Dji­bou­ti : ter­ri­toire de convoi­tises mi­li­taires

Si­tué face au dé­troit de Bab el-Man­deb et au golfe d’Aden, Dji­bou­ti s’est im­po­sé de­puis quelques an­nées comme car­re­four géos­tra­té­gique et « État-gar­ni­son » ma­jeur dans une ré­gion hau­te­ment conflic­tuelle, ob­jet de convoi­tise de la part des grandes puis­sanc

Carto - - SOMMAIRE - É. Ja­nin

La pré­sence mi­li­taire à Dji­bou­ti est, d’abord, his­to­ri­que­ment fran­çaise. L’an­cienne puis­sance co­lo­niale y conserve, de­puis l’in­dé­pen­dance (1977) du Ter­ri­toire fran­çais des Afars et des Is­sas, 1 450 sol­dats (2016) par­ta­gés entre trois com­po­santes : air (base aé­rienne 188 si­tuée sur l’aé­ro­port in­ter­na­tio­nal Am­bou­li), terre (base opé­ra­tion­nelle avan­cée per­met­tant de pro­je­ter ra­pi­de­ment des forces spé­ciales dans toute la ré­gion) et mer (com­man­dos de ma­rine) (cf. carte 1). Des troupes al­le­mandes et es­pa­gnoles sont ac­cueillies sur ces sites. Ou­vert en 2002, le Camp Le­mon­nier est la seule base mi­li­taire amé­ri­caine of­fi­cielle en Afrique avec 3150 sol­dats (2016). De­puis 2011, le Ja­pon dis­pose éga­le­ment d’une base na­vale, seule im­plan­ta­tion mi­li­taire nip­pone à l’étran­ger, avec 170 per­sonnes. Une base italienne per­ma­nente (300 hommes) est, elle aus­si, si­tuée à proxi­mi­té de l’aé­ro­port. Mais c’est sur­tout l’inau­gu­ra­tion en août 2017 de la pre­mière base na­vale chi­noise construite à l’étran­ger qui a « in­ter­na­tio­na­li­sé » le sta­tut géo­po­li­tique de Dji­bou­ti : 400 sol­dats oc­cupent ce « com­plexe de sou­tien », se­lon l’ap­pel­la­tion of­fi­cielle, qui pour­rait en ac­cueillir jus­qu’à 10000 d’ici à 2026, dé­pas­sant de loin les contin­gents oc­ci­den­taux ac­tuels, fai­sant de la Chine un po­ten­tiel « gen­darme » dans cette ré­gion du monde. Dans les pro­chaines an­nées, d’autres bases de­vraient voir le jour : saou­dienne, turque, in­dienne…

UN HUB STRA­TÉ­GIQUE ENTRE AFRIQUE ET MOYEN-ORIENT

Cette po­la­ri­sa­tion mi­li­taire s’ex­plique d’abord par des rai­sons géos­tra­té­giques. L’atout es­sen­tiel de Dji­bou­ti, c’est sa lo­ca­li­sa­tion au coeur d’un gi­gan­tesque arc de crises s’éti­rant de l’Af­gha­nis­tan au Sou­dan. À par­tir de ce mi­cro-État, il est pos­sible pour les puis­sances mi­li­taires im­plan­tées de se pro­je­ter et de contrô­ler dif­fé­rents ter­rains d’opé­ra­tion (cf. carte 2). Tout d’abord, le dé­troit de Bab el-Man­deb, par le­quel passent chaque jour 4 mil­lions de ba­rils de pé­trole et qui per­met l’ac­cès, à tra­vers la mer Rouge, au ca­nal de Suez (8% du commerce mon­dial). Au sud, le golfe d’Aden et l’océan In­dien sont des zones ma­ri­times ten­sio­gènes en rai­son de la pi­ra­te­rie me­na­çant les routes com­mer­ciales vi­tales pour les pays d’Asie, no­tam­ment la Chine, qui cherche à sé­cu­ri­ser ses ap­pro­vi­sion­ne­ments. De Dji­bou­ti, il est pos­sible pour la France et les États-Unis de sur­veiller toute la Corne de l’Afrique, où sé­vissent des groupes dji­ha­distes ar­més comme les She­bab so­ma­liens. Dji­bou­ti per­met éga­le­ment d’avoir un re­gard sur le sud du Moyen-Orient, no­tam­ment le Yé­men, en guerre de­puis l’été 2014, et sur le conti­nent afri­cain, en par­ti­cu­lier la bande sahélo-saharienne. Dans cette zone de conflits à haute in­ten­si­té, Dji­bou­ti est in­con­tes­ta­ble­ment une plaque tour­nante de la lutte contre le ter­ro­risme et la pi­ra­te­rie qui ga­ran­tit les in­té­rêts éco­no­miques et stra­té­giques des grandes puis­sances.

QUELLES RE­TOM­BÉES ÉCO­NO­MIQUES ?

Deux autres fac­teurs ex­pliquent cette po­la­ri­sa­tion mi­li­taire. Tout d’abord, la na­ture au­to­ri­taire du ré­gime ras­sure les grandes puis­sances dans une ré­gion très in­stable. En place de­puis 1999, Is­maël Omar Guel­leh (né en 1947) est le pré­sident tout-puis­sant et l’ini­tia­teur de l’éta­blis­se­ment des bases mi­li­taires étran­gères. Ré­élu en 2016 avec 86,68% des voix, il n’hé­site pas à em­pê­cher toute forme de contes­ta­tion en li­mi­tant la li­ber­té de la presse et en chas­sant l’op­po­si­tion, qui ne cesse de dé­non­cer le ca­rac­tère au­to­ri­taire et klep­to­cra­tique du ré­gime. Les puis­sances étran­gères, pour qui la sta­bi­li­té dans cette zone n’a pas de prix, ferment les yeux. L’autre rai­son, c’est le po­ten­tiel de dé­ve­lop­pe­ment de la ré­gion. Dji­bou­ti est la porte d’en­trée en Afrique orien­tale pour la Chine qui sou­haite in­té­grer éco­no­mi­que­ment l’Éthio­pie, le Ke­nya, la Tan­za­nie dans une vaste aire émer­gente, re­lais des « nou­velles routes de la Soie ». Mais si l’im­plan­ta­tion de ces bases mi­li­taires rap­porte beau­coup d’ar­gent à l’éco­no­mie dji­bou­tienne – par exemple, Pé­kin paie un loyer de 100 mil­lions de dol­lars par an, et les ÉtatsU­nis, 60 mil­lions –, sans comp­ter les dé­penses in­duites par cette pré­sence de plu­sieurs mil­liers d’hommes sur le ter­ri­toire et les in­ves­tis­se­ments en­ga­gés par les puis­sances en pré­sence, la po­pu­la­tion lo­cale (957 000 ha­bi­tants en 2017) ne semble pas pro­fi­ter des re­tom­bées de cette po­li­tique. Dans un contexte de forte crois­sance (7,1 % en 2017, se­lon la Banque mon­diale), 23 % de la po­pu­la­tion vi­vait au-des­sous du seuil de pauvreté en 2013 et le taux de chô­mage était de 39% en 2015. Le pays, dé­pen­dant des aides in­ter­na­tio­nales, est confron­té au dé­fi­cit ali­men­taire chro­nique. Plu­sieurs me­naces se pro­filent à l’ho­ri­zon : la mi­sère so­ciale, la mon­tée de l’is­lam ra­di­cal avec la pres­sion ter­ro­riste des She­bab so­ma­liens et des cel­lules ados­sées à l’or­ga­ni­sa­tion de l’État is­la­mique (EI ou Daech) ou à Al-Qaï­da, in­ci­tées par la pré­sence mi­li­taire oc­ci­den­tale à com­mettre des at­ten­tats sur le ter­ri­toire dji­bou­tien, comme ce fut le cas en mai 2014.

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