UN ES­PACE SOUS TEN­SIONS

Carto - - INFOGÉO - Par Frank Té­tart

Doc­teur en géo­po­li­tique, co­or­di­na­teur de l’édi­tion an­nuelle du Grand Atlas (Au­tre­ment) et au­teur de La pé­nin­sule Ara­bique :

Coeur géo­po­li­tique du Moyen-Orient (Ar­mand Co­lin, 2017) Car­to­gra­phie de Lau­ra Mar­gue­ritte et Da­rio In­gius­to Ra­re­ment une ré­gion du monde n’au­ra été au­tant sous les feux de l’ac­tua­li­té de­puis la Se­conde Guerre mon­diale que la pé­nin­sule Ara­bique. Lieu de ten­sions ré­cur­rentes, dont té­moigne la ri­va­li­té ré­gio­nale entre l’Ara­bie saou­dite et l’Iran, de conflits et de guerres, ce ter­ri­toire cu­mule une po­si­tion et des res­sources stra­té­giques qui lui confèrent une cen­tra­li­té sur la scène in­ter­na­tio­nale. Après les « prin­temps arabes » de 2011, force est de consta­ter que c’est le modèle au­to­ri­taire mo­nar­chique gol­fien qui semble l’em­por­ter, un modèle in­car­né par les di­ri­geants d’Ara­bie saou­dite et des Émi­rats arabes unis. Rai­son de plus pour prê­ter at­ten­tion à la pé­nin­sule Ara­bique, coeur géo­po­li­tique du Moyen-Orient et lieu d’ob­ser­va­tion ma­jeur pour l’ave­nir de la ré­gion.

Les ten­sions dans la pé­nin­sule Ara­bique sont d’abord la ré­sul­tante de frac­tures po­li­tiques. L’en­semble des pays de la ré­gion sont des mo­nar­chies, à l’ex­cep­tion du Yé­men et de l’Iran qui sont des ré­pu­bliques. Ce cli­vage n’a rien d’ano­din dans le monde arabe : il ren­voie à la concep­tion même de la construc­tion de l’État et de la na­tion. Cette si­tua­tion a contri­bué à faire naître une hos­ti­li­té vis-à-vis d’un ré­gime qui est consi­dé­ré, no­tam­ment par les Al-Saoud, comme une me­nace pour sa sta­bi­li­té. En­suite, à l’in­té­rieur des États de la pé­nin­sule, la lé­gi­ti­mi­té du pou­voir re­pose sur des liens d’al­lé­geance com­plexes (avant tout tri­baux et cla­niques) que des ri­va­li­tés, no­tam­ment entre branches de fa­mille en rai­son de la po­ly­ga­mie, ou des vi­sions dif­fé­rentes de la gou­ver­nance peuvent contri­buer à re­mettre en cause. Dans ce contexte, la suc­ces­sion est sou­vent en­vi­sa­gée comme un risque po­ten­tiel. À Oman, l’ab­sence de des­cen­dance du sul­tan Qa­bous bin Saïd al-Saïd (de­puis 1970), né en 1940 et ma­lade, est une im­por­tante source d’in­quié­tude, son dé­cès pou­vant contri­buer à mettre fin à la paix so­ciale et à dé­sta­bi­li­ser le gar­dien du dé­troit d’Or­muz, où passe un tiers du pé­trole mon­dial. Mais c’est sans doute dans le royaume saou­dien que le pro­blème de la suc­ces­sion est le plus sen­sible. Il est même consi­dé­ré comme le « ta­lon d’Achille de la dy­nas­tie Al-Saoud » (1). Les luttes pour le pou­voir y sont en ef­fet ré­cur­rentes, puisque chaque prince se consi­dère comme plus qua­li­fié que les autres pour y par­ve­nir. L’ar­ri­vée sur le trône du roi Sal­man en jan­vier 2015 a bous­cu­lé les équi­libres po­li­tiques du royaume, no­tam­ment lors­qu’il a nom­mé son propre fils, le jeune Mo­ha­med (né en 1985), au poste de mi­nistre de la Dé­fense puis prince hé­ri­tier au dé­tri­ment de Mo­ha­med bin Nayef, éga­le­ment évin­cé de la suc­ces­sion et du pou­voir en juin 2017. Tra­di­tion­nel­le­ment ré­gi par un sys­tème de gou­ver­nance ho­ri­zon­tal, au nom des in­té­rêts d’une fa­mille ré­gnante puis­sante et nom­breuse, le ré­gime de­vient ver­ti­cal, avec un seul homme aux com­mandes, en la per­sonne de Mo­ha­med bin Sal­man, concen­trant entre ses mains les pou­voirs po­li­tique et éco­no­mique.

TEN­SIONS ENTRE VOI­SINS

Les vel­léi­tés de puis­sance de l’Ara­bie saou­dite contri­buent éga­le­ment à des ten­sions ré­cur­rentes avec les autres mo­nar­chies. Ber­ceau de l’is­lam et gar­dien des Lieux saints mu­sul­mans, le pays est ter­ri­to­ria­le­ment le plus éten­du de la pé­nin­sule, qu’il oc­cupe à presque 80% avec 2149690 ki­lo­mètres car­rés, et le plus peu­plé (30,8 mil­lions d’ha­bi­tants en 2014, dont 30% d’étran­gers) (cf. carte 4, p. 17). Il est aus­si la puis­sance éco­no­mique de la ré­gion, dis­po­sant des plus im­por­tantes ré­serves de pé­trole (cf. carte 2). Forte de ces atouts, Riyad a tou­jours cher­ché à as­seoir sa do­mi­na­tion sur l’en­semble de la pé­nin­sule. Dé­jà à l’époque d’Ab­du­la­ziz ibn Saoud (v. 18801953), l’am­bi­tion était de contrô­ler tout le ter­ri­toire pé­nin­su­laire et d’y sou­mettre toutes les po­pu­la­tions (cf. carte 1). Sans la pré­sence et l’op­po­si­tion bri­tan­niques, il est fort pro­bable qu’il y se­rait par­ve­nu. On com­prend dès lors les nom­breux li­tiges fron­ta­liers avec les mo­nar­chies du Golfe, que la dé­cou­verte de pé­trole a en­core ren­for­cés. Or le rè­gle­ment de

ces conflits s’est sou­vent ef­fec­tué au dé­tri­ment des Al-Saoud. Ces dy­na­miques re­flètent l’éman­ci­pa­tion des pe­tites mo­nar­chies sur les plans po­li­tique et di­plo­ma­tique, et leur vo­lon­té de s’af­fran­chir de la tu­telle saou­dienne et d’évi­ter tout rap­port de dé­pen­dance. Dans la dé­cen­nie 1990, les ré­formes qu’elles en­tre­prennent visent ain­si à se dis­tin­guer de Riyad en pré­sen­tant un modèle plus ou­vert que ce­lui de leur voi­sine au­to­cra­tique. Le Ko­weït est le pré­cur­seur : en 1992, l’émir ré­ta­blit le sys­tème par­le­men­taire, au­quel l’Ara­bie saou­dite avait contri­bué à mettre fin dans les an­nées 1970. Il est sui­vi en 1999 par le Qa­tar (cf. carte 5, p. 18) puis en 2002 par Bah­reïn. Ces trois pays sont ain­si de­ve­nus des mo­nar­chies consti­tu­tion­nelles, même si le vé­ri­table pou­voir reste entre les mains des fa­milles ré­gnantes. Bien que toutes les mo­nar­chies du Golfe soient membres du Conseil de co­opé­ra­tion du Golfe (CCG), créé en 1981, force est de consta­ter qu’elles ne par­tagent pas les mêmes in­té­rêts à l’échelle ré­gio­nale et in­ter­na­tio­nale, et peuvent me­ner des di­plo­ma­ties op­po­sées, voire contra­dic­toires. Ces di­ver­gences sont le plus sou­vent liées à la crainte que l’or­ga­ni­sa­tion serve l’hé­gé­mo­nie saou­dienne, que la pro­po­si­tion du roi Ab­dal­lah (2005-2015) en 2011 de trans­for­mer le CCG en Union du Golfe a en­core ac­cen­tuée. Mais elles se sont aus­si ex­pri­mées lors des « prin­temps arabes » quant au soutien à ap­por­ter aux mou­ve­ments contes­ta­taires, et no­tam­ment aux Frères mu­sul­mans, abou­tis­sant à une crise di­plo­ma­tique en mars 2014. Les gou­ver­ne­ments saou­dien, émi­ra­ti et bah­reï­ni ont alors dé­ci­dé de rap­pe­ler leurs am­bas­sa­deurs en poste au Qa­tar, à qui il est re­pro­ché de mettre en dan­ger la sta­bi­li­té et la sécurité du CCG. En cause, la po­si­tion qa­ta­rie ju­gée trop fa­vo­rable aux Frères mu­sul­mans en Égypte, que les trois pays as­so­cient à une or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste, et à l’Iran. L’en­jeu de la crise est la res­tau­ra­tion du lea­der­ship saou­dien dans la ré­gion, écor­né par les « prin­temps arabes », du­rant les­quels Riyad a dû se confron­ter à la mon­tée en puis­sance de la con­fré­rie, de­ve­nue une al­ter­na­tive is­la­mique cré­dible à la mo­nar­chie saou­dienne (2). Or cette al­ter­na­tive passe par la par­ti­ci­pa­tion du ci­toyen à la vie po­li­tique et so­ciale, re­met­tant au pas­sage en cause la pé­ren­ni­té des dy­nas­ties ré­gnant dans les pays du Golfe. Cette dé­ci­sion vise donc à mettre un point fi­nal à l’ac­ti­visme di­plo­ma­tique du Qa­tar amor­cé par l’émir Ha­mad bin Kha­li­fa al-Tha­ni (1995-2013) au cours des an­nées 1990 et in­car­né par la chaîne de té­lé­vi­sion Al-Ja­zee­ra et les in­ves­tis­se­ments dans le foot­ball, no­tam­ment. Ces di­ver­gences et ri­va­li­tés entre la puis­sance ré­gio­nale et ses pe­tits voi­sins se re­trouvent dans la nou­velle crise qui a écla­té au prin­temps 2017, en­traî­nant de nou­veau la mise au ban du Qa­tar dans la ré­gion, avec cette fois un blo­cus éco­no­mique. Au sein du CCG, seuls Oman et le Ko­weït ne s’y sont pas as­so­ciés, se pré­sen­tant comme fa­ci­li­ta­teurs de né­go­cia­tions entre les par­ties, tan­dis qu’Abou Dha­bi est sur la même ligne que Riyad, in­ter­ve­nant vo­lon­tiers mi­li­tai­re­ment là où l’émi­rat es­time bon d’en ter­mi­ner avec les forces is­la­mistes en pré­sence (cf. carte 7, p. 20).

QUAND LA RE­LI­GION EST INSTRUMENTALISÉE

À cô­té de la frac­ture po­li­tique, la frac­ture re­li­gieuse entre sun­nites et chiites semble être de­ve­nue de­puis les an­nées 2000 la prin­ci­pale me­nace pour la sta­bi­li­té po­li­tique du MoyenO­rient (cf. carte 6, p. 19). La pous­sée po­li­tique des chiites sur la scène moyen-orien­tale au cours des an­nées 2000, après la chute de Sad­dam Hus­sein (1979-2003) en Irak, a été per­çue de ma­nière né­ga­tive par les gou­ver­ne­ments arabes sun­nites de Jor­da­nie, d’Ara­bie saou­dite ou d’Égypte, et par de nom­breux ob­ser­va­teurs oc­ci­den­taux, en par­ti­cu­lier à Wa­shing­ton. Se­lon eux, la conti­nui­té géo­gra­phique du chiisme – sché­ma­ti­que­ment entre la Mé­di­ter­ra­née et le monde in­dien, de­puis le

Li­ban en pas­sant par la Sy­rie, l’Irak, les pays du Golfe jus­qu’à l’Iran – consti­tue­rait un « arc chiite » me­na­çant. Cette per­cep­tion tra­duit d’abord des ri­va­li­tés an­ciennes entre les deux cou­rants re­li­gieux que le dji­had sun­nite, pour li­bé­rer l’Afghanistan des So­vié­tiques (1979-1989), a eu ten­dance à ren­for­cer en fai­sant du chiite un mé­créant (tak­fir). En­suite, la lo­ca­li­sa­tion géo­gra­phique d’un nombre im­por­tant de chiites sur les prin­ci­pales zones d’ex­trac­tion, de pro­duc­tion ou de cir­cu­la­tion des hy­dro­car­bures du MoyenO­rient, en par­ti­cu­lier en Ara­bie saou­dite et en Irak, fait re­dou­ter des re­ven­di­ca­tions iden­ti­taires qui, sou­te­nues de l’ex­té­rieur, pour­raient être une source de dé­sta­bi­li­sa­tion ré­gio­nale. Tou­te­fois, le con­cept d’« arc chiite » reste avant tout un ins­tru­ment aux ser­vices de la po­li­tique des États. Il tra­duit éga­le­ment les ri­va­li­tés pour l’hé­gé­mo­nie ré­gio­nale des deux grandes puis­sances du Moyen-Orient, l’Ara­bie saou­dite et l’Iran, sur fond de « prin­temps arabes » et de l’ac­cord du 14 juillet 2015 sur le nu­cléaire ira­nien, ce­lui-ci étant vu par Riyad comme une re­mise en cause de son hé­gé­mo­nie et de son al­liance tra­di­tion­nelle avec Wa­shing­ton. Ces ri­va­li­tés ont conduit dans le golfe Per­sique à un in­ter­ven­tion­nisme saou­dien face à toute me­nace consi­dé­rée comme un acte d’ex­pan­sion­nisme chiite (cf. carte 8, p. 21). Ce fut le cas en mars 2011 à Bah­reïn quand l’Ara­bie saou­dite est ve­nue ma­ter les ma­ni­fes­ta­tions contre le ré­gime Al-Kha­li­fa (3). De la même fa­çon, au

Yé­men, la rébellion hou­thiste, mou­ve­ment contes­ta­taire des chiites zaï­dites, a tel­le­ment été stig­ma­ti­sée par le gou­ver­ne­ment yé­mé­nite sur les scènes in­té­rieure et ré­gio­nale en tant qu’un al­lié de l’Iran, re­pré­sen­tant donc une « me­nace », que ce­la a conduit à une in­ter­ven­tion mi­li­taire de l’Ara­bie saou­dite en mars 2015 (cf. carte 10, p. 23). Et ce conflit est es­sen­tiel­le­ment vu sous le prisme d’une confron­ta­tion – par al­lié in­ter­po­sé – entre l’Ara­bie sun­nite et l’Iran chiite. Or une ana­lyse plus fine montre une autre réa­li­té(4). D’abord, que la rébellion avait ini­tia­le­ment des re­ven­di­ca­tions cultu­relles et non po­li­tiques. En­suite, loin d’avoir des vi­sées in­ter­na­tio­nales, les Hou­this sont avant tout des Yé­mé­nites qui luttent lo­ca­le­ment contre des groupes sa­la­fistes et contre Al-Qaï­da dans la pé­nin­sule Ara­bique (AQPA) (5).

LE PROSÉLYTISME SAOU­DIEN : UN LE­VIER D’AF­FIR­MA­TION

Cette ri­va­li­té entre chiites et sun­nites trouve aus­si son fon­de­ment dans la convic­tion, par­ta­gée par les Al-Saoud, que l’is­lam des origines, pu­ri­fié et pu­ri­tain, est la seule et vraie foi. S’ins­cri­vant dans une fi­lia­tion du han­ba­lisme, cette doc­trine re­li­gieuse, ap­pe­lée le sa­la­fisme, agrège plu­sieurs in­fluences, dont les en­sei­gne­ments de Mo­ha­med ibn Ab­del­wah­hab (1703-1792) au fon­de­ment du royaume saou­dien, et reste mar­quée par la vo­lon­té de pur­ger la pra­tique re­li­gieuse de ses par­ti­cu­la­ri­tés lo­cales et des « in­no­va­tions » qui au­raient al­té­ré l’is­lam ori­gi­nel au fil des siècles. Dès la nais­sance du ré­gime saou­dien en 1932, le pays s’est at­ta­ché à la dif­fu­sion du « wah­ha­bisme » (cf. carte 3, p. 16). Il uti­lise no­tam­ment son ré­seau di­plo­ma­tique, cer­taines am­bas­sades in­cluant un conseiller aux Af­faires re­li­gieuses, en contra­dic­tion avec la conven­tion de Vienne sur les re­la­tions di­plo­ma­tiques de 1961. À par­tir des an­nées 1960, la dif­fu­sion du sa­la­fisme hors de la pé­nin­sule Ara­bique s’ef­fec­tue à tra­vers des ins­ti­tu­tions créées par l’État saou­dien. On compte ain­si la Banque is­la­mique de dé­ve­lop­pe­ment, le Conseil su­pé­rieur des mos­quées, l’Or­ga­ni­sa­tion de la co­opé­ra­tion is­la­mique et, sur­tout, la Ligue is­la­mique mon­diale. Il s’agit alors pour Riyad de pro­mou­voir le pan­is­la­misme afin de contre­car­rer le pan­ara­bisme. Fon­dée en 1962 à l’ins­ti­ga­tion de Fay­çal, prince hé­ri­tier de l’époque puis roi de 1964 à 1975, la Ligue is­la­mique mon­diale est do­tée de moyens fi­nan­ciers im­por­tants is­sus de la rente pé­tro­lière ; elle joue un rôle de mé­cène en di­rec­tion d’as­so­cia­tions mu­sul­manes dans le monde en­tier, afin d’ai­der à la construc­tion de mos­quées et de centres de for­ma­tion is­la­miques. D’abord es­sen­tiel­le­ment can­ton­née à l’Afrique et à l’Asie, son ac­tion s’est pro­gres­si­ve­ment éten­due aux États eu­ro­péens. Elle a contri­bué au fi­nan­ce­ment de centres cultu­rels, comme à Ge­nève ou à Bruxelles, et de mos­quées à Rome, Ken­sing­ton, Mantes-la-Jo­lie et Évry. La Ligue is­la­mique mon­diale compte quelque 120 re­pré­sen­ta­tions à tra­vers le monde. Ce rôle d’in­fluence a aus­si pour ob­jec­tif de contrer les idéo­lo­gies concur­rentes, d’abord le pôle is­la­mique tra­di­tion­nel qu’est l’uni­ver­si­té Al-Az­har en Égypte, puis, après la Ré­vo­lu­tion is­la­mique en Iran de 1979, le ré­gime chiite qui af­firme vou­loir ex­por­ter dans le monde son modèle. Dès lors, l’Ara­bie saou­dite fi­nance des mou­ve­ments en Afghanistan dans les an­nées 1980, dont ce­lui d’un cer­tain Ous­sa­ma ben La­den (1957-2011), ou le Front is­la­miste du sa­lut en Al­gé­rie. Pour as­seoir son rayon­ne­ment re­li­gieux comme pôle nor­ma­tif, Riyad offre aus­si des bourses à des étu­diants étran­gers pour ve­nir étu­dier dans ses uni­ver­si­tés is­la­miques, no­tam­ment à Mé­dine. Cette po­li­tique a in­dé­nia­ble­ment contri­bué à la dif­fu­sion mon­diale du néo­fon­da­men­ta­lisme mu­sul­man dans le monde, voire au dé­ve­lop­pe­ment du ter­ro­risme dji­ha­diste. Tou­te­fois, la ma­jo­ri­té des sa­la­fistes dans le monde n’ont pas d’al­lé­geance au­to­ma­tique à l’Ara­bie saou­dite et cer­tains n’hé­sitent d’ailleurs pas à la cri­ti­quer. Si cette in­fluence saou­dienne n’a pas sus­ci­té en Oc­ci­dent de vé­ri­tables ré­ac­tions dans les pays

Les ten­sions re­li­gieuses entre sun­nites et chiites ne sont que l’ex­pres­sion la plus vi­sible des ri­va­li­tés entre l’Ara­bie saou­dite et l’Iran, deux États qui as­pirent à as­seoir leur puis­sance au ni­veau ré­gio­nal.

concer­nés, c’est le plus sou­vent par sou­ci de pré­ser­ver de bonnes re­la­tions avec Riyad, al­lié des États-Unis et pre­mier pro­duc­teur de pé­trole au monde.

DES RI­VA­LI­TÉS POUR L’HÉ­GÉ­MO­NIE RÉ­GIO­NALE

Les ten­sions re­li­gieuses entre sun­nites et chiites ne sont que l’ex­pres­sion la plus vi­sible des ri­va­li­tés entre l’Ara­bie saou­dite et l’Iran, deux États qui as­pirent à as­seoir leur puis­sance au ni­veau ré­gio­nal. Ces vel­léi­tés d’hé­gé­mo­nie ren­voient à l’his­toire de deux peuples à la ci­vi­li­sa­tion pres­ti­gieuse : les Arabes et les Perses, qui ont do­mi­né de vastes ter­ri­toires et se sont re­trou­vés dans des rap­ports de sou­mis­sion, d’hos­ti­li­té à de nom­breuses re­prises au cours de l’his­toire. Ces ri­va­li­tés se lisent d’em­blée dans la to­po­ny­mie ré­gio­nale : le terme de « golfe Per­sique » étant l’en­jeu d’un conten­tieux entre Arabes et Perses, au­jourd’hui les Ira­niens. C’est tou­te­fois le chan­ge­ment de rap­port de forces ré­gio­nal après la Ré­vo­lu­tion is­la­mique de 1979 qui af­fecte les re­la­tions entre l’Iran et l’Ara­bie saou­dite. Il faut se sou­ve­nir que, du­rant la guerre froide, les deux pays font de fait par­tie du même camp et forment les deux pi­liers moyen-orien­taux de la po­li­tique d’en­di­gue­ment amé­ri­caine me­née contre l’ex­pan­sion­nisme so­vié­tique. La ré­vo­lu­tion ira­nienne contri­bue à amoin­drir et à re­la­ti­vi­ser la lé­gi­ti­mi­té saou­dienne sur l’is­lam en tant que guide de la com­mu­nau­té mu­sul­mane et gar­dienne des Lieux saints, et ce dès que l’Iran pro­pose d’ex­por­ter son modèle de ré­gime is­la­mique hors de ses fron­tières. Elle fait sur­tout craindre une dé­sta­bi­li­sa­tion du ré­gime saou­dien et des pe­tites mo­nar­chies du Golfe, où sont pré­sentes des mi­no­ri­tés chiites (à Bah­reïn no­tam­ment et dans l’est de l’Ara­bie saou­dite). La guerre avec l’Irak (1980-1988) ren­force ces in­quié­tudes et conduit à la créa­tion du CCG en 1981 par l’Ara­bie saou­dite, Bah­reïn, les Émi­rats arabes unis, le Ko­weït, Oman et le Qa­tar. Or, jus­qu’aux « prin­temps arabes », le

CCG n’a joué que par­tiel­le­ment son rôle en ma­tière de sécurité col­lec­tive. Il est vrai qu’au cours des quinze der­nières an­nées, les ten­sions ré­gio­nales se sont fo­ca­li­sées au­tour de la nu­cléa­ri­sa­tion de l’Iran après la dé­cou­verte, en 2002, de deux sites nu­cléaires dis­si­mu­lés à l’Agence in­ter­na­tio­nale de l’éner­gie ato­mique (AIEA). La crainte que ce­la puisse re­mettre en cause l’équi­libre ré­gio­nal et en­traîne la pro­li­fé­ra­tion nu­cléaire au Moyen-Orient et dans le monde arabe, alors qu’Is­raël est dé­jà do­té de l’arme nu­cléaire et que l’Irak de Sad­dam Hus­sein cherche à le faire, conduit à l’ou­ver­ture de né­go­cia­tions entre la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale et Té­hé­ran. L’ac­cord dé­fi­ni­tif conclu sous l’égide des États-Unis, le 14 juillet 2015, per­met d’en­ca­drer le pro­gramme nu­cléaire ira­nien et de le­ver par­tiel­le­ment les sanc­tions in­ter­na­tio­nales. Or la po­li­tique du pré­sident Do­nald Trump (de­puis 2017) pour­rait re­mettre en cause la nor­ma­li­sa­tion avec l’Iran. Dé­jà, lors de son voyage en Ara­bie saou­dite en mai 2017, il a choi­si de s’ali­gner sur les po­si­tions saou­diennes dans sa lutte pour contre­car­rer l’in­fluence ira­nienne, et ce alors que les Ira­niens ont main­te­nu à la pré­si­dence de la Ré­pu­blique le mo­dé­ré Has­san Ro­ha­ni lors des élec­tions de mai 2017.

UN « GEN­DARME AMÉ­RI­CAIN » DANS LE GOLFE ?

L’om­ni­pré­sence amé­ri­caine dans la ré­gion, cen­sée ju­gu­ler les ten­sions ré­gio­nales, semble en faire naître d’autres, trans­for­mant la ré­gion – dé­jà sous ten­sions – en ba­ril de poudre (cf. carte 9, p. 22). La de­mande de sécurité au­près des États-Unis, pre­mière puis­sance mi­li­taire au monde, émane d’abord des États de la ré­gion, Ara­bie saou­dite en tête. L’ac­cord dit du Quin­cy, en 1945, éta­blit un mo­dus vi­ven­di re­po­sant sur le « deal » pé­trole contre pro­tec­tion, qui reste glo­ba­le­ment tou­jours d’ac­tua­li­té. Dès lors, la sta­bi­li­té du royaume saou­dien fait par­tie « des in­té­rêts vi­taux des États-Unis », qui s’en­gagent à dé­fendre le pays contre toute me­nace ex­té­rieure. De­puis les an­nées 1950, les ÉtatsU­nis ont éta­bli des bases et fa­ci­li­tés mi­li­taires, avant tout na­vales et aé­ro­na­vales, dans tous les pays arabes du Golfe. Bah­reïn est au coeur de ce dis­po­si­tif en ac­cueillant la Ve Flotte. Cette pré­sence mi­li­taire amé­ri­caine reste contes­tée par l’Iran, qui ap­pelle ré­gu­liè­re­ment au re­trait de toutes les forces ex­té­rieures du Golfe. Mal­gré l’ac­cord nu­cléaire de 2015, l’US Na­vy fait l’ob­jet de fré­quentes pro­vo­ca­tions or­ches­trées par l’Iran dans les eaux du Golfe. En jan­vier 2016, un na­vire amé­ri­cain a ain­si été sai­si par les Gar­diens de la ré­vo­lu­tion (pas­da­ran), alors qu’il se rap­pro­chait des eaux ter­ri­to­riales ira­niennes (6). La pré­sence mi­li­taire amé­ri­caine est aus­si de plus en plus per­çue né­ga­ti­ve­ment par les opi­nions pu­bliques arabes, et ali­men­te­rait même la ra­di­ca­li­sa­tion. Ous­sa­ma ben La­den a jus­ti­fié ses at­taques et cri­tiques contre les États-Unis, puis contre l’Ara­bie saou­dite et la dy­nas­tie Al-Saoud, avant tout car celle-ci avait ac­cep­té le dé­ploie­ment sur son ter­ri­toire, consi­dé­ré comme sa­cré en tant que lieu de nais­sance de l’is­lam, de forces ar­mées d’« in­fi­dèles » (sou­sen­ten­du d’Amé­ri­cains), lors de la guerre du Golfe contre l’Irak en 1991. D’ailleurs, 15 des 19 ter­ro­ristes qui ont fo­men­té les at­ten­tats du 11 sep­tembre 2001 étaient de na­tio­na­li­té saou­dienne, ce qui a pro­vo­qué de vives ten­sions dans la re­la­tion amé­ri­ca­no-saou­dienne et le re­dé­ploie­ment, en 2003, des ins­tal­la­tions mi­li­taires amé­ri­caines en Ara­bie vers le Qa­tar. L’an­ti­amé­ri­ca­nisme, ré­cur­rent dans la ré­gion, a été ali­men­té en 2003 par l’in­ter­ven­tion en Irak : celle-ci est per­çue à Riyad et dans les mo­nar­chies sun­nites du Golfe comme « un ca­deau stra­té­gique ma­jeur de

Wa­shing­ton à Té­hé­ran », per­met­tant l’ac­ces­sion au pou­voir des chiites, ma­jo­ri­taires après la chute de Sad­dam Hus­sein, un lea­der arabe certes craint, voire hon­ni à Riyad, mais sun­nite. En 2011, l’an­ti­amé­ri­ca­nisme est re­lan­cé par les « prin­temps arabes ». On re­proche à Wa­shing­ton d’avoir aban­don­né à son sort le pré­sident égyp­tien Hos­ni Mou­ba­rak (19812011), d’ap­puyer les contes­ta­taires chiites à Bah­reïn – les mé­dias lo­caux al­lant même jus­qu’à dé­ve­lop­per la thèse d’un « com­plot ira­nien sou­te­nu par Wa­shing­ton » (7) – et d’avoir, contrai­re­ment à ses en­ga­ge­ments, aban­don­né les Sy­riens à Ba­char al-As­sad (de­puis 2000) en ré­fu­tant sa « ligne rouge » sur l’usage des armes chi­miques. C’est dans ce contexte que cer­taines mo­nar­chies du Golfe tentent de contre­ba­lan­cer l’hé­gé­mo­nie amé­ri­caine, ju­gée par­fois em­bar­ras­sante, en s’ap­puyant sur les puis­sances eu­ro­péennes que sont le Royau­meU­ni et la France, qui dis­posent éga­le­ment de bases dans la ré­gion. Der­rière la fa­çade d’uni­té, les ten­sions res­tent donc fortes dans la ré­gion de la pé­nin­sule Ara­bique, avant tout en rai­son de la vo­lon­té hé­gé­mo­nique de l’Ara­bie saou­dite qui doit faire face à la Ré­pu­blique is­la­mique d’Iran, en train de sor­tir de son iso­le­ment à la suite de l’ac­cord sur le nu­cléaire de 2015. Ces ri­va­li­tés ont contri­bué à l’in­gé­rence de ces deux pays dans les conflits ré­gio­naux, où ils tentent d’af­fir­mer leur in­fluence par al­lié in­ter­po­sé. Ces jeux di­plo­ma­tiques, aux­quels par­ti­cipent éga­le­ment les grandes puis­sances (États-Unis et Rus­sie en tête), sont un fac­teur ag­gra­vant ex­pli­quant la lon­gé­vi­té de ces conflits et la dif­fi­cul­té à les ré­soudre. Le soutien re­nou­ve­lé de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump à la po­li­tique de l’Ara­bie saou­dite dans la ré­gion risque de fixer le cap pour les pro­chaines an­nées et de ren­for­cer les ten­sions avec l’Iran.

NOTES

(1) Na­bil Mou­line, « L’Ara­bie saou­dite : un co­losse aux pieds d’ar­gile », in Moyen-Orient no 22, avril-juin 2014, p. 50-55. (2) En­tre­tien avec Ka­rim Sa­der, « Forces et fai­blesses du Qa­tar de l’émir Ta­mim al-Tha­ni », in Moyen-Orient no 22, avril-juin 2014, p. 56-60. (3) Léo Gé­hin, « Le Conseil de co­opé­ra­tion du Golfe, une po­li­tique de puis­sance en trompe-l’oeil », in Les Rap­ports du GRIP, 6 jan­vier 2016. (4) Laurent Bon­ne­foy, « Yé­men : panne de tran­si­tion et po­la­ri­sa­tion confes­sion­nelle », in Ques­tions in­ter­na­tio­nales no 72, mars-avril 2015, p. 100-106. (5) Laurent Bon­ne­foy, « Rébellion et re­li­gion au Yé­men : Des af­fron­te­ments confes­sion­nels en trompe-l’oeil », in Orient XXI, 28 no­vembre 2013. (6) Jean-Loup Samaan, « Les ri­va­li­tés na­vales dans le Golfe : ac­teurs et res­sources », in Hé­ro­dote no 163, 4e tri­mestre 2016, p. 149-165. (7) Jean-Paul Bur­dy, « L’al­liance avec les États-Unis, entre an­ti­amé­ri­ca­nisme et sécurité ré­gio­nale », in Moyen-Orient no 22, avril­juin 2014, p. 61-65.

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