LE FAS­CISME, ÇA N’AR­RIVE QU’AUX AUTRES

En 1936, le dé­ma­gogue Buzz Win­drip est élu à la Mai­son-Blanche. Très vite, il ins­taure une dic­ta­ture. Avec ce ro­man pa­ru en 1935, Sin­clair Le­wis en­ten­dait ap­pe­ler ses conci­toyens à la vi­gi­lance.

Books - - ÉDITO | SOMMAIRE - — J.-L. M.

It Can’t Hap­pen Here, de Sin­clair Le­wis

I «ci », ce sont les États-Unis de 1936, et « ce­la », cette chose qui ne peut pas y ar­ri­ver, c’est une dic­ta­ture de type na­zi. Vrai­ment ? Non, dé­montre Sin­clair Le­wis, qui a été en 1930 le pre­mier au­teur amé­ri­cain à re­ce­voir le prix No­bel de lit­té­ra­ture : « ce­la » peut ar­ri­ver n’im­porte où, y com­pris à Wa­shing­ton, ca­pi­tale de la dé­mo­cra­tie.

C’est l’épouse du ro­man­cier, la jour­na­liste Do­ro­thy Thomp­son, ex­pul­sée de Ber­lin après avoir in­ter­viewé Hit­ler («Ja­mais vu un re­gard pa­reil»), qui a aler­té son ma­ri sur les dan­gers du fas­cisme is­su des urnes. En cinq mois à peine, entre mai et oc­tobre 1935, Le­wis écrit, cor­rige et pu­blie ce qu’il es­time être un ou­vrage de « pro­pa­gande dé­mo­cra­tique ». Ce ro­man qui « trans­gresse toutes les règles de l’écri­ture ro­ma­nesque », di­ra un cri­tique, de­vient pour­tant im­mé­dia­te­ment un best-sel­ler, et Le­wis en écri­ra l’an­née sui­vante une adap­ta­tion théâ­trale (un film aus­si était pré­vu, mais les stu­dios MGM y re­non­cèrent pour des rai­sons fi­nan­cières et po­li­tiques). Pour aler­ter ses conci­toyens sur les risques d’élire n’im­porte qui à la place de Frank­lin D. Roo­se­velt en no­vembre 1936, Le­wis ima­gine les consé­quences qu’au­rait l’ar­ri­vée au pou­voir par les urnes de Ber­ze­lius « Buzz » Win­drip, un sul­fu­reux ba­te­leur d’es­trade, un dé­ma­gogue ma­ni­pu­lé par une mul­ti­tude d’in­té­rêts contra­dic­toires et sou­te­nu par un pré­di­ca­teur de ra­dio ca­tho­lique et an­ti­sé­mite. Win­drip l’em­porte sur Roo­se­velt et s’em­pare de la Mai­son-Blanche grâce à son pro­gramme hon­teu­se­ment po­pu­liste. Si­tôt élu, il ré­duit le Con­grès à un rôle pu­re­ment consul­ta­tif, mu­sèle la presse et les université­s, donne champ libre à ses ner­vis. En­suite, tout dé­gé­nère très vite. Le nar­ra­teur, Do­re­mus Jes­sup, un jour­na­liste li­bé­ral du Ver­mont, est ex­pé­dié en camp de concen­tra­tion, son op­po­sant de gendre est fu­sillé, sa fille se sa­cri­fie, son fils bas­cule dans l’op­por­tu­nisme.

S’en­suit un coup d’État, un contre-coup d’État, une guerre contre le Mexique, peut-être même une guerre ci­vile…

Il ne s’agit heu­reu­se­ment que d’une dys­to­pie, fruit de l’ima­gi­na­tion fé­brile de Sin­clair Le­wis.

Mais, si cette fic­tion hâ­ti­ve­ment ré­di­gée a connu un tel suc­cès im­mé­diat, c’est sans doute parce qu’elle n’était pas si fic­tion­nelle que ce­la. Alors que, en Eu­rope, Hit­ler et Mus­so­li­ni étaient ins­tal­lés au pou­voir, les États-Unis flir­taient eux aus­si avec la tentation fas­ciste, in­car­née par l’in­quié­tante can­di­da­ture po­pu­liste du sé­na­teur de Loui­siane Huey Long. Ce dé­ma­gogue pur jus sou­te­nu par un pré­di­ca­teur ra­dio fas­ci­sant avait vu ses am­bi­tions stop­pées net par la balle d’un as­sas­sin en 1935. Quelques mois plus tard, Roo­se­velt était triom­pha­le­ment ré­élu: l’Amé­rique l’avait échap­pé belle. Mais cer­taines per­son­na­li­tés telles que le ma­gnat de la presse Ran­dolph Hearst, l’in­dus­triel Hen­ry Ford et, sur­tout, le hé­ros

de l’avia­tion Charles Lind­bergh avaient des sym­pa­thies pour Ber­lin. Un pro­jet de coup d’État mi­li­taire fo­men­té par des in­dus­triels hos­tiles au New Deal au­rait été our­di en 1933 pour ren­ver­ser Roo­se­velt. Et, en 1939, un mee­ting ras­sem­blait 20000 Amé­ri­cains d’ori­gine al­le­mande et pro­na­zis au Ma­di­son Square Gar­den pour conspuer « Frank­lin D. Ro­sen­feld ».

Dans ce drôle de ro­man pas vrai­ment drôle, Le­wis s’in­té­resse moins aux ty­rans qu’à ceux qu’ils ty­ran­nisent. Comment d’hon­nêtes et lu­cides conci­toyens du Ver­mont, en tête des­quels Do­re­mus Jes­sup, ont-ils pu se lais­ser du­per ain­si sans réa­gir à temps contre l’hor­reur par­fai­te­ment pré­vi­sible? Ré­ponse de l’écri­vain : « La ty­ran­nie de cette dic­ta­ture n’est pas la faute des grands pa­trons ni de tous les dé­ma­gogues qui font son sale bou­lot. C’est la faute de Do­re­mus Jes­sup ! De tous les Do­re­mus Jes­sup, res­pec­tables, conscien­cieux, pa­res­seux in­tel­lec­tuel­le­ment, qui ont

lais­sé les dé­ma­gogues se fau­fi­ler sans pro­tes­ter as­sez vi­gou­reu­se­ment.» Le­wis em­ploie 400 pages à dé­crire toutes les étapes et tous les dé­tails des glis­se­ments plus ou moins pro­gres­sifs vers l’hor­reur, de l’aveu­gle­ment et l’in­do­lence

pré­élec­to­rale au «fait ac­com­pli élec­to­ral » que suit un in­évi­table cor­tège de lâ­che­tés, de sou­mis­sions, d’op­por­tu­nisme fi­nan­cier ou car­rié­riste…

Il est pour­tant pos­sible, et Le­wis y contri­bue, de dé­tec­ter en amont les in­di­vi­dus pré­dis­po­sés à de­ve­nir des dic­ta­teurs – ils se res­semblent tous. Le sha­kes­peao­ro­logue Ste­phen Green­blatt en énu­mère les traits dans le livre qu’il a consa­cré aux ty­rans qui peuplent l’oeuvre du Barde : « Ils ont un ego dé­me­su­ré, s’es­timent au-des­sus des lois, prennent plai­sir à in­fli­ger de la souf­france, ont un dé­sir com­pul­sif de do­mi­ner. Ils sont d’un nar­cis­sisme pa­tho­lo­gique et d’une ar­ro­gance ex­trême. Ils ont le sen­ti­ment gro­tesque que tout leur est dû et ne doutent ja­mais de pou­voir par­ve­nir à leurs fins. Ils exigent une loyau­té ab­so­lue mais sont in­ca­pables de gra­ti­tude.» Si

1 ces traits de ca­rac­tère peuvent s’épa­nouir, pour­suit Green­blatt, c’est en rai­son des fra­gi­li­tés ins­ti­tu­tion­nelles ou de la col­la­bo­ra­tion ac­tive et mor­ti­fère des élites po­li­tiques.

Le pro­to­dic­ta­teur, com­plète le neu­ro­bio­lo­giste Dean Hay­cock dans le livre qu’il a consa­cré aux per­son­na­li­tés ty­ran­niques 2, a en gé­né­ral une grosse re­vanche à prendre sur la so­cié­té. Il est op­por­tu­niste mais se pré­sente vo­lon­tiers comme dé­fen­seur du «pauvre gars», au­quel il pro­pose de re­don­ner sa chance et sa fier­té. Il s’en­toure en gé­né­ral d’aco­lytes plus in­tel­li­gents, plus ins­truits, plus dan­ge­reux que lui, qui le ma­ni­pulent avant de le tra­hir. Il exècre la presse, les in­tel­lec­tuels, les étran­gers. Les psy­cho­logues d’au­jourd’hui ont mis au point – à l’usage de la CIA, du FBI ou des pro­fes­sion­nels en gé­né­ral – des grilles d’éva­lua­tion qui de­vraient per­mettre, en théo­rie du moins, de dé­tec­ter les per­sonnes pré­dis­po­sées à la « psy­cho­pa­tho­lo­gie dic­ta­to­riale» (1% de la po­pu­la­tion tout de même).

Mais, s’il faut vi­si­ble­ment cer­taines pro­pen­sions pour sou­hai­ter le pou­voir, elles ne sont en gé­né­ral suf­fi­santes ni pour y ar­ri­ver, ni pour s’y main­te­nir. Heu­reu­se­ment, parce que le pou­voir (no­tam­ment quand il est ab­so­lu) est un for­mi­dable in­cu­ba­teur de pré­dis­po­si­tions sus­pectes, qu’il trans­forme presque im­man­qua­ble­ment en vé­ri­tables troubles men­taux. En gros, ces der­niers sont ceux que l’his­to­rien ro­main Sué­tone avait dé­jà lis­tés au Ier siècle : dé­bauche, vio­lence in­con­trô­lable, hy­per­sexua­li­té, sa­disme, cruau­té, or­gueil stra­to­sphé­rique, su­per­sti­tion, dé­rai­son fi­nan­cière, ja­lou­sie, mé­ga­lo­ma­nie, com­plexe d’in­fé­rio­ri­té et, sur­tout, pa­ra­noïa. Le ty­ran en puis­sance passe en ef­fet ra­pi­de­ment d’un au­to­ri­ta­risme in­com­pé­tent, voire co­casse, au dé­lire de per­sé­cu­tion, car comment ver­rait-il au­tour de lui autre chose que des traîtres, des men­teurs ou des as­sas­sins po­ten­tiels quand il a lui-même fait un usage abon­dant de la tra­hi­son, du men­songe, voire de la bru­ta­li­té ? Et, de la pa­ra­noïa pa­tho­lo­gique à la so­cio­pa­thie, il n’y a qu’un pas, sou­vent fran­chi, hé­las. Alors que faire ? Le­wis, qui se veut « diag­nos­ti­cien, pas ré­for­ma­teur », dé­crit le dan­ger sans don­ner les re­cettes pour le com­battre. Les urnes sont des boîtes de Pe­tri dont toutes sortes d’or­ga­nismes toxiques peuvent sur­gir, se contente-t-il de mon­trer. Au ci­toyen amé­ri­cain de prê­ter at­ten­tion à la per­son­na­li­té de ce­lui qu’il est ap­pe­lé à élire tous les quatre ans et de réa­gir à quelques si­gnaux in­quié­tants. Comme la van­tar­dise, l’an­tiin­tel­lec­tua­lisme, l’exé­cra­tion de la presse, l’ob­ses­sion des murs, le mé­pris de l’étran­ger ou la dé­ma­go­gie pa­trio­tique.

It Can’t Hap­pen Here (« Ce­la ne peut pas ar­ri­ver ici »), de Sin­clair Le­wis, 1935. Adap­té en 1937 par Ray­mond Que­neau sous le titre Im­pos­sible ici (La Dif­fé­rence, 2019).

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