BIG PHARMA ET CO­VID-19

Nul ne sait quand un vac­cin se­ra dis­po­nible. Et rien ne ga­ran­tit que le pre­mier se­ra le bon.

Books - - ESPRIT CRITIQUE -

The Il­lu­sion of Evi­dence-Base Me­di­cine: Ex­po­sing the cri­sis of cre­di­bi­li­ty in cli­ni­cal re­search

(« L’il­lu­sion de la mé­de­cine fon­dée sur les preuves. La crise de cré­di­bi­li­té de la re­cherche cli­nique éta­lée au grand jour »), de Jon Ju­rei­di­ni et Lee­mon McHen­ry, Wa­ke­field Press, 2020.

Quand au­rons-nous un vac­cin fiable contre leCo­vid-19? Ou­blions les ef­fets d’an­nonce. En réa­li­té, nous n’en sa­vons rien. Comme le rap­pelle le bioé­thi­cien amé­ri­cain Carl El­liott dans The New York Re­view of Books, il a fal­lu quinze ans pour mettre au point un vac­cin contre le pa­pil­lo­ma­vi­rus, vingt-huit ans pour en trou­ver un contre la va­ri­celle et nous n’en avons tou­jours pas contre le si­da. Le pro­blème n’est pas seule­ment la dif­fi­cul­té de la tâche. Il est aus­si qu’il ne fau­dra pas for­cé­ment prendre pour ar­gent comp­tant les es­sais me­nés par les groupes phar­ma­ceu­tiques ni même les au­to­ri­sa­tions de mise sur le mar­ché. De­puis son nu­mé­ro 4, en avril 2009, Books at­tire ré­gu­liè­re­ment l’at­ten­tion de ses lec­teurs sur les ré­sul­tats biai­sés et sou­vent tru­qués des es­sais cli­niques réa­li­sés par les com­pa­gnies phar­ma­ceu­tiques. Le coup d’en­voi avait été don­né par la cou­ra­geuse Mar­cia An­gell, membre du sé­rail puis­qu’elle avait long­temps di­ri­gé la re­vue New En­gland Jour­nal of Me­di­cine. En s’ap­puyant sur di­vers pro­cès et en­quêtes du Sé­nat amé­ri­cain, elle ex­po­sait comment l’in­dus­trie, pour «vendre» ses es­sais ma­ni­pu­lés, cor­rom­pait de grands pro­fes­seurs, afin qu’ils donnent leur im­pri­ma­tur à ces es­cro­que­ries.

La lit­té­ra­ture spé­cia­li­sée sur le su­jet montre que, dans presque toutes les dis­ci­plines, de la car­dio­lo­gie à la psy­chia­trie en pas­sant par la rhu­ma­to­lo­gie, on a pu dé­ce­ler des man­que­ments à l’in­té­gri­té scien­ti­fique condui­sant à la mise sur le mar­ché de mé­di­ca­ments pas plus ef­fi­caces que des pla­ce­bos ou in­dû­ment éten­dus à des po­pu­la­tions à risque. Il en est ré­sul­té un très grand nombre de dé­cès et d’ac­ci­dents de san­té. Le der­nier livre en date sur la question ne fait hé­las pas ex­cep­tion. Le bioé­thi­cien Lee­mon McHen­ry, de l’uni­ver­si­té d’État de Ca­li­for­nie, et Jon Ju­rei­di­ni, pé­do­psy­chiatre à l’Uni­ver­si­té d’Ade­laide, en Aus­tra­lie, ont confié leur ma­nus­crit à un pe­tit édi­teur pour être sûrs d’échap­per à la cen­sure. En dé­pit des me­sures prises pour en­rayer ces pra­tiques, les choses n’ont guère évo­lué de­puis la pu­bli­ca­tion du livre de Mar­cia An­gell, dé­plorent les au­teurs. Leur livre est le pro­duit de dix ans d’en­quête, au cours des­quels ils ont no­tam­ment mis au jour deux cas pa­tents de mé­con­duite vi­sant à pres­crire un an­ti­dé­pres­seur à des en­fants et des ado­les­cents. Il s’agit d’es­sais cli­niques me­nés par GlaxoS­mi­thK­line pour la pa­roxé­tine (com­mer­cia­li­sée en France sous le nom de De­roxat), et par Fo­rest pour le ci­ta­lo­pram (Se­ro­pram et Se­ro­plex en France). Pour ce faire, ils se sont plon­gés dans des mil­liers de do­cu­ments res­tés jusque-là confi­den­tiels. Les en­tre­prises avaient faus­sé les ré­sul­tats sur la sû­re­té et l’ef­fi­ca­ci­té de ces mé­di­ca­ments, dis­si­mu­lé des don­nées ré­vé­lant un risque ac­cru de sui­cide et re­cru­té des pro­fes­seurs d’uni­ver­si­té pour va­li­der les études. Se­lon la pra­tique consa­crée, l’émi­nent pro­fes­seur, moyen­nant fi­nances, signe un ar­ticle scien­ti­fique ré­di­gé par des scribes payés par l’in­dus­trie. Ces deux études, disent les au­teurs, illus­trent ce qui cloche dans un sys­tème qui per­met à l’in­dus­trie de tes­ter ses propres pro­duits. Et le con­texte ac­tuel les in­quiète : «La pres­sion du Co­vid-19 et les op­por­tu­ni­tés de re­cherche ain­si of­fertes si­gni­fient que les cri­tères d’in­té­gri­té scien­ti­fique sont plus que ja­mais mis à l’épreuve et vont sans doute être mis à mal », es­time Ju­rei­di­ni sur le site de l’Uni­ver­si­té d’Édim­bourg.

Les en­tre­prises phar­ma­ceu­tiques avaient dis­si­mu­lé des don­nées ré­vé­lant un risque ac­cru de sui­cide.

Il faut no­ter que ce livre a fait l’ob­jet d’une re­cen­sion très po­si­tive dans la re­vue Na­ture, dont l’édi­teur tire une part non né­gli­geable de ses re­cettes des pages de pu­bli­ci­té payées par l’in­dus­trie phar­ma­ceu­tique. L’ar­ticle est si­gné de Lau­ra Spin­ney, une jour­na­liste scien­ti­fique au­teure d’un ou­vrage de ré­fé­rence sur l’his­toire de la grippe es­pa­gnole 1.

Ce­la dit, la po­tion ma­gique pré­co­ni­sée par les au­teurs, re­ti­rer les es­sais cli­niques des mains de l’in­dus­trie, re­lève d’une forme d’an­gé­lisme. Car ces es­sais sont très oné­reux : qui va payer ?

— O. P.-V.

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