Ca­ta­logne : une in­dé­pen­dance pour rien ?

Carto - - SOMMAIRE - C. TRé­pieR

Si l’in­dé­pen­dance ca­ta­lane ob­tint 90,18 % de « oui » lors du ré­fé­ren­dum du 1er oc­tobre 2017, le modèle du genre en Eu­rope reste le scru­tin écos­sais du 18 sep­tembre 2014, mieux pré­pa­ré et dé­bat­tu mal­gré la vic­toire du « non » (55,3 %). En Ca­ta­logne, ni ce vote ni la dé­cla­ra­tion d’in­dé­pen­dance du 27 oc­tobre 2017 n’ont créé l’État que pro­met­taient les par­tis sé­ces­sion­nistes de­puis fin 2012. Ils ont, en revanche, plon­gé un mo­teur éco­no­mique es­pa­gnol dans l’in­cer­ti­tude et in­ten­si­fié les ten­sions entre le pou­voir cen­tral et la Com­mu­nau­té au­to­nome ca­ta­lane.

Les images des vio­lences po­li­cières du ré­fé­ren­dum du 1er oc­tobre 2017 ont confor­té la vi­sion des in­dé­pen­dan­tistes ca­ta­lans, celle d’un peuple uni et op­pri­mé par le reste de l’Es­pagne. Pour­tant, de nom­breuses voix dé­non­cèrent ces actes, en Ca­ta­logne et dans le pays, dont des op­po­sants à l’in­dé­pen­dance. Sur­tout, l’idée in­dé­pen­dan­tiste di­vise les Ca­ta­lans eux-mêmes, dans cette Com­mu­nau­té au­to­nome de 7,5 mil­lions d’ha­bi­tants (2015), soit 16 % de la po­pu­la­tion es­pa­gnole, et qui est l’un des mo­teurs de l’éco­no­mie na­tio­nale (cf. carte 1). À l’op­po­sé du pro­jet d’État écos­sais, l’idée d’un État ca­ta­lan est dé­fen­due par prin­cipe et peu dé­bat­tue sur le fond. Or, les faits dé­mentent deux cer­ti­tudes sou­ve­rai­nistes : un État ca­ta­lan pro­té­ge­rait mieux ses en­tre­prises et res­te­rait dans l’Union eu­ro­péenne. En­fin, ces vio­lences oc­cul­tèrent les failles de l’or­ga­ni­sa­tion du ré­fé­ren­dum, te­nu sans seuil mi­ni­mal de par­ti­ci­pa­tion, ni score mi­ni­mal pour va­li­der le « oui », ni ob­ser­va­tion réel­le­ment neutre.

TROIS PAR­TIS IN­DÉ­PEN­DAN­TISTES

Ce ré­fé­ren­dum puis la dé­cla­ra­tion du 27 oc­tobre 2017 ré­sultent de l’al­liance fra­gile, fin 2015, de trois for­ma­tions in­dé­pen­dan­tistes al­lant du centre droit à l’ex­trême gauche : le Par­ti dé­mo­crate eu­ro­péen ca­ta­lan (PDeCAT), la Gauche ré­pu­bli­caine de Ca­ta­logne (ERC) et la Can­di­da­ture d’uni­té po­pu­laire (CUP). Avec 47,7% des

et 72 sièges sur 135 au Par­le­ment ré­gio­nal en sep­tembre 2015, ils étaient ma­jo­ri­taires en man­dats, mais non en voix. In­ves­ti pré­sident de la Gé­né­ra­li­té grâce au soutien de la CUP en jan­vier 2016, Carles Puig­de­mont lan­ça la feuille de route in­dé­pen­dan­tiste, qui consti­tuait son unique pro­gramme. Seuls ces trois par­tis vo­tèrent la loi ca­ta­lane du 6 sep­tembre 2017 or­ga­ni­sant le ré­fé­ren­dum du 1er oc­tobre, après un exa­men ac­cé­lé­ré dé­non­cé par les ju­ristes du Par­le­ment ca­ta­lan et par l’op­po­si­tion. Le Tri­bu­nal consti­tu­tion­nel es­pa­gnol avait pour­tant sus­pen­du puis in­va­li­dé chaque loi ca­ta­lane vi­sant la sé­ces­sion, dont celle du ré­fé­ren­dum et celle du 7 sep­tembre 2017, pré­voyant d’abro­ger la Consti­tu­tion es­pa­gnole en Ca­ta­logne si le « oui » l’em­por­tait. Carles Puig­de­mont igno­ra donc la jus­tice, le gou­ver­ne­ment cen­tral du conser­va­teur Ma­ria­no Ra­joy (de­puis 2011) et les op­po­sants ca­ta­lans à l’in­dé­pen­dance re­fu­sant le ré­fé­ren­dum et exi­geant des élec­tions ca­ta­lanes an­ti­ci­pées. Qui vo­ta le 1er oc­tobre 2017 ? Pas les an­tiin­dé­pen­dance, qui boy­cot­tèrent un scru­tin à leurs yeux illé­gi­time, mais des in­dé­pen­dan­tistes et des op­po­sants à Ma­ria­no Ra­joy vou­lant dé­fier sa po­li­tique. Car les per­qui­si­tions et pla­ce­ments en dé­ten­tion pro­vi­soire de res­pon­sables ca­ta­lans, qu’avait or­don­nés la jus­tice à par­tir du 20 sep­tembre 2017, purent dé­ci­der des in­dé­cis à vo­ter, et des élec­teurs po­ten­tiels à vo­ter « oui ». Mais les plus fortes par­ti­ci­pa­tions re­cou­pèrent lar­ge­ment les bas­tions na­tio­na­listes de la Ca­ta­logne in­té­rieure, où la coa­li­tion in­dé­pen­dan­tiste de Carles Puig­de­mont fit ses meilleurs scores le 27 sep­tembre 2015 (cf. carte 2). En tout, les or­ga­ni­sa­teurs du ré­fé­ren­dum re­ven­diquent 90,18% de « oui », 7,83 % de « non » et 1,98 % de votes blancs sur 2,28 mil­lions de voix comp­ta­bi­li­sées

et 770 000 bul­le­tins sai­sis par la po­lice es­pa­gnole. La par­ti­ci­pa- tion a at­teint 43,03 % des ins­crits.

UNE NOU­VELLE CONCUR­RENCE ÉLEC­TO­RALE

Une par­tie des élec­teurs ca­ta­lans votent dif­fé­rem­ment ou s’abs­tiennent, se­lon l’en­jeu du scru­tin. En 2015 eurent lieu des mu­ni­ci­pales en mai, des élec­tions au Par­le­ment ca­ta­lan en sep­tembre, puis des lé­gis­la­tives es­pa­gnoles en dé­cembre. Aux mu­ni­ci­pales, Ada Co­lau, fi­gure des In­di­gnés et al­liée du par­ti an­ti-aus­té­ri­té Po­de­mos, ra­vit aux na­tio­na­listes ca­ta­lans la mai­rie de Bar­ce­lone. La jus­tice es­pa­gnole ayant in­ter­dit la consul­ta­tion non ré­fé­ren­daire du 9 no­vembre 2014 sur l’in­dé­pen­dance, le gou­ver­ne­ment na­tio­na­liste ca­ta­lan d’Ar­tur Mas (2010-2016) an­ti­ci­pa les élec­tions au­to­no­miques en tant que « vé­ri­table ré­fé­ren­dum » sur la sé­ces­sion. Or­ga­ni­sé en sep­tembre 2015, ce scru­tin ré­gio­nal ob­tint une par­ti­ci­pa­tion his­to­rique de 77,44% des ins­crits en mo­bi­li­sant contre l’in­dé­pen­dance des élec­teurs ha­bi­tués à s’abs­te­nir, en par­ti­cu­lier dans les cir­cons­crip­tions po­pu­laires. Ce scru­tin cen­tré sur l’in­dé­pen­dance avan­ta­gea Ciu­da­da­nos, par­ti de centre droit op­po­sé au na­tio­na­lisme et de­ve­nu deuxième par­ti ca­ta­lan, et mar­gi­na­li­sa Po­de­mos, qui re­fu­sa de tran­cher la ques­tion. Fin 2015, les lé­gis­la­tives na­tio­nales eurent un en­jeu éta­tique. Or, cer­tains élec­teurs des quar­tiers po­pu­laires de Bar­ce­lone (cf. carte 3), ayant vo­té Ciu­da­da­nos aux élec­tions ca­ta­lanes contre l’in­dé­pen­dance, choi­sirent la liste d’Ada Co­lau aux lé­gis­la­tives es­pa­gnoles. La maire de Bar­ce­lone les rem­por­ta en 2015 et 2016 à l’échelle ré­gio­nale. Of­fi­ciel­le­ment, Po­de­mos, troi­sième par­ti d’Es­pagne, ap­prouve le ré­fé­ren­dum contrai­gnant, mais pas l’in­dé­pen­dance. Son dis­cours, fluc­tuant sur cette ques­tion, di­vise son aile ca­ta­lane et sa di­rec­tion na­tio­nale. Convo­quer des élec­tions ca­ta­lanes le 21 dé­cembre 2017 est un double pa­ri pour Ma­ria­no Ra­joy : di­vi­ser les trois par­tis in­dé­pen­dan­tistes, qui s’y sont pré­sen­tés sé­pa­ré­ment, et mo­bi­li­ser au moins au­tant que lors des au­to­no­miques de 2015 les op­po­sants à la sé­ces­sion. Chaque camp compte dif­fé­rents par­tis et as­so­cia­tions, et mo­bi­lise de plus en plus. Mais la crise n’est pas ré­so­lue.

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