LE GANG DE LA CLÉ À MO­LETTE

Hier der­rière leur bu­reau, au­jourd’hui le nez sous le ca­pot… La ten­dance est en­core ti­mide, mais les femmes sont de plus en plus nom­breuses à se faire une place dans les ga­rages de ré­pa­ra­tion automobile, cô­té ate­lier. Cau­sette a ren­con­tré ces mé­ca­nos et

Causette - - VROUM VROUM! - texte et pho­tos Tho­mas Dus­seau

« À chaque fois que mon ma­ri al­lait faire le plein, je lui di­sais : ‘‘Sur­tout, tu me le dis, je viens avec toi.’’ Il fal­lait que je sente l’es­sence, c’était mon en­vie. Et, au­jourd’hui, ma fille est mé­ca­no. » Au té­lé­phone, Ca­the­rine La­dam rit. Et se de­mande en­core si le fait d’avoir res­pi­ré tous ces ef­fluves pen­dant sa deuxième gros­sesse n’a pas un lien avec l’orien­ta­tion pro­fes­sion­nelle d’Au­ré­lie, 26 ans cette an­née. Une simple coïn­ci­dence ? La suite de l’his­toire ali­mente et ren­force le doute : « Je n’ai­mais pas les choux de Bruxelles, mais j’en au­rais man­gé sur la tête d’un pouilleux quand j’étais en­ceinte de mon fils. Il tra­vaille dans la res­tau­ra­tion ! » s’ex­clame la mère de fa­mille. Une fa­mille dans la­quelle per­sonne, jus­qu’à ce qu’Au­ré­lie convainque le ga­ra­giste si­tué en bas de chez elle de la prendre en stage en classe de qua­trième, n’avait ja­mais fait une vi­dange. Ni por­té aus­si fiè­re­ment un bleu de tra­vail. « À la fin de la semaine, il était tel­le­ment sale et raide qu’il te­nait tout seul de­bout », se sou­vient cette jeune femme toute menue et sur­nom­mée « ma pe­tite mé­ca­no en string » par des amis proches de­puis le jour où elle avait dé­pan­né l’un d’entre eux au pied le­vé. Ce qui, dit-elle, la fait rire.

Le par­cours d’Au­ré­lie est im­pres­sion­nant : à 15 ans, elle quitte son col­lège d’Eau­bonne ( Val-d’Oise) pour s’ins­crire au Ga­rac, l’École na­tio­nale des pro­fes­sions de l’automobile, si­tuée à Ar­gen­teuil. Elle y in­tègre d’abord une classe pré­pa­ra­toire à l’ap­pren­tis­sage avant d’en­chaî­ner les for­ma­tions : BEP et bac pro mé­ca­nique automobile, cer­ti­fi­cat de qua­li­fi­ca­tion

pro­fes­sion­nelle (CQP) tech­ni­cien après-vente au­to, CAP pein­ture en car­ros­se­rie. Toutes sui­vies en al­ter­nance, afin d’être con­fron­tée, dès le plus jeune âge, à ce mi­lieu sa­tu­ré en tes­to­sté­rones.

Des pro­fils convoi­tés

Au Ga­rac, on se sou­vient en­core très bien d’Au­ré­lie La­dam. Et de la plu­part des filles pas­sées dans cet im­mense cam­pus de 2,4 hec­tares. Il faut dire que l’école, qui fê­te­ra ses 70 ans en mai pro­chain, en forme en­core très peu. À la der­nière ren­trée, elles n’étaient ain­si que 48 sur les quelque 1 200 élèves et étu­diants ac­cueillis. Un chiffre stable de­puis trois ans. « Avant, on en avait en moyenne quinze par an, mais on les trou­vait es­sen­tiel­le­ment dans les mé­tiers du ter­tiaire comme la vente ou la ges­tion. Au­jourd’hui, elles sont re­pré­sen­tées dans tous les do­maines », constate Eu­gé­nie Ja­my, res­pon­sable du Centre de for­ma­tion des ap­pren­tis (CFA) de l’école, en ci­tant la mé­ca­nique automobile, la ré­pa­ra­tion des car­ros­se­ries et même la main­te­nance des vé­hi­cules in­dus­triels. Au ly­cée pro­fes­sion­nel Pierre-Men­dès France de Mont­pel­lier, dans l’Hé­rault, elles sont éga­le­ment une quin­zaine chaque an­née à in­té­grer l’une des for­ma­tions du pôle automobile. Et au CFA de Bor­deaux (Gi­ronde), la di­rec­trice a no­té une hausse des ef­fec­tifs fé­mi­nins d’en­vi­ron 4,5 % sur les trois der­nières an­nées.

Mais ces évo­lu­tions sont en­core peu si­gni­fi­ca­tives à l’échelle du ter­ri­toire. Se­lon le der­nier rap­port de la branche des ser­vices de l’automobile pu­blié par l’As­so­cia­tion na­tio­nale pour la for­ma­tion automobile (An­fa), la pro­por­tion de femmes dans l’en­semble des sec­teurs est de 22,7 %. Dans les écoles de conduite, elle at­teint 48,8 % et chute à 18,1 % dans la ré­pa­ra­tion automobile. Sans sur­prise, elles y oc­cupent es­sen­tiel­le­ment des postes ad­mi­nis­tra­tifs. Dans les ate­liers, ces der­nières re­pré­sentent en fait l’équi­valent d’une goutte d’es­sence dans le ré­ser­voir d’un au­to­car. Soit, en 2014, 0,85 % des 65 800 mé­ca­ni­ciens sa­la­riés et seu­le­ment 0,70 % des 23 730 car­ros­siers-peintres, se­lon l’Ob­ser­va­toire de l’An­fa. « On a en­core du mal à trou­ver des jeunes femmes qui sont in­té­res­sées par ces mé­tiers. Ce n’est pas dans notre culture », avance Éli­sa­beth Young, la pré­si­dente de l’as­so­cia­tion Wo­men and Ve­hicles in Eu­rope ( Wave), qui pro­meut la mixi­té dans les mé­tiers de l’automobile. Les femmes sont pour­tant convoi­tées par cer­tains pa­trons, as­sure-t-on au CFA de Bor­deaux, tant pour leur sup­po­sée mi­nu­tie que pour le bien-être de l’en­tre­prise. Car plu­sieurs études l’af­firment : les en­tre­prises sont plus per­for­mantes lors­qu’elles sont com­po­sées d’équipes mixtes.

Les cli­chés ont la vie dure

Dans un rap­port consa­cré au su­jet, et ren­du il y a un an au nom de la dé­lé­ga­tion aux droits des femmes, les sé­na­trices Chan­tal Jouan­no et Ch­ris­tiane Hum­mel vont plus loin pour ex­pli­quer cette sous-re­pré­sen­ta­tion des femmes dans le mi­lieu de l’automobile. Elles sou­lignent no­tam­ment « le manque d’in­for­ma­tion sur les mé­tiers, en lien avec une ré­flexion in­suf­fi­sante sur l’orien­ta­tion pro­fes­sion­nelle au sein du sys­tème sco­laire fran­çais » . Et pointent « le poids des sté­réo­types et des re­pré­sen­ta­tions » , en­core « per­sis­tants », y com­pris dans l’en­tou­rage des prin­ci­pales concer­nées.

Sophie Munch, qui a re­joint l’en­tre­prise fa­mi­liale de Fauillet (Lot-et-Ga­ronne) il y a deux ans, ra­conte avec le sou­rire : « Quand mon co­pain a an­non­cé à sa mère que j’étais car­ros­sier-peintre, elle lui

a ré­pon­du : “Oh, mais qu’est-ce que tu vas me ra­me­ner, une fille d’un mètre sur un mètre ?” » Ca­the­rine La­dam ad­met, quant à elle, que le choix pro­fes­sion­nel de sa fille ne l’en­chan­tait guère, car « c’était quand même un monde de bons­hommes » . « Elle me voyait plu­tôt dans la coif­fure, la ma­nu­cure ou der­rière un bu­reau, mais pas dans un ate­lier. Au­jourd’hui, elle est fière », té­moigne Au­ré­lie La­dam, qui a trou­vé sa vo­ca­tion vers l’âge de 6 ans en voyant des mé­ca­ni­ciens à la té­lé.

« Quand j’avais 15 ans, mon père m’a pro­po­sé de ve­nir tra­vailler quinze jours pour ga­gner quatre sous pen­dant les va­cances, et le mé­tier m’a plu », ex­plique sim­ple­ment Sophie Munch, en­core fière d’avoir rem­por­té une mé­daille d’or aux Olym­piades des mé­tiers en 2012 dans sa ca­té­go­rie et une mé­daille d’ex­cel­lence l’an­née sui­vante lors de la fi­nale in­ter­na­tio­nale du concours, en Al­le­magne, face à vingt et un hommes de toutes les na­tio­na­li­tés. « Je leur ai ra­bat­tu le ca­quet », lâche-t-elle avec son ac­cent du Lot-et-Ga­ronne. Comme si elle avait pris une re­vanche. « Les six pre­miers mois, je me suis de­man­dé si j’al­lais conti­nuer », avouet-elle en re­pen­sant à son ado­les­cence et à l’am­biance dans son ly­cée pro­fes­sion­nel. « Les gar­çons ont vrai­ment tout fait pour me ra­bais­ser. » Con­crè­te­ment ? En lui di­sant par exemple qu’elle n’au­rait ja­mais as­sez de force pour sou­le­ver telle ou telle pièce, en se mo­quant de son look en bleu de tra­vail avec des chaus­sures de sé­cu­ri­té aux pieds. Sans ou­blier les mains aux fesses dans la file du self. L’an­cien ca­ma­rade doit se sou­ve­nir de la baffe.

Des chi­rur­giennes épa­nouies

Lu­cie Al­haitz, elle, n’a trou­vé sa voie que sur le tard, grâce à un dis­po­si­tif en fa­veur de l’em­ploi et de l’in­ser­tion des jeunes mis en place par la mis­sion lo­cale. « J’ai fait une semaine de stage en mé­ca­nique mo­to et une autre en car­ros­se­rie-pein­ture. Je me suis tout de suite sen­tie à l’aise et bien ac­cueillie », té­moigne cette Bor­de­laise de 21 ans dé­jà ti­tu­laire d’un CAP coif­fure. Un mi­lieu qui ne cor­res­pon­dait pas à son ca­rac­tère, plu­tôt in­tro­ver­ti. Ap­pren­tie peintre dans une car­ros­se­rie bor­de­laise di­ri­gée par une femme, elle s’épa­nouit en re­don­nant des cou­leurs écla­tantes à la tôle et ne prête pas trop at­ten­tion au dis­cours ma­chiste de l’un de ses col­lègues qui es­time que « la car­ros­se­rie pure n’est pas un mé­tier pour les femmes, sauf si elles ont de la barbe » . Elle trouve juste à re­dire sur la taille de la com­bi­nai­son de pein­ture, stan­dard et bien trop grande pour son pe­tit ga­ba­rit.

Dans l’un des ate­liers du Ga­rac, où les étu­diants en BTS main­te­nance de vé­hi­cules in­dus­triels font leur ren­trée ce mer­cre­di de sep­tembre, Ales­sia Per­don se sent un peu « trop ser­rée dans [son] bleu après quelques ex­cès pen­dant l’été » . Ce qui n’em­pêche pas cette gar­dienne de foot de 1,60 m, tou­jours pas ti­tu­laire du per­mis de conduire, de grim­per dans la ca­bine d’un ca­mion pour bran­cher l’ou­til de diag­nos­tic et aus­cul­ter la bête. « On est un peu les chi­rur­giens des vé­hi­cules, quelque part », ana­lyse celle qui al­terne les cours à l’école et le tra­vail dans l’en­tre­prise de trans­port pu­blic qui l’ac­cueille dans les Yve­lines. Être en­tou­rée par une ma­jo­ri­té d’hommes ne la dé­range pas du tout. « Ce qui m’in­té­resse avant tout, c’est la per­son­na­li­té des gens », af­firme-telle tout en as­su­mant son « cô­té gar­çon man­qué » , qu’on lui fait par­fois re­mar­quer.

Pas­sion­née de voi­ture de­puis l’en­fance, édu­quée par des pa­rents ré­gu­liè­re­ment en­ga­gés sur des courses au­to­mo­biles et elle-même co­pi­lote, Au­rore Vieillard, 25 ans, a ra­che­té la car­ros­se­rie dans la­quelle elle avait été em­bau­chée à mi-temps pour ins­pec­ter, ré­pa­rer et re­peindre les caisses ac­ci­den­tées, « quand le pa­tron en a eu marre. Ça a été la so­lu­tion de fa­ci­li­té. Ils disent tous que c’est des mé­tiers pour tout le monde, mais, quand il faut em­bau­cher, il n’y a plus per­sonne. Au moins, je suis tran­quille », af­firme cette ga­ra­giste qui tra­vaille toute seule dans un pe­tit vil­lage de 1 400 ha­bi­tants si­tué en Saône-et-Loire pour un sa­laire men­suel de 1 500 eu­ros sans comp­ter ses heures. Et quand elle ne peut pas re­mon­ter une pièce toute seule, comme un ca­pot ou une porte ? « Je trouve tou­jours quel­qu’un pour ve­nir me don­ner un pe­tit coup de main. » En l’oc­cur­rence, le fleu­riste ins­tal­lé à cô­té. « Il aime bien bri­co­ler. »

La jeune femme, qui s’était « pris la tête » avec le mé­de­cin du tra­vail qui l’avait exa­mi­née au cours de son ap­pren­tis­sage parce qu’il avait osé lui dire clai­re­ment « qu’il ne vou­lait pas voir de femmes dans les ga­rages » , a en tout cas dû se for­ger un men­tal d’acier pour en ar­ri­ver là. En­cais­ser les coups, sans ja­mais plier. « Si j’ou­vrais pas ma bouche, je me fe­rais bouf­fer. Il ne faut pas se lais­ser faire », conseille Ali­son D’Hooge, mé­ca­ni­cienne de­puis huit ans dans un ga­rage de la pé­ri­phé­rie de Troyes (Aube), où le jeune pa­tron a éga­le­ment em­bau­ché une peintre l’an­née der­nière. Ou­vrir sa propre en­tre­prise dans l’automobile : Au­ré­lie La­dam en rêve elle aus­si et a choi­si d’al­ler tra­vailler à l’usine pour mettre de l’ar­gent de cô­té et pou­voir concré­ti­ser son pro­jet plus tard. En at­ten­dant, « les conduc­trices sont de plus en plus nom­breuses à se rendre dans les ga­rages » , fait sa­voir la pré­si­dente de l’as­so­cia­tion Wave. « Et elles se­ront mieux com­prises et mieux trai­tées si, de­main, il y a plus de femmes qui tra­vaillent dans les ate­liers. »

Ales­sia Per­don al­terne les cours à l’école et le tra­vail dans une en­tre­prise de trans­port pu­blic des Yve­lines.

Page de gauche : Lu­cie Al­haitz (en haut et au mi­lieu) est ap­pren­tie car­ros­sière-peintre dans une en­tre­prise bor­de­laise. Ales­sia Per­don (en bas) suit un BTS en main­te­nance des vé­hi­cules in­dus­triels au Ga­rac, l’École na­tio­nale des pro­fes­sions de...

Ali­son D’Hooge est mé­ca­ni­cienne au ga­rage Bo­nen­fant, à Bu­chères, près de Troyes, dans l’Aube.

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