Édito

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Si, aux yeux d’un Eu­ro­péen moyen ha­bi­tué à la dé­mo­cra­tie, il semble ne rien se pas­ser dans les mo­nar­chies du Golfe, celles-ci sont pour­tant en train de tra­ver­ser une pe­tite ré­vo­lu­tion, chose à la­quelle elles ne sont pas si étran­gères. La pé­nin­sule Ara­bique, îlot éner­gé­tique entre Eu­rope, Afrique et Asie, est de­ve­nue en moins d’un siècle le coeur géo­po­li­tique du Moyen-Orient. La dé­cou­verte du pé­trole dans les an­nées 1930 a bou­le­ver­sé des so­cié­tés tra­di­tion­nelles en ma­jo­ri­té no­mades – pre­mière ré­vo­lu­tion –, po­sant les bases de ré­gimes ren­tiers nés tout au long du siècle, en 1971 pour les der­niers d’entre eux, et di­ri­gés par une seule fa­mille – deuxième ré­vo­lu­tion. Mais la ri­chesse ma­té­rielle et la re­li­gion – l’Ara­bie saou­dite hé­berge La Mecque et Mé­dine, deux Lieux saints de l’is­lam – ne sont pas suf­fi­santes pour as­su­rer la sta­bi­li­té d’un sys­tème po­li­tique ni l’al­lé­geance de su­jets as­pi­rant à de­ve­nir ci­toyens.

Que veulent les Saou­diens, les Qa­ta­ris, les Bah­reï­nis, les Émi­ra­tis, les Ko­weï­tiens et les Oma­nais ? Une ques­tion im­mense, un en­jeu bien plus im­mense pour leurs di­ri­geants, tous fai­sant face à des dé­fis ma­jeurs pour se main­te­nir au pou­voir : un Bah­reïn dont le roi sun­nite est bous­cu­lé par la po­pu­la­tion chiite, un Qa­tar iso­lé di­plo­ma­ti­que­ment et éco­no­mi­que­ment, un Oman s’in­ter­ro­geant sur son ave­nir après la mort an­non­cée proche de son sul­tan… même les Émi­rats arabes unis et le Ko­weït, où tout semble bien al­ler, su­bissent les ondes de choc des crises éco­no­miques mon­diales et des tra­gé­dies ré­gio­nales en Irak et en Sy­rie. Quant à l’Ara­bie saou­dite, elle tra­verse sans doute l’un des plus im­por­tants mo­ments de son his­toire, avec le pas­sage d’un sys­tème de pou­voir ho­ri­zon­tal – au nom des in­té­rêts des membres de la fa­mille Al-Saoud – à un au­to­ri­ta­risme ver­ti­cal et per­son­nel. On le sait dé­jà : le nom de Mo­ha­med bin Sal­man res­te­ra sans doute dans les livres d’his­toire, tant sa vi­sion pour son pays est une vé­ri­table « ré­vo­lu­tion ».

Mais ce terme n’est pas sy­no­nyme de dé­mo­cra­tie, bien au contraire. La pé­nin­sule Ara­bique s’af­firme dans un sys­tème de gou­ver­nance où la voix des su­jets ne compte pas. Jus­qu’à quand ? Le pro­jet de Mo­ha­med bin Sal­man de chan­ger son pays peut réus­sir, no­tam­ment avec une jeu­nesse (74,5% des 20,42 mil­lions de Saou­diens en 2017 ont moins de 40 ans) se re­con­nais­sant en un lea­der du même âge (il est né en 1985), mais peut aus­si dé­railler. Car la so­cié­té saou­dienne est prête aux chan­ge­ments, et l’homme a su choi­sir le mo­ment op­por­tun pour les im­po­ser. Mais si elle veut plus, que fe­ra-t-il ? Si elle veut élire ses re­pré­sen­tants, par exemple, re­non­ce­ra-t-il au mo­no­pole des pou­voirs ? On n’en est pas en­core là, mais cette pos­si­bi­li­té n’est pas à écar­ter. D’au­tant que la pé­nin­sule Ara­bique se trouve dans un contexte ré­gio­nal des plus ten­dus, avec une guerre ou­verte au Yé­men et une autre, plus dis­crète, mais tout aus­si in­tense, entre l’Ara­bie saou­dite et l’Iran. Alors, plus que ja­mais, les mo­nar­chies du Golfe sont des pays à ob­ser­ver, à com­prendre, à ana­ly­ser. Leurs so­cié­tés sont bien loin des pré­ju­gés qui animent les Oc­ci­den­taux à leur égard. Si l’on veut prendre la me­sure de ce qu’il se passe au Moyen-Orient, il est im­pé­ra­tif de se pen­cher sur les pro­blèmes so­cioé­co­no­miques de la Ja­zi­rat al-Ara­biya.

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