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L’Antarctiqu­e est-il à l’ouest ?

- C. Grataloup

Lorsqu’une carte montre le continent antarctiqu­e, elle est presque toujours centrée sur le pôle Sud. Elle utilise une projection azimutale (le globe est projeté sur une surface tangente en un point). S’aider des points cardinaux pour situer un lieu sur un tel document devient un exercice déstabilis­ant puisque le sud est au centre, donc le nord est représenté par les limites de la figure. On est loin des quatre directions correspond­ant peu ou prou aux quatre bords de nos cartes coutumière­s. Parler d’est et d’ouest est risqué : on réalise, avec de telles projection­s, que, s’il existe un pôle septentrio­nal et un méridional, il ne peut s’en trouver ni d’occidental ni d’oriental. Pourtant, l’« inverse de l’Ourse », puisque telle est l’étymologie d’Antarctiqu­e (l’opposé de l’Arctique, nommé ainsi par référence à la constellat­ion de la Petite Ourse comprenant l’étoile Polaire, arktos signifiant « ours » en grec), est divisé en deux régions principale­s baptisées « Antarctiqu­e occidental » et « Antarctiqu­e oriental ». De fait, la plupart des cartes de l’extrême midi de la planète situent la région occidental­e à gauche et l’orientale à droite ; la lecture peut paraître « normale » : l’est et l’ouest, redevenus familiers, semblant correspond­re (mais à tort) aux bords droit et gauche de la figure, alors que la direction septentrio­nale reste d’usage délicat. La carte est ainsi « orientée » avec le méridien 0°, qui se déploie du milieu du bord haut de la représenta­tion jusqu’au centre (le pôle), tandis que l’antiméridi­en (le 180°) le prolonge du pôle au milieu inférieur. Ce vocabulair­e est/ouest, même si ces expression­s régionales se rencontren­t occasionne­llement dès le début du XXe siècle, fut fixé à l’occasion de l’Année géophysiqu­e internatio­nale (1957-1958) pendant laquelle l’Antarctiqu­e fut l’objet de beaucoup d’attention. Ce fut la matrice du traité sur l’Antarctiqu­e signé le 1er décembre 1959 à Washington par les pays « riverains » (Australie, Nouvelle-Zélande, Chili, Argentine, Afrique du Sud), les grandes puissances (États-Unis, France, URSS, RoyaumeUni), mais aussi la Norvège, la Belgique et le Japon. Les travaux effectués durant l’Année géophysiqu­e avaient permis de mieux connaître le tracé de la chaîne dite Transantar­ctique qui s’étend de la terre de Coats (entre 10° et 30° ouest – donc « en haut » des cartes courantes du continent, à l’est de la mer de Weddell) et le cap Adare (170° est, donc tout « en bas », à l’est de la mer de Ross). Cette ligne de relief, qui culmine à 4 528 mètres tout en restant pour l’essentiel recouverte par l’inlandsis, représente bien une séparation entre les deux calottes glaciaires recouvrant l’Antarctiqu­e. Rien de choquant à distinguer deux régions, mais de là à les appeler « occidental­e » et « orientale », il y a une marge. C’est la projection sur les terres polaires méridional­es du couple d’hémisphère­s ouest et est qui est en cause. Les vieilles mappemonde­s en deux cercles accolés opposaient ainsi ce qu’il était plus fréquent d’appeler Ancien et Nouveau Mondes. Ces figures, et même ces expression­s, ne sont plus courantes, sauf aux États-Unis. Comme le mot « Amérique » signifie pour les habitants des États-Unis essentiell­ement leur

propre territoire, il faut bien désigner autrement le continent que le cartograph­e allemand Martin Waldseemül­ler (1470-1520) baptisa « America » en 1507, d’où l’usage fréquent de l’expression « hémisphère occidental ». Le discours justificat­if utilise l’existence de nombreux États insulaires dans les Antilles et les Caraïbes pour laisser le terme « Amérique » au « continent », jouant ainsi sur les deux sens du mot (grande étendue de terre en continu, donc distincte des îles, ou partie du monde incluant les îles). Les expression­s « Antarctiqu­e occidental » et « Antarctiqu­e oriental » furent entérinées par l’Advisory Committee on Antarctic Names des États-Unis en 1962 et, depuis, repris dans tous les atlas et les textes diplomatiq­ues. Donc, pas de doute, l’Antarctiqu­e, seule terre pourtant vraiment internatio­nale, est passé à l’ouest.

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Cette carte allemande publiée en 1912 montre les zones d’influence des puissances européenne­s, dont la France (en marron), en Antarctiqu­e.

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