus­si à faire le tour de la Terre !

Le bé­né­fice fi­nan­cier de l’en­tre­prise fut faible. Le pro­duit de la vente des clous de gi­rofle ne suf­fit pas à cou­vrir les frais de l’ex­pé­di­tion. Il fal­lut ver­ser une pen­sion aux quelques sur­vi­vants et à leur fa­mille pen­dant des mois et des an­nées. Les ex­pé­di­tions ul­té­rieures mon­trèrent que la route vers l’Asie que Ma­galhães avait dé­cou­verte était trop longue pour éta­blir des re­la­tions com­mer­ciales ou même une do­mi­na­tion. Mais, sur­tout, elle sem­blait n’être na­vi­gable que dans une seule di­rec­tion. La tra­ver­sée du Pa­ci­fique d’ouest en est ne fut ac­com­plie que des dé­cen­nies plus tard par un autre Basque, An­drés de Ur­da­ne­ta. Ce n’est qu’à ce mo­ment-là que les Phi­lip­pines de­vinrent une co­lo­nie es­pa­gnole.

Ma­galhães en­tra dans l’his­toire eu­ro­péenne en tant que dé­cou­vreur du pas­sage ma­ri­time au­quel on don­na bien­tôt son nom – avant d’être «re­dé­cou­vert» au xixe siècle. Pour le sa­vant al­le­mand Alexan­der von Hum­boldt, le gen­til­homme était le hé­ros d’une « his­toire des sciences » qui avait pour ob­jet le « pro­grès de l’in­tel­li­gence ». Les ad­mi­ra­teurs de plus en plus nom­breux de Ma­gel­lan, tel qu’il était dé­sor­mais connu, pou­vaient se ré­fé­rer à An­to­nio Pi­ga­fet­ta. Ce ma­rin ita­lien, che­va­lier de l’ordre de Saint-Jean de Jé­ru­sa­lem, avait fait le tour de la Terre à bord du Tri­ni­dad puis du Vic­to­ria et, à son re­tour, avait ré­di­gé une chro­nique de son pé­riple dans la­quelle il fai­sait un éloge di­thy­ram­bique de son ca­pi­taine dé­cé­dé. Il af­fir­mait, par exemple, que Ma­gel­lan avait eu l’in­ten­tion de faire le tour de la Terre. Mais il n’existe au­cune preuve de ce­la. Il n’a pas da­van­tage contri­bué à l’ex­plo­ra­tion des Nuages de Ma­gel­lan, les deux ga­laxies qui portent son nom de­puis le xixe siècle.

Ce culte du hé­ros, outre qu’il pos­sède dé­sor­mais des re­lents d’eu­ro­péo­cen­trisme, est an­his­to­rique en ce qu’il in­ves­tit les ac­tions de son hé­ros d’une in­ten­tion et d’une si­gni­fi­ca­tion qui re­vê­taient, au mieux, une im­por­tance se­con­daire pour lui. C’est tou­te­fois à juste titre que nous nous sou­ve­nons de Ma­gel­lan et de ses com­pa­gnons. En at­tei­gnant l’Asie par l’ouest et en fai­sant le tour de la Terre, ils ont tis­sé un nou­veau fil sur la toile de com­mu­ni­ca­tion et de com­merce que nous autres hu­mains avons ten­due au­tour du globe et à la­quelle per­sonne ne peut se sous­traire au­jourd’hui –- contrai­re­ment à ce qui se pas­sait il y a cinq cents ans.

Le 6 sep­tembre 1522, c’est un Vic­to­ria en pi­teux état qui ac­cos­ta dans le port de Sanlú­car.

LE LIVRE Ma­gel­lan oder Die erste Um­se­ge­lung der Erde (« Ma­gel­lan ou la première cir­cum­na­vi­ga­tion de la Terre »), C. H. Beck, 336 p., 2019. L’AU­TEUR Ch­ris­tian Jostmann est un his­to­rien et écri­vain al­le­mand. Il pu­blie ré­gu­liè­re­ment dans l’heb­do­ma­daire au­tri­chien Die Furche et le quo­ti­dien al­le­mand Süd­deutsche Zei­tung. Il est l’au­teur de plu­sieurs ou­vrages in­édits en fran­çais, dont un sur le duel ScottA­mund­sen pour la conquête du pôle Sud, Das Eis und der Tod (C. H. Beck, 2011).

Cette carte, ti­rée de l’at­las nau­tique éta­bli par Bat­tis­ta Agnese à Ve­nise en 1543, montre la route em­prun­tée quelque vingt ans plus tôt par Ma­gel­lan puis par El­ca­no pour faire le tour du monde.

Première carte du dé­troit de Ma­gel­lan éta­blie par An­to­nio Pi­ga­fet­ta, l’un des lieu­te­nants du na­vi­ga­teur por­tu­gais. Il fal­lut six se­maines à la flotte pour fran­chir ce pas­sage à l’au­tomne 1520.

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