Causette

La douche mobile des sans-abri

Depuis trois ans, l’associatio­n Mobil’douche propose des douches gratuites et distribue habits et kits d’hygiène à des sans-abri. Le tout dans un camping-car conçu comme un concentré d’humanité.

- Elsa Maudet photos : Élodie chrisment pour causette

« Qu’y a- t- il de si magique dans la Mobil’douche ? Pour moi, c’est juste un camping-car ! » Ranzika Faïd, présidente de l’associatio­n Mobil’douche, sait bien que c’est plus que ça, mais elle est aussi persuadée qu’elle n’a pas inventé l’eau tiède. Un véhicule de 6 mètres de long, un flexible et une douchette fixés sur un lavabo, un bac à douche, des caisses et placards remplis de fringues et de produits d’hygiène… Matérielle­ment, sa douche mobile, ce n’est que ça ! Elle sillonne le Sud parisien à la rencontre des sans-abri. Une douche mobile pour ceux, nombreux, qui fuient les structures publiques. Vols, agressions, horaires inadaptés, manque d’accessibil­ité, saleté… les griefs à leur égard sont nombreux. « Même si vous construise­z trois mille douches, il y aura toujours des personnes qui ne viendront pas », assure Ranzika Faïd, Parisienne de 46 ans chargée de mission communicat­ion au ministère du Travail.

Maraudeuse bénévole depuis des années, elle connaît bien la rue et a très vite été frappée par le manque criant de lieux permettant de maintenir un tant soit peu d’hygiène. Mais c’est un sondage sur les priorités des SDF qui lui a donné le déclic, en 2009 : apparaissa­ient, dans l’ordre, la nourriture, le logement et le fait de rester propre. « J’ai dû créer Mobil’douche en une minute dans ma tête », se souvient-elle. La première maraude a lieu en avril 2012 avec un camping-car acheté 10 000 euros sur le Bon Coin et aménagé pour le même montant, grâce à des fonds privés ainsi que des adhésions à l’associatio­n et des dons. En juin 2014, Ranzika embauche son premier employé, qui assure désormais les tournées à sa place. Entre juin et décembre, plus de cinq cents douches ont été offertes. Grâce à ce service, « certains ont pu garder leur emploi, d’autres se remettre debout et marcher. La rue, c’est le corps d’un côté, la tête de l’autre. Leur proposer les moyens de rester propres, ça leur permet de relier les deux », affirme

Ranzika.

gênés par leur propre odeur

Elle-même, dès son enfance, a dû souvent se réfugier dans la rue pour fuir les coups de son père. « J’ai connu la faim, j’ai été sale, j’ai été pouilleuse. Mais Mobil’douche n’est pas le renvoi de mon histoire. On n’a pas besoin d’être maltraité pour agir contre la maltraitan­ce, d’être drogué pour agir contre la toxicomani­e », martèle-t-elle. Un non-sujet. On insiste. Elle aussi, toujours souriante : « Je ne peux pas nier que le fait d’avoir été confrontée très tôt à la maltraitan­ce est lié au fait que j’aie un intérêt pour l’être humain. » Mais c’est tout. Fin de la parenthèse.

Dans la rue, « certains sont gênés par leur propre odeur. Ils n’osent plus aller dans les magasins, faire des démarches administra­tives, prendre le métro, note Jean-Pierre O’Biang, le responsabl­e des maraudes. Là, ils se retrouvent dans une salle de bains, comme s’ils étaient à la maison ». Un homme, alcoolique,

« dans le dégoût de lui-même », qui peinait à marcher, a pleuré quand il est entré dans la Mobil’douche. « La première fois qu’il a mis du parfum, il voulait épouser toutes les femmes de la Terre », rigole Ranzika. Un autre, âgé de 78 ans, handicapé et vivant sous une tente entourée d’ordures, a décidé de se teindre les cheveux, pour sa nouvelle photo de passeport. « Il parle de partir en Italie, alors qu’il a du mal à faire plus de 10 mètres, glisse Jean- Pierre. Ça leur donne l’espoir de quelque chose de meilleur. » « Ce n’est pas une douche qui fait ça, c’est Mobil’douche », tranche Ranzika. Cette phrase, elle l’a entendue plus d’une fois, et elle y croit. Une douche pour une douche, ça n’a rien de révolution­naire. Son camping-car, elle l’a avant tout pensé comme un lieu d’humanité. Les bénéficiai­res sont accueillis avec un café ou un thé, des petits gâteaux. Qu’ils se lavent ou non, ils peuvent repartir avec des habits propres, du shampooing, du dentifrice… récupérés grâce aux dons. Mais ce qui compte pour Ranzika, Jean-Pierre et les bénévoles, c’est la rencontre. « Certains n’ont pas parlé à quelqu’un depuis des mois », regrette la présidente de l’associatio­n. Soixante-sept langues et dialectes différents se succèdent entre les murs de ces sanitaires roulants, y compris la langue des signes, à laquelle Ranzika se forme depuis des années. Durant le débat sur le mariage homo, les discussion­s furent passionnée­s, parfois houleuses. « On a les échos de tout ce qui se passe dans le monde », se félicite-t-elle. Les uns viennent confier leurs craintes de ne plus savoir caresser un

“La rue, c’est le corps d’un côté, la tête de l’autre. Leur proposer les moyens de rester propres, ça leur permet

de relier les deux”

corps, les autres montrer fièrement les photos de leurs enfants. Gilles Maurice, 47 ans, dort sous une tente le long du cimetière du Montparnas­se. À la vue de la Mobil’douche, qu’il n’avait pas croisée depuis deux semaines, son visage s’éclaire : « C’est un service formidable, ça me permet de me laver. Je ne le faisais pas avant, car ce n’était pas facile ; il fallait aller dans les bainsdouch­es, avoir une serviette, du savon. Et l’homme à l’entrée parlait de façon méprisante. Ici, les gens sont magnifique­s, l’idée est magnifique... Il faudrait faire ça dans tout Paris.

Partout, même ! » Gilles n’a pas pris de douches depuis un moment, mais, malgré les propositio­ns répétées de Jean-Pierre, il préfère partager son amour infini pour Prévert. Ce jour-là, il ne se lavera pas. L’hygiène, un prétexte pour un peu d’humanité, comme le souhaitait Ranzika.

Le chemin vers la douche peut être très long. En particulie­r pour les femmes. Proies potentiell­es dans la rue, elles ont tendance à se forger une carapace en béton armé, se méfier de tout et de tout le monde, gommer tout ce qui pourrait apparaître comme un signe de féminité. « J’adore me confronter aux femmes. Elles sont dans le défi. Si je vois une femme dans un groupe, je m’y intéresse trois fois plus qu’aux autres, sourit Ranzika. Certaines se rendent quasi invisibles, vous les

imaginez enlever leurs épaisseurs et se retrouver nues ? » Une violence. Alors Ranzika en son temps et Jean-Pierre aujourd’hui sont patients. Discutent, « toujours d’épaule à épaule », installés au même niveau que le sans-abri, debouts, assis ou accroupis. Il faut des jours, des semaines, pour que ces femmes demandent un tampon ou un soutien-gorge. Autant pour qu’elles entrent boire un café. Puis le déclic se fait, l’heure de la première douche. Ranzika a mis neuf mois à faire venir celle qu’elle surnomme Pirate dans la petite salle de bains.

prix nobel des Sdf

Au milieu des prix de fondations et des dizaines de messages de soutien, Ranzika Faïd a reçu une récompense particuliè­re, le « prix Nobel des SDF » : une bouteille de Coca de 2 litres, sa drogue, qu’une trentaine d’entre eux lui ont offerte pour la remercier. Certains font des kilomètres pour se trouver sur le circuit de la maraude, d’autres ont donné 10 euros de leur manche pour l’achat d’un second véhicule. Cette douche, c’est la leur. Après avoir entendu Ranzika sur France Inter, une auditrice a offert à l’associatio­n un deuxième camping-car, qui devrait rapidement prendre du service. Une douche mobile est en cours de création à Marseille (Bouches-du-Rhône), des discussion­s ont lieu à Toulouse (HauteGaron­ne) ou Saint-Étienne (Loire). Le concept apparaît partout comme une évidence. « On n’est qu’une goutte d’eau, relativise Jean-Pierre. Une grosse goutte d’eau chaude roulante. »

 ??  ?? Le camping-car vient à la rencontre des SDF et leur offre douche, vêtements propres et produits d’hygiène. Mais il n’en reste pas là. Les bénéficiai­res sont accueillis avec boissons chaudes, gâteaux et, surtout, trouvent en ce lieu un espace d’écoute et d’échanges.
Le camping-car vient à la rencontre des SDF et leur offre douche, vêtements propres et produits d’hygiène. Mais il n’en reste pas là. Les bénéficiai­res sont accueillis avec boissons chaudes, gâteaux et, surtout, trouvent en ce lieu un espace d’écoute et d’échanges.
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Ranzika Faïd,46 ans, présidente de l’associatio­n Mobil’douche.

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