Dos­sier Union eu­ro­péenne

Du pro­jet à la crise

Carto - - SOMMAIRE - par Jean-Marc Huis­soud

En­sei­gnant-cher­cheur à Gre­noble École de Ma­na­ge­ment, di­rec­teur du Centre d’études en géo­po­li­tique et gou­ver­nance Car­to­gra­phie de Lau­ra Mar­gue­ritte et Ric­car­do Pra­vet­to­ni

Le Brexit, la ques­tion mi­gra­toire, les nationalismes re­ven­di­qués, les ten­sions avec les États-Unis, la Rus­sie et la Tur­quie…, ja­mais le pro­jet eu­ro­péen n’a pa­ru si fra­gile. Cette fai­blesse ra­vive à son tour les frus­tra­tions : trop de rè­gle­ments, trop de lo­giques de mar­ché, trop d’in­fluence de tel ou tel pays… L’Union eu­ro­péenne (UE) est d’au­tant plus dif­fi­cile à com­prendre que la plu­part de ses dé­trac­teurs ou­blient la mise en pers­pec­tive, ses contraintes d’ori­gine et ses évo­lu­tions. Le su­jet est trop vaste pour être cou­vert ici, mais quelques élé­ments clés sont à rap­pe­ler, cartes à l’ap­pui.

Si les Com­mu­nau­tés eu­ro­péennes naissent avec le trai­té de Rome du 25 mars 1957, le pro­jet hé­rite de mou­ve­ments pa­ci­fistes, de l’in­ter­na­tio­na­lisme et de la phi­lo­so­phie kan­tienne d’un es­pace de droit pour la paix. La pé­riode ne se prê­tait pas à une construc­tion « dure » d’un pro­jet po­li­tique. Après le trau­ma­tisme de la Se­conde Guerre mon­diale (1939-1945), tout ce qui pour­rait res­sem­bler à un dis­cours de puis­sance, ou le lea­der­ship d’un pays, est in­dé­fen­dable. C’est donc une toute nou­velle ar­chi­tec­ture qui doit voir le jour, une ex­pé­rience ori­gi­nale : non pas un pro­jet géo­po­li­tique, mais une stra­té­gie de trans­for­ma­tion du monde par l’in­car­na­tion d’un mo­dèle dé­si­rable, du­rable et mo­ra­le­ment in­con­tes­table.

L’EU­ROPE DES FON­DA­TEURS : ENTRE CHOIX ET CONTRAINTES

Le des­tin po­li­tique des États à l’ori­gine du pro­jet est in­cer­tain. L’Eu­rope porte la faute de deux conflits mon­diaux ; en par­ti­cu­lier la France et l’Al­le­magne. La pos­si­bi­li­té d’une tu­telle amé­ri­caine est réelle et la sou­ve­rai­ne­té de l’Al­le­magne non ga­ran­tie. De plus, les par­tis com­mu­nistes de l’Ouest sont lé­gi­ti­més par leur rôle dans la ré­sis­tance et pèsent lourd dans le choix des al­ter­na­tives. Il faut donc un pro­jet, ra­pi­de­ment, dans un contexte où sub­sistent des ri­va­li­tés entre pays fon­da­teurs : vi­sées fran­çaises sur la Sarre ou néer­lan­daises sur le Luxem­bourg. Dès lors, il n’est pas éton­nant que le pro­ces­sus eu­ro­péen prenne cer­taines ca­rac­té­ris­tiques :

• Le consen­sus sur une mise en com­mun des dos­siers entre pays in­quiets de leurs sou­ve­rai­ne­tés, dans un pro­jet in­édit, ne peut se faire ra­pi­de­ment que sur des prin­cipes. La re­non­cia­tion à la sou­ve­rai­ne­té na­tio­nale est écar­tée. La ré­con­ci­lia­tion de­vient le leit­mo­tiv.

• Les col­la­bo­ra­tions ini­tiales re­posent sur des consen­sus exis­tants : l’im­pé­ra­tif de re­cons­truc­tion, la paix, la dé­mo­cra­tie (une nou­veau­té comme fait ma­jo­ri­taire au XXe siècle), le dis­po­si­tif de la Com­mu­nau­té eu­ro­péenne du char­bon et de l’acier (CECA), la ver­sion mo­derne de l’ac­cord fran­co-al­le­mand de 1878 nor­ma­li­sant les ré­seaux fer­ro­viaires de la Ruhr et de l’est de la France, élar­gi aux si­gna­taires du trai­té de 1951, l’Eu­ra­tom (aux en­jeux d’in­dé­pen­dance

stra­té­gique évi­dents), la fa­ci­li­ta­tion des échanges…

• Un lea­der­ship tech­no­cra­tique : les dis­cus­sions, dé­ci­sions et dis­cours sont por­tés par une élite po­li­tique et in­tel­lec­tuelle qui se pense en avant-garde d’un pro­jet sur le­quel l’adhé­sion des peuples est pré­sup­po­sée.

• Des ins­ti­tu­tions re­pré­sen­ta­tives des États membres, sans lé­gi­ti­mi­té propre, les sanc­tions élec­to­rales pe­sant sur les gou­ver­ne­ments na­tio­naux. Le pro­jet eu­ro­péen est ain­si par na­ture une in­gé­nie­rie des­ti­née à chan­ger en pro­fon­deur et à long terme les modes de vie, les éco­no­mies et les modes de gou­ver­nance. Il n’a pas vo­ca­tion ini­tiale à de­ve­nir un gou­ver­ne­ment su­pra­na­tio­nal, mais un en­semble de dis­po­si­tions de ges­tion dans des do­maines re­le­vant de l’in­té­rêt col­lec­tif des membres. Ces im­pé­ra­tifs de vi­tesse et de fai­blesse po­li­tique sont ren­for­cés par l’ins­crip­tion du pro­jet dans la grande stra­té­gie amé­ri­caine

post-Se­conde Guerre mon­diale. L’es­pace des com­mu­nau­tés cor­res­pond en ef­fet à ce­lui que les États-Unis sou­haitent an­crer du­ra­ble­ment dans leur sys­tème de sé­cu­ri­té, théo­ri­sé par l’ami­ral Al­fred Ma­han (1840-1914) au tour­nant du siècle, qui pré­co­nise la sé­cu­ri­sa­tion des lit­to­raux op­po­sés des mers bai­gnant le conti­nent amé­ri­cain. Une Eu­rope unie, dé­mo­cra­tique et proa­mé­ri­caine, al­ter­na­tive cré­dible au mo­dèle so­cia­liste qui jouit en­core d’une force d’at­trac­tion cer­taine, et sur­tout as­sez pros­père et in­dus­triel­le­ment so­lide pour sou­te­nir au be­soin un ef­fort de guerre en Eu­rope, est un ob­jec­tif dé­si­rable. La ti­mide al­liance de dé­fense conclue en 1948 est en consé­quence ra­pi­de­ment in­hi­bée par l’Or­ga­ni­sa­tion du trai­té de l’At­lan­tique nord (OTAN), créée en 1949, non sans quelques ré­sis­tances, no­tam­ment de la part de la France.

DE L’EU­PHO­RIE AUX DIF­FI­CUL­TÉS

Dans les pre­mières an­nées, les aus­pices sont fa­vo­rables. La fin de la re­cons­truc­tion inau­gure une pé­riode d’éco­no­mie pros­père et de pro­grès so­cial, et le spectre de la guerre en Eu­rope s’éloigne avec la dis­pa­ri­tion de Jo­seph Sta­line (1878-1953), mal­gré quelques re­mon­tées en ten­sion au dé­but des an­nées 1960. L’agri­cul­ture, l’in­dus­trie et le com­merce se mo­der­nisent et bé­né­fi­cient dans l’en­semble des ac­cords eu­ro­péens. Dans le même temps, les Eu­ro­péens me­surent leur af­fai­blis­se­ment stra­té­gique au pro­fit des deux grands – guerres d’In­do­chine (1946-1954) et d’Al­gé­rie (1954-1962), crise du ca­nal de Suez en 1956 –, mais ce­la ren­force en fait l’at­trac­ti­vi­té d’un pro­jet eu­ro­péen qui peut re­don­ner du poids in­ter­na­tio­nal aux États membres. D’au­tant que le Royaume-Uni, d’abord ré­ti­cent au nom de la sou­ve­rai­ne­té ul­time de son Par­le­ment, mais consta­tant que l’heure n’est pas au su­pra­na­tio­na­lisme, frappe à la porte. L’an­née 1973 voit un pre­mier élar­gis­se­ment au Royaume-Uni, à l’Ir­lande et au Da­ne­mark. Suivent les en­trées suc­ces­sives des jeunes dé­mo­cra­ties grecque (1981), es­pa­gnole et por­tu­gaise (1986), et des an­ciens membres du pro­jet concur­rent de l’As­so­cia­tion eu­ro­péenne de li­breé­change (Au­triche, Fin­lande, Suède en 1995), puis des pays d’Eu­rope cen­trale et orien­tale en deux vagues, en 2004 (Es­to­nie, Hon­grie, Let­to­nie, Li­tua­nie, Po­logne, Ré­pu­blique tchèque, Slo­va­quie, Slo­vé­nie), en même temps que Malte et Chypre, et en 2007 (Rou­maine, Bul­ga­rie), en­fin de la Croa­tie en 2013 (cf. carte 1 p. 14). C’est en dé­fi­ni­tive l’at­trac­ti­vi­té de l’Eu­rope, de son mo­dèle, ain­si que ses sub­ven­tions qui rendent l’in­gé­nie­rie ef­fi­cace. La pers­pec­tive d’en­trée ou de liens pri­vi­lé­giés avec les Com­mu­nau­tés puis l’Union eu­ro­péenne (UE) pousse long­temps la Tur­quie et le Ma­roc dans la voie de la dé­mo­cra­ti­sa­tion et de la mo­der­ni­sa­tion, et pèse sur la tran­si­tion dé­mo­cra­tique en Es­pagne et en Grèce. Lors de la dis­so­lu­tion du pacte de Var­so­vie en 1991, c’est en­core la pers­pec­tive eu­ro­péenne et les pres­sions exer­cées par Bruxelles qui em­pêchent les États baltes ten­tés par la re­vanche de som­brer dans la guerre ci­vile et de re­je­ter leurs ci­toyens russes.

Son or­ga­ni­sa­tion du mar­ché in­té­rieur connaît aus­si un ap­pa­rent suc­cès. L’Ac­cord de libre-échange nord-amé­ri­cain (ALENA, 1994), le Mar­ché com­mun du sud (Mer­co­sur, 1991) en Amé­rique du Sud et les or­ga­ni­sa­tions ré­gio­nales afri­caines s’en ins­pirent. Le rat­tra­page éco­no­mique et so­cial du Por­tu­gal, de l’Es­pagne, de la Grèce, de l’Ir­lande après l’adhé­sion est spec­ta­cu­laire, même s’il est en par­tie fac­tice. Mais le suc­cès en­traîne ses propres dif­fi­cul­tés. L’Eu­rope n’a pas de dé­fi­ni­tion géo­gra­phique ni de géos­tra­té­gie af­fi­chée. L’en­trée en contact de son es­pace et de ses pro­messes avec des mondes qui s’éloignent de son sys­tème, de ses tra­di­tions po­li­tiques et de ses va­leurs fait ra­len­tir le pro­ces­sus d’in­té­gra­tion. Sa neu­tra­li­té stra­té­gique est per­çue comme une hy­po­cri­sie par la Rus­sie, qui de­vine vo­lon­tiers l’OTAN der­rière le pa­ravent eu­ro­péen, né­ces­si­tant plus de pru­dence avec les an­ciennes ré­pu­bliques so­vié­tiques fron­ta­lières. La pers­pec­tive de l’en­trée de la Tur­quie heurte les opi­nions pu­bliques de nom­breux pays. La You­go­sla­vie est un échec cui­sant que l’Eu­rope tente de rat­tra­per de­puis. Le voi­si­nage mé­di­ter­ra­néen, avant même les « prin­temps arabes » (2011), doit être pris en compte, mais la de­mande d’ou­ver­ture de né­go­cia­tions d’adhé­sion du Ma­roc reste lettre morte. Les dis­po­si­tifs de voi­si­nage tentent donc d’ar­ti­cu­ler les es­paces proches sans les in­té­grer. Un com­pro­mis pos­sible pour l’UE, une frus­tra­tion forte pour ses voi­sins, et, fi­na­le­ment, un coût et des conces­sions qui laissent ces pays à la porte sans tou­te­fois la fer­mer, sans que ce­la contri­bue à la sta­bi­li­sa­tion ré­gio­nale at­ten­due, bien au contraire. Les crises géor­gienne (2008) et ukrai­nienne (de­puis 2013) et la dé­rive au­to­ri­taire de la Tur­quie de Re­cep Tayyip Er­do­gan (pré­sident de­puis 2014) sont en par­tie le ré­sul­tat de ces ater­moie­ments. L’an­née 1973 est aus­si le dé­but d’autres dif­fi­cul­tés. Le choc pé­tro­lier ne tarde pas à mettre fin aux an­nées de plein em­ploi et d’ex­cé­dents com­mer­ciaux pour l’UE. La fin de la conver­ti­bi­li­té du dol­lar en or et l’in­fla­tion mettent à mal les fon­de­ments fi­nan­ciers des États membres, obli­geant pour la pre­mière fois à ap­por­ter une ré­ponse de crise dans le do­maine éco­no­mique. 1972 voit naître le Ser­pent mo­né­taire eu­ro­péen, ten­ta­tive de li­mi­ter les ef­fets dé­vas­ta­teurs des fluc­tua­tions mo­né­taires entre pays membres. Le sys­tème est dur­ci en 1979 par l’ins­ti­tu­tion du Sys­tème mo­né­taire eu­ro­péen, pré­lude à la créa­tion de l’eu­ro (en cir­cu­la­tion de­puis 2002), ca­rac­té­ri­sée par des dis­cus­sions dif­fi­ciles et l’im­po­si­tion de la vo­lon­té po­li­tique conjointe de l’Al­le­magne et de la France. Cette pre­mière ré­ponse po­li­tique conjonc­tu­relle de la part des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes marque le dé­but d’un ren­for­ce­ment ins­ti­tu­tion­nel, qui lui-même po­se­ra des pro­blèmes à long terme. Ce­pen­dant, dans le dé­tail, il s’agit plus d’une re­con­fi­gu­ra­tion des mé­ca­nismes mo­né­taires que de l’émer­gence d’une po­li­tique ac­tive dans ce do­maine à l’échelle des com­mu­nau­tés : in­gé­nie­rie, tou­jours.

La crise de 1973 ap­pa­raît en­core comme pas­sa­gère et la sor­tie semble en­vi­sa­geable à la fin des an­nées 1970. Les ajus­te­ments sont mi­ni­maux, mais, dé­jà, les cri­tiques fusent en­vers une Eu­rope qui porte at­teinte à la sou­ve­rai­ne­té mo­né­taire des États, même si ces der­niers sont à l’ori­gine des me­sures. La crise montre que l’Eu­rope ne peut se conten­ter de pro­gres­ser sur le seul consen­sus éta­bli. Le temps de gé­rer les pro­blèmes de front est ve­nu. Reste que l’in­gé­nie­rie fonc­tionne dans de nom­breux do­maines. L’Eu­rope construit son es­pace so­cial, un mar­ché du tra­vail à son échelle qui, avant de de­ve­nir un pro­blème sur la ques­tion des tra­vailleurs dé­ta­chés, a aus­si per­mis à des mil­lions d’Eu­ro­péens de par­tir tra­vailler dans un autre pays (2,5 mil­lions rien que pour l’An­gle­terre) (cf. cartes 4 et 5 p. 16-17). Les po­li­tiques ré­gio­nales de rat­tra­page se dé­ploient et fonc­tionnent. L’UE construit un droit com­mun et un socle de va­leurs com­munes, sou­vent pré­exis­tantes, mais qu’elle a le mé­rite d’es­sayer d’in­car­ner (les cri­tères de Co­pen­hague en sont la dé­fi­ni­tion la plus avan­cée). Mal­gré les cri­tiques, elle réus­sit aus­si dans le do­maine so­cial et, bien sûr, dans le do­maine de l’in­té­gra­tion éco­no­mique et fi­nan­cière. Beau­coup de dos­siers res­tent en cours d’avan­cée (ré­seaux de fret, Eu­rope de l’éner­gie, Eu­rope de la dé­fense), mais d’autres sont so­li­de­ment éta­blis : l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur, la re­cherche, Eu­ro­pol, etc.

CRISES, IMPUISSANCES ET DÉSAVEU

La construc­tion eu­ro­péenne ne peut qu’évo­luer dans cette pé­riode. Le mar­ché com­mun en­traîne le be­soin de normes com­munes, qui de­viennent vite des contraintes lourdes sur les ac­teurs éco­no­miques. Ceux-ci se pré­ci­pitent à Stras­bourg et à Bruxelles pour pi­lo­ter cette évo­lu­tion (lobbying, cf. do­cu­ment 2 p. 15), ren­for­çant chez les ci­toyens le sen­ti­ment que l’Eu­rope est sur­tout une ques­tion de ca­pi­ta­lisme ; d’au­tant que les Com­mu­nau­tés puis l’UE font bon ac­cueil aux ap­proches néo­li­bé­rales dans les an­nées 1980. L’élar­gis­se­ment im­plique des ins­ti­tu­tions plus ef­fi­caces, le consen­sus étant plus dif­fi­cile. L’ap­pa­ri­tion de fait d’une marche ex­té­rieure à l’UE né­ces­site un dé­but de po­li­tique étran­gère com­mune. Le pas est fran­chi avec le trai­té de Maas­tricht (1992) ins­ti­tuant la Com­mu­nau­té eu­ro­péenne, au sin­gu­lier, pré­lude à l’UE, et lui confé­rant des com­pé­tences ré­ga­liennes : jus­tice, mon­naie (Banque cen­trale eu­ro­péenne et Ins­ti­tut mo­né­taire eu­ro­péen), po­li­tique étran­gère et de sé­cu­ri­té com­mune (PESC). Cette évo­lu­tion ren­contre des ré­sis­tances, vi­sible lors des ré­fé­ren­dums consti­tu­tion­nels en 2005 (re­fus en France et aux Pays-Bas) et 2008 (en Ir­lande). La trans­for­ma­tion de l’UE en ce qui res­semble de plus en plus à une fé­dé­ra­tion pose des pro­blèmes.

Le pre­mier est qu’il s’agit d’une évo­lu­tion du dis­po­si­tif des com­mu­nau­tés, pas d’une re­fonte, et que les traits ini­tiaux sont tou­jours là : une tech­no­cra­tie ha­bi­tuée à ap­pro­cher les ques­tions à grande échelle, loin des dis­pa­ri­tés in­fi­nies des ter­ri­toires de l’Eu­rope, et obli­gée de fait de pro­duire des textes gé­né­raux sui­vis de mul­ti­tudes de me­sures par­ti­cu­lières, alour­dis­sant le champ des normes. Dans cette dy­na­mique, les gou­ver­ne­ments na­tio­naux de­viennent les dé­fen­seurs des par­ti­cu­la­rismes de leur pays plu­tôt que les ins­ti­ga­teurs d’une po­li­tique com­mune, d’au­tant que les élec­tions au Par­le­ment eu­ro­péen tendent à se jouer sur des agen­das na­tio­naux. Le deuxième pro­blème est que la lé­gi­ti­mi­té ini­tiale du consen­sus se perd, rem­pla­cé sur de nom­breuses ques­tions par la règle de la ma­jo­ri­té qua­li­fiée, sans que le pro­ces­sus élec­to­ral eu­ro­péen donne au Par­le­ment et à la Com­mis­sion une lé­gi­ti­mi­té de fait face aux élec­teurs, dès lors abs­ten­tion­nistes et de plus en plus convain­cus que les mi­lieux d’af­faires font l’UE eu­ro­péenne, dont le droit s’im­pose par ailleurs de plus en plus aux droits na­tio­naux. Le troi­sième pro­blème est conjonc­tu­rel : le pessimisme s’ag­grave avec la crise de 2008, et plus en­core avec celle de 2011 qui marque un désen­chan­te­ment (cf. cartes 6 et 7 p. 18). L’Ita­lie, la Grèce, le Por­tu­gal et l’Es­pagne, mais aus­si l’Ir­lande et Chypre ré­vèlent la fra­gi­li­té du rat­tra­page et voient leur taux de chô­mage grim­per en flèche. L’Eu­rope sup­po­sée so­li­daire ap­pa­raît

sou­dain dans les opi­nions comme un gen­darme éco­no­mique, so­cial et fi­nan­cier, d’au­tant que les gou­ver­ne­ments ont beau jeu de re­je­ter sur l’UE la res­pon­sa­bi­li­té de leurs propres man­que­ments. La ques­tion du tra­vail dé­ta­ché prend alors de l’am­pleur. Si le mar­ché eu­ro­péen du tra­vail a pro­fi­té aux pro­fes­sions qua­li­fiées et aux cadres par­tout en Eu­rope, il crée une rup­ture dans les em­plois non qua­li­fiés, au bé­né­fice des pays de l’Est à la maind’oeuvre moins chère, trans­for­mant l’Eu­rope cen­trale en suc­cur­sale de l’Al­le­magne qui y dé­lo­ca­lise ses usines, ses ser­vices et ses re­trai­tés, voire ses pay­sans. Les so­cié­tés de l’Ouest veulent des pro­tec­tions ; celles de l’Est se sentent in­sul­tées et mi­no­rées (par­ti­cu­liè­re­ment en Po­logne, Rou­ma­nie et Bul­ga­rie), d’au­tant que les centres de dé­ci­sion res­tent dans l’Eu­rope rhé­nane. L’ir­rup­tion de la ques­tion mi­gra­toire dans les su­jets po­li­tiques eu­ro­péens ag­grave la dis­pute, ré­vé­lant une autre frac­ture. L’agran­dis­se­ment à l’Est de 2004 était une op­por­tu­ni­té qu’il fal­lait sans doute sai­sir. Le choc so­cial fut bru­tal, mais le pro­blème n’est pas seule­ment éco­no­mique. Si les pro­messes de li­ber­té po­li­tique, de pros­pé­ri­té so­ciale et éco­no­mique et d’éloi­gne­ment de la Rus­sie étaient sé­dui­santes, l’UE n’a pas consi­dé­ré l’ex­pé­rience so­cia­liste de ces pays comme une tra­jec­toire his­to­rique propre, mais comme une pa­ren­thèse. Or cette pé­riode de leur his­toire a confor­té, pour l’en­semble de l’Est, des mé­moires col­lec­tives et des va­leurs dif­fé­rentes de celles de l’Eu­rope de l’Ouest, no­tam­ment l’im­por­tance de la culture et du ro­man na­tio­nal comme fac­teur de ré­sis­tance à la do­mi­na­tion. Alors que l’Ouest cé­lé­brait la li­bé­ra­tion de 1945, cette date est pour les peuples de l’Est celle de leur mise sous le joug so­vié­tique. Tous ont ten­té d’al­té­rer le mo­dèle im­po­sé par Mos­cou avec un mar­xisme tein­té de par­ti­cu­la­ri­té na­tio­nale : le ca­tho­li­cisme conser­va­teur po­lo­nais, les ra­cines non slaves de la culture hon­groise, l’hé­ri­tage ro­main de la Rou­ma­nie… Dès lors, la mu­ta­tion de l’UE en un mo­dèle nor­ma­tif im­po­sé à ses membres rap­pelle de mau­vais sou­ve­nirs, et l’in­jonc­tion à ren­trer dans les rangs, par exemple sur les mi­grants, ren­force ce sen­ti­ment, en même temps que ces iden­ti­tés se sentent me­na­cées. D’au­tant que le bloc de l’Ouest était ab­sent lors des ré­pres­sions so­vié­tiques. En­fin, mal­gré des éco­no­mies conso­li­dées, le mo­dèle de mar­ché eu­ro­péen dé­ve­loppe des in­éga­li­tés criantes dans des so­cié­tés ha­bi­tuées pen­dant qua­rante-cinq ans à un État-pro­vi­dence fort, bien que sou­vent dé­faillant.

MI­GRA­TIONS ET BREXIT : DES DÉ­FIS MA­JEURS

La ques­tion des mi­grants et des quo­tas d’ac­cueil (cf. carte 10 et carte 11 p. 22), et son co­rol­laire, la mon­tée des po­pu­lismes et des nationalismes (cf. cartes 8 et 9 p. 19), sont moins la cause que le ré­vé­la­teur

L’UE n’est pas en dé­clin, ni vrai­ment en panne, mais à un mo­ment de mu­ta­tion né­ces­saire. Les condi­tions dans les­quelles le pa­ra­digme ori­gi­nel du pro­jet est ap­pa­ru ont chan­gé, les struc­tures au dé­part adap­tées à leur temps ont évo­lué moins vite que la réa­li­té du monde et du conti­nent.

d’une frac­ture Est-Ouest igno­rée par l’UE au mo­ment de 2004-2006 ou, au mieux, sup­po­sée se ré­sor­ber d’elle-même sous la puis­sance de l’in­gé­nie­rie so­ciale, éco­no­mique et po­li­tique de l’UE. Ce­la en­traîne par re­bond la ré­ha­bi­li­ta­tion des dis­cours sou­ve­rai­nistes dans le reste de l’Eu­rope, mo­bi­li­sés tant à droite (na­tio­na­lisme, xé­no­pho­bie, plai­doyer pour un « ordre mo­ral ») que dans une par­tie de la gauche (la po­li­tique mi­gra­toire per­çue comme un énième dum­ping so­cial au pro­fit des lob­bies éco­no­miques). Le point d’orgue à ce jour reste le Brexit. Pour la pre­mière fois, la construc­tion eu­ro­péenne re­cule et le ter­ri­toire de l’UE se ré­tré­cit, même si le pro­ces­sus est am­bi­va­lent et loin d’être ache­vé. Nulle part ailleurs, la peur d’une Eu­rope fé­dé­rale pri­mant sur les choix na­tio­naux n’est aus­si forte qu’au Royaume-Uni, en­tré dans l’Eu­rope à la fin des an­nées heu­reuses, et qui n’en a connu, en dé­fi­ni­tive, que les dif­fi­cul­tés crois­santes. Le Brexit est ré­vé­la­teur de la cou­pure entre les élites (proeu­ro­péennes) et les classes po­pu­laires (eu­ros­cep­tiques). Il montre aus­si que l’adhé­sion à l’Eu­rope n’est pas qu’une ques­tion d’avan­tages éco­no­miques : les ré­gions les plus sub­ven­tion­nées du Royaume-Uni sont celles qui ont le plus vo­té en fa­veur du Brexit (Cor­nouailles, Mid­lands, Pays de Galles) ; aux dé­pens de pro­ces­sus po­li­tiques longs et dou­lou­reux et pour les­quels l’UE était une avan­cée, comme en Ir­lande du Nord (cf. carte 12). L’har­mo­ni­sa­tion par la grâce des échanges et des conver­gences des po­li­tiques pu­bliques ne suf­fit donc pas à ef­fa­cer les par­ti­cu­la­rismes, les ex­pé­riences his­to­riques lo­cales, les tra­di­tions po­li­tiques dif­fé­ren­ciées. L’ab­sence d’une géo­po­li­tique eu­ro­péenne et d’une re­pré­sen­ta­ti­vi­té res­sen­tie laisse place aux stra­té­gies des na­tions membres, aux agen­das na­tio­naux et aux ac­teurs glo­baux (Chine, États-Unis, Rus­sie). La faute aus­si à l’ab­sence d’ima­gi­naire eu­ro­péen com­pa­tible avec les va­leurs dé­fen­dues, et à la né­ga­tion des di­ver­si­tés au pro­fit d’une sup­po­sée his­toire conti­nen­tale com­mune. L’UE n’est pas en dé­clin, ni vrai­ment en panne, mais à un mo­ment de mu­ta­tion né­ces­saire. Les condi­tions dans les­quelles le pa­ra­digme ori­gi­nel du pro­jet est ap­pa­ru ont chan­gé, les struc­tures au dé­part adap­tées à leur temps ont évo­lué moins vite que la réa­li­té du monde et du conti­nent. Des de­mandes de ré­ponse sont faites à des ins­ti­tu­tions qui n’ont pas été créées pour gé­rer des crises, et aux­quelles elles tentent de s’adap­ter, et qui pour­raient, fi­na­le­ment, la re­fon­der et lui don­ner corps. Mais l’UE doit se re­dé­fi­nir. Ce qui ar­rive à l’UE, c’est un manque de consis­tance po­li­tique, mal­gré un trop-plein res­sen­ti d’ins­ti­tu­tions ; le manque d’une stra­té­gie pre­nant la re­lève des prin­cipes, ce qui im­plique une iden­ti­té af­fir­mée.

DOS­SIER UNION EU­RO­PÉENNE P.12

Tra­vailler en Eu­rope Ban­de­role contre le dum­ping so­cial sur la ques­tion des tra­vailleurs dé­ta­chés en Eu­rope, à Bruxelles, le 29 avril 2018.

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