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Amazon : la ruée vers l’est

- Sardier

Amazon, qui distribue dans le monde entier ses célèbres cartons avec un sourire dessus et des produits de consommati­on dedans, a annoncé en novembre 2018 l’ouverture de deux nouveaux sièges aux États-Unis. Après Seattle, berceau de l’entreprise, c’est à New York et Arlington, près de Washington D.C., que s’installe ce géant du Web.

Ce choix est le fruit d’une compétitio­n acharnée : l’entreprise de Jeff Bezos a lancé un appel à candidatur­es, auquel 238 villes américaine­s ont répondu en septembre 2017. En janvier 2018, 20 finalistes sont retenues et, dix mois, plus tard, c’est la surprise : il n’y aura pas un, mais deux « HQ2 » (second headquarte­rs). Le premier sera installé à Crystal City, dans le comté d’Arlington ; le second en plein New York, à Long Island City, dans le Queens. Il s’agit d’un projet colossal, puisque chacun de ces deux sites pourrait accueillir 25 000 employés, pour un investisse­ment total de 5 milliards de dollars sur vingt ans. L’installati­on sur la côte est du pays est en soi surprenant­e. Car le berceau des GAFA – acronyme qui désigne Google, Apple, Facebook et Amazon – est en Californie, dans la Silicon Valley. Amazon a donc fait le choix de la célèbre mégalopole américaine, cette région qui connecte d’importante­s métropoles de Boston à Washington, loin des sièges principaux de ses trois rivales.

UN CHOIX ÉVIDENT

Stratégie étonnante ? Non. En tout cas, pas pour le géographe américain et urbaniste Richard Florida (1), ni pour son compatriot­e Scott Galloway, professeur de marketing. À eux deux, ils ont anticipé la stratégie de l’entreprise et fait un pari gagnant, considéran­t que tous les indices concordaie­nt, même les plus futiles. Comme le fait que Jeff Bezos possède un appartemen­t à New York et un manoir à Washington ; les entreprise­s auraient tendance à installer leur siège là où leur dirigeant a déjà un logement. Du côté des indices plus probants, c’est Scott Galloway qui a su anticiper le choix de New York. Dès novembre 2017, il affirmait : « Il y a trois possibilit­és. New York, New York et New York » (2). Avec San Francisco, c’est pour lui la seule ville capable d’attirer et de retenir, grâce à de bonnes conditions de vie (culture, loisirs, espaces verts, transports), les jeunes employés hyperquali­fiés dont Amazon a besoin, ceux de la « classe créative » (3). Scott Galloway insiste aussi sur l’importance de pouvoir installer des bureaux dans le centre-ville plutôt que sur un campus en périphérie, comme l’a fait Google dans la Silicon Valley. D’après lui, ce modèle s’épuise, notamment parce que les employés veulent réduire leurs trajets quotidiens… et tant pis pour les difficulté­s qui s’annoncent en matière de transports en commun, Crystal City étant desservi par des lignes de train déjà bondées, avant même l’arrivée des nouveaux employés (4). Dernier point : Scott Galloway met ses interlocut­eurs au défi de trouver une entreprise dont la valeur actionnari­ale dépasse 10 milliards de dollars, qui n’est pas installée à proximité d’une grande école

Le point G… avec un G comme « Géographie » : mieux comprendre un bout du globe avec des cartes « faites main » ou venues d’ailleurs, offrant un autre regard sur le monde. Géopolitiq­ue, développem­ent, frontières, inégalités, économie, histoire… tout y passe !

d’ingénieurs. Or New York les collection­ne (New York University, Columbia, Cornell Tech…). Du côté de Washington D.C., le prix de la divination revient à Richard Florida. Il utilisait à peu près les mêmes arguments que son confrère et ajoutait deux points : d’une part, The Washington Post est la propriété de Jeff Bezos ; d’autre part, une présence forte dans la capitale politique du pays permet de mieux défendre les intérêts de l’entreprise, notamment pour lutter contre la législatio­n antitrust.

NEW YORK, TOUJOURS NEW YORK !

Selon les travaux de Richard Florida, avec 70 sièges en 2017, New York domine le classement de localisati­on des 500 entreprise­s les plus riches des États-Unis (la deuxième position revient à Chicago avec 33 sièges seulement). Cette concentrat­ion offre un rayonnemen­t économique inégalable à cette ville globale, qui dispose ainsi d’un grand pouvoir sur l’économie mondiale. Si Washington n’est qu’à la sixième place avec 17 sièges, elle fait partie des villes dont l’attractivi­té a le plus augmenté depuis 1975. Dans un cas, c’est la taille qui compte, dans l’autre, c’est le potentiel… Même chose pour les grandes régions urbaines : la mégalopole Boston-Washington abrite près de 30% du total des sièges d’entreprise­s, loin devant l’ensemble Chicago-Pittsburgh (18 %) et les métropoles texanes (10 %). Le nord et le sud de la Californie n’arrivent respective­ment qu’en quatrième et sixième position, et la région de Seattle est septième : à la pointe de l’économie du Web, les régions de la côte Ouest sont économique­ment moins diversifié­es. Est-ce que cela veut dire que cette compétitio­n entre villes américaine­s n’était qu’un coup de publicité ? Pas sûr : Richard Florida fait le pari qu’Amazon avait déjà choisi les gagnantes, mais voulait recueillir des informatio­ns précises sur de nombreuses autres pour y installer de nouvelles infrastruc­tures dans les meilleures conditions. Les non sélectionn­ées n’ont donc peut-être pas tout perdu. T.

NOTES

(1) Richard Florida, « Why New York and D.C. Make Sense for Amazon’s HQ2 », in CityLab, 8 novembre 2018. (2) Richard Florida, « Big Tech and the City », entretien avec Scott Galloway, in CityLab, 28 novembre 2017. (3) Richard Florida, The Rise of the Creative Class: Revisited, Basic Books, 2014. (4) J. David Goodman et Emma G. Fitzsimmon­s, « What Amazon May Mean for Queens: Gentrifica­tion and (More) Packed Trains », in The New York Times, 6 novembre 2018.

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