Être femme face à la vio­lence et au dé­fi de l’éga­li­té

L’« af­faire Wein­stein », du nom du pro­duc­teur de ci­né­ma amé­ri­cain ac­cu­sé en oc­tobre 2017 d’agres­sions sexuelles, a ré­vé­lé l’am­pleur des vio­lences faites aux femmes, non seule­ment aux États-Unis, mais aus­si dans le monde en­tier. Des vio­lences qui s’ap­puien

Carto - - SOMMAIRE - M. Cos­TiL

e 5 oc­tobre 2017, le New York Times pu­blie un ar­ticle met­tant en cause Har­vey Wein­stein pour har­cè­le­ment, agres­sions sexuelles et viols. Et les femmes ra­content : rien qu’entre le 14 et 22 oc­tobre, on re­cense 1,5 mil­lion de tweets avec le ha­sh­tag #me­too. En France, c’est avec #ba­lan­ce­ton­porc qu’elles ont pris la pa­role, ré­vé­lant un sys­tème fai­sant la part belle au har­cè­le­ment. Le pré­sident Em­ma­nuel Ma­cron (de­puis 2017) a ain­si an­non­cé lors de la Jour­née in­ter­na­tio­nale pour l’éli­mi­na­tion de la vio­lence à l’égard des femmes, le 25 no­vembre, faire de l’éga­li­té une grande cause na­tio­nale. La vio­lence et le har­cè­le­ment sexuel ne connaissent pas de fron­tières, n’épar­gnant au­cune classe so­ciale, au­cune so­cié­té. En 2014, une étude eu­ro­péenne re­le­vait que 33% des femmes avaient su­bi des vio­lences phy­siques et/ou sexuelles, que 11% avaient ex­pé­ri­men­té des formes de vio­lences sexuelles, et que 5% avaient été vio­lées (1). Si les chiffres sont consi­dé­rés comme fiables ou sous-éva­lués – les en­quêtes sur des su­jets aus­si dé­li­cats peuvent en­gen­drer une sous-dé­cla­ra­tion des vio­lences –, les com­pa­rai­sons entre pays sont à prendre avec pré­cau­tion. Le rap­port eu­ro­péen de 2014 sou­ligne ain­si que les dif­fé­rences entre États peuvent en par­tie s’ex­pli­quer par l’« ac­cep­ta­tion cultu­relle » plus ou moins grande des vio­lences faites aux femmes : dans les so­cié­tés plus éga­li­taires, les si­gna­le­ments peuvent être plus im­por­tants, car mieux abor­dés et trai­tés au sein de la so­cié­té.

UN CONTI­NUUM DE VIO­LENCES

Ces vio­lences n’épargnent les femmes dans au­cun as­pect de leur vie. Elles sont par­ti­cu­liè­re­ment nom­breuses au tra­vail et dans l’es­pace pu­blic : le har­cè­le­ment au tra­vail touche une femme ac­tive sur cinq en France et, se­lon le Haut-Com­mis­sa­riat à l’éga­li­té, 100% des uti­li­sa­trices de trans­port en com­mun ont dé­jà su­bi au moins une fois des vio­lences sexistes ou sexuelles. Si la rue et l’es­pace pu­blic, voire le tra­vail, sont sou­vent consi­dé­rés comme des en­droits dan­ge­reux pour les femmes, c’est dans le cadre fa­mi­lial (qui jouit plu­tôt d’un a prio­ri po­si­tif) que les vio­lences les plus fortes et les plus graves ont lieu : en 2016, 45% des agres­seurs sont le conjoint ou l’an­cien, seuls 9 % ne sont pas connus par la vic­time. En Eu­rope, 22% des femmes ont su­bi des vio­lences phy­siques ou sexuelles de la part de leur par­te­naire.

Les vio­lences dans le cadre fa­mi­lial in­cluent aus­si les mu­ti­la­tions sexuelles, qui concernent en­vi­ron 200 mil­lions de femmes dans le monde, ain­si que les ma­riages for­cés. En France, une femme meurt sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint tous les trois jours (cf. carte 1). Soit 123 femmes en 2016 contre 34 hommes, et, sur les 28 hommes en re­la­tion of­fi­cielle tués par leur com­pagne, 60% étaient eux-mêmes au­teurs de vio­lences. C’est un phé­no­mène mon­dial : plus de 35 % de tous les meurtres de femmes sont com­mis par un par­te­naire in­time, contre 5% pour les hommes. Les vic­times peuvent aus­si être tuées par leur propre fa­mille, crimes sou­vent com­mis au nom de l’« hon­neur ». L’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la santé (OMS) consi­dère que le fé­mi­ni­cide se dis­tingue des ho­mi­cides mas­cu­lins : il est ma­jo­ri­tai­re­ment com­mis par des par­te­naires ou ex-par­te­naires et sous-tend des si­tua­tions où les femmes su­bissent des vio­lences et/ou in­ti­mi­da­tions au do­mi­cile conju­gal. Si l’«af­faire Wein­stein» n’a pas don­né lieu à des dé­non­cia­tions mas­sives en Amé­rique la­tine, c’est que la ré­gion se mo­bi­lise dé­jà de­puis plu­sieurs an­nées : 14 des 25 pays du monde au taux de fé­mi­ni­cides le plus éle­vé se si­tuent dans cette ré­gion. De­puis 2015, les femmes se mo­bi­lisent sous le slo­gan « Ni una me­nos », col­lec­tif créé en Ar­gen­tine à la suite d’une vague de meurtres de femmes re­trou­vées vio­lées, tor­tu­rées. En 2016, 322 fé­mi­ni­cides ont été en­re­gis­trés par les ONG dans ce pays.

DES IN­ÉGA­LI­TÉS TOU­JOURS PRÉGNANTES

La su­pré­ma­tie mas­cu­line ex­plique aus­si bien les vio­lences faites aux femmes que les in­éga­li­tés de genre. Se­lon le Fo­rum éco­no­mique mon­dial, il fau­dra en­core deux siècles avant de les ré­soudre, alors qu’elles se creusent dans le do­maine éco­no­mique (2). Le clas­se­ment gé­né­ral des pays du moins in­éga­li­taire au plus in­éga­li­taire est do­mi­né par les États nor­diques ; la France se classe quant à elle à la 11e place, en en ga­gnant presque 60 de­puis 2006. Le Tchad, la Sy­rie, le Pa­kis­tan et le Yé­men ferment le ban. Ain­si, l’Eu­rope de l’Ouest conserve sa place de ré­gion la plus per­for­mante en ma­tière de ré­duc­tion des in­éga­li­tés de genre, de­vant l’Amé­rique du Nord. La si­tua­tion se dé­grade aux États-Unis, en Inde et en Chine dans les do­maines de la re­pré­sen­ta­tion po­li­tique, mais aus­si de la par­ti­ci­pa­tion éco­no­mique. La baisse des in­éga­li­tés de genre dans ce der­nier do­maine stagne de­puis vingt ans. Une grande par­tie des femmes tra­vaillent dans le sec­teur in­for­mel et ef­fec­tuent une ac­ti­vi­té non ré­mu­né­rée : elles pro­duisent plus de la moi­tié des ali­ments, ef­fec­tuent les deux tiers du nombre d’heures de tra­vail, mais ne gagnent que 10 % du re­ve­nu to­tal et pos­sèdent moins de 2 % des terres. Elles sont aus­si plus tou­chées par le chô­mage, les temps par­tiels, la pau­vre­té et la pré­ca­ri­té. Mais c’est en ce qui concerne la re­pré­sen­ta­tion po­li­tique que les écarts sont par­mi les plus im­por­tants : la part des élues dans les par­le­ments na­tio­naux est de 23,3 % en 2016. L’ONG Save the Chil­dren dresse un ta­bleau si­mi­laire : États nor­diques et eu­ro­péens en tête, et, aux der­nières places, des pays d’Afrique sub­sa­ha­rienne par­mi les plus pauvres au monde (3). Les filles y cu­mulent les risques de ma­riages avant la ma­jo­ri­té, de gros­sesses pré­coces, de mor­ta­li­té ma­ter­nelle… (cf. do­cu­ment 2). Si l’édu­ca­tion est le do­maine dans le­quel les in­éga­li­tés gar­çons-filles se sont le plus ré­duites de­puis les an­nées 2000, les dis­pa­ri­tés res­tent pro­fondes. Au Mozambique, seules 5% des filles les plus pauvres ter­minent l’école pri­maire contre 21% des gar­çons, et une fille de 11 à 15 ans sur quatre est dé­sco­la­ri­sée. Or la sco­la­ri­sa­tion pro­tège des ma­riages pré­coces et des vio­lences qui en dé­coulent… Sans ou­blier que les in­éga­li­tés de genre coûtent cher à la so­cié­té, alors qu’une meilleure éga­li­té au­rait un ef­fet non né­gli­geable sur la crois­sance.

NOTES

(1) Agence des droits fon­da­men­taux de l’Union eu­ro­péenne, Vio­lence à l’égard des femmes : une en­quête à l’échelle de l’UE, 2014. (2) World Eco­no­mic Fo­rum, The Glo­bal Gen­der Gap Re­port 2017, 2017. (3) Save The Chil­dren, Eve­ry Last Girl, 2016.

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