Tati France Ja­velle, la vie “à bas prix”

Em­ployée du ma­ga­sin Tati de Bar­bès, à Pa­ris, pen­dant vingt-quatre ans, cette cadre de 53 ans s’est don­né la mort en jan­vier 2012. Les longues lettres qu’elle a lais­sées dé­noncent le har­cè­le­ment mo­ral qu’elle au­rait su­bi et sont un té­moi­gnage rare sur la

Causette - - ENQUETE - Par Ma­rie Bar­bier - Il­lus­tra­tio ns Ca­mille Besse

Ils sont quelques-uns, sa­la­riés de Tati, à Bar­bès, à conti­nuer de l’épin­gler à leur poi­trine. Un pin’s dis­cret, sans slo­gan ni re­ven­di­ca­tion, la simple photo d’une femme brune sou­riante. « Il n’y a pas un jour sans que l’on ne pense à France, confie Ni­cole Co­ger, dé­lé­guée syn­di­cale CGT. Les cadres, eux, ont ou­blié et cer­tains ont re­pris leurs mau­vaises ha­bi­tudes, mais nous, on en parle sou­vent. » « Je vou­lais dire à la di­rec­tion : “Re­gar­dez-bien ce que vous avez fait, vous ne vous en sor­ti­rez pas im­pu­né­ment” », pré­cise Éli­sa­beth Brière, qui a créé ce pin’s quelques se­maines après le suicide de sa meilleure amie. Pour les sa­la­riés de Tati, ce badge rap­pelle aus­si que le tra­vail peut tuer, par­fois en toute dis­cré­tion.

Cadre du ma­ga­sin his­to­rique à Bar­bès, Pa­ris XVIIIe, France Ja­velle s’est don­né la mort en jan­vier 2012. Avant d’ava­ler du pro­duit pour dé­bou­cher les ca­na­li­sa­tions dans son HLM d’Ar­gen­teuil ( Val-d’Oise), elle a pris le temps d’écrire de nom­breuses lettres que nous avons pu con­sul­ter en par­tie. D’une écri­ture ronde, par­fois bri­sée, elle dé­nonce froi­de­ment, sur des di­zaines de feuilles à pe­tits car­reaux, ce qu’elle a su­bi les quinze der­niers mois de sa vie. Des faits pré­cis, des noms, des dates. « C’est un jour­nal de bord de son har­cè­le­ment mo­ral, ra­conte une source proche de l’en­quête. Un tes­ta­ment pour que jus­tice lui soit ren­due. » Elle écrit : « J’ai pris la ferme dé­ci­sion, la seule qui me sorte du dé­sastre, car, de toute fa­çon, le sou­hait est de me faire dé­mis­sion­ner. Mais je ne veux pas [leur] faire cette joie de par­tir de l’en­tre­prise après toutes ces an­nées consa­crées au tra­vail. » Mou­rir, plu­tôt que de quit­ter Tati.

Sai­sine du pro­cu­reur

Sur la base de ces lettres et après une cin­quan­taine d’au­di­tions, l’ins­pec­tion du tra­vail sai­sit, en jan­vier 2013, le pro­cu­reur de Pa­ris pour har­cè­le­ment mo­ral et ho­mi­cide in­vo­lon­taire contre la di­rec­trice du ma­ga­sin, le res­pon­sable des res­sources hu­maines et le PDG de Tati. Le par­quet ne nomme pas de juge d’ins­truc­tion et, au terme d’une en­quête de la Bri­gade de ré­pres­sion de la dé­lin­quance contre la per­sonne (BRDP), seule Ca­the­rine L., an­cienne di­rec­trice du ma­ga­sin Tati Bar­bès, est pour­sui­vie pour har­cè­le­ment mo­ral. Elle com­pa­raî­tra en dé­cembre pro­chain de­vant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Pa­ris (lire en­ca­dré page 41). Me Thi­bault de ­Mont­brial, son avo­cat, dé­nonce un « nau­frage de la pro­cé­dure », es­ti­mant qu’ « il n’y a au­cun élé­ment ob­jec­tif de har­cè­le­ment mo­ral, France Ja­velle n’ayant ja­mais par­lé avant sa mort ni à l’ins­pec­tion du tra­vail, ni aux syn­di­cats, ni à la di­rec­tion. Dans des lo­caux aus­si ra­mas­sés, où tout le monde se croise, c’est im­pen­sable que per­sonne n’ait été au cou­rant. Je ne conteste pas le mal-être de France Ja­velle, mais les gens peuvent avoir des failles qui mènent au pire, sans pour au­tant qu’il y ait un res­pon­sable pé­nal », es­time l’avo­cat.

Une idée in­sup­por­table pour les proches de France Ja­velle qui se battent de­puis cinq ans contre l’ou­bli ju­di­ciaire et mé­dia­tique. « Sur les treize pages qu’elle m’a écrites avant de mou­rir, entre huit et dix concer­naient son tra­vail et sa di­rec­trice », a comp­ta­bi­li­sé Pascal Ro­lin, le beau-fils de France Ja­velle. À l’op­po­sé d’une femme fra­gile, ses amis et sa fa­mille dé­crivent une « bat­tante », pas­sion­née par son tra­vail. « Tati, c’était toute sa vie, ré­sume sa fille, Anne-Ma­rie Ro­lin, qui s’est consti­tuée par­tie ci­vile. C’est cette his­toire de har­cè­le­ment mo­ral qui l’a dé­truite. » Une source proche de l’en­quête confirme : « Il y a par­fois des doutes sur l’ori­gine des sui­cides liés au tra­vail, ici, ça ne fait pas un pli. »

“J’ai pris la ferme dé­ci­sion, la seule qui me sorte du dé­sastre, car, de toute fa­çon, le sou­hait est de me faire dé­mis­sion­ner ”

France Ja­velle

Pour France Ja­velle, les dif­fi­cul­tés com­mencent bru­ta­le­ment, en oc­tobre 2010, lors­qu’elle ac­cepte de de­ve­nir ad­jointe de di­rec­tion. Elle avait d’abord re­fu­sé cette pro­mo­tion avant d’ac­cep­ter contre des pro­messes de for­ma­tions. Les res­sources hu­maines ne ré­pon­dront pas à ses de­mandes spé­ci­fiques. « Il m’est im­pos­sible au­jourd’hui d’être com­pé­tente, car la for­ma­tion que j’ai eue au fil de l’eau par des per­sonnes dé­jà sur­boo­kées ne me suf­fit pas », écrit-elle. Dé­sor­mais res­pon­sable de tout le tex­tile (homme, femme, lin­ge­rie, en­fant), elle a une charge de tra­vail qui aug­mente consi­dé­ra­ble­ment.

“Mé­thodes in­dignes”

Sur­tout, elle tra­vaille dé­sor­mais sous les ordres de Ca­the­rine L., di­rec­trice du ma­ga­sin de­puis 2007, qui s’est dé­jà fait re­mar­quer pour ses pra­tiques ma­na­gé­riales. Quelques mois seu­le­ment après son ar­ri­vée, la CGT dé­nonce ses « mé­thodes in­dignes » qui « fra­gi­lisent l’en­semble des équipes pour sa­tis­faire ses ob­jec­tifs de ges­tion ». Ce tract se­ra re­trou­vé près du corps de France Ja­velle. Dans ses lettres, elle ra­conte les bri­mades quo­ti­diennes de « Ca­the­rine » : ordres et contre-ordres, cri­tiques et hu­mi­lia­tions pu­bliques. « Main­te­nant, les at­taques sont d’ordre pri­vé, com­por­te­men­tal. On ­m’hu­mi­lie à chaque fois que l’oc­ca­sion se pré­sente », dé­nonce France Ja­velle. Et d’énu­mé­rer les in­sultes : « Vous êtes une ado­les­cente, vous le res­te­rez toute votre vie » ; « Vous ne ser­vez à rien » ; « En­fant gâ­tée » ; « De­meu­rée » ; « At­tar­dée » ; « In­ca­pable ».

Aux bri­mades se se­rait, se­lon elle, ajou­té un iso­le­ment or­ga­ni­sé. « Ca­the­rine, de­puis long­temps, veut pra­ti­quer une chi­rur­gie sur moi. En tout cas, elle fait le vide au­tour de moi. » France exa­gère-t-elle ? Les té­moi­gnages de ses proches et de col­lègues confirment ses dires : « À par­tir du mo­ment où France est de­ve­nue cadre, Mme L. lui a in­ter­dit de dé­jeu­ner ou de faire la bise à ses amies ven­deuses, se sou­vient Am­pa­ro Isi­do­ro, cais­sière de­puis qua­rante ans à Tati Bar­bès et dé­lé­guée syn­di­cale CGT. Il ne fal­lait pas mé­lan­ger les tor­chons et les ser­viettes… »

Lorsque Pascal Ro­lin voit sa belle-mère au prin­temps 2011, elle est « mé­con­nais­sable » : « Elle avait per­du dix ki­los, on lui voyait les os sur le vi­sage. » Il est le pre­mier – et le der­nier – à qui elle confie­ra ses pro­blèmes de har­cè­le­ment. « Elle m’a dit : “Elle me ra­baisse tout le temps, j’en peux plus.” Elle trem­blait, je ne l’avais ja­mais vue comme ça. » « Le burn-out m’a dé­truite, écrit France Ja­velle avant de se don­ner la mort. Mi­graines, troubles du som­meil et sur­tout amai­gris­se­ment, j’étais de­ve­nue une loque. » Son mé­de­cin y voit tous les signes cli­niques de l’épui­se­ment pro­fes­sion­nel et l’ar­rête trois mois. La fin de l’an­née 2011 est par­ti­cu­liè­re­ment éprou­vante : « Les hu­mi­lia­tions ont re­pris en oc­tobre. On me dé­charge de tâches au point que je suis de­ve­nue une sous-fifre, tout juste bonne à faire les sales be­sognes. »

Vingt-quatre ans plus tôt, France Ja­velle est en­trée comme simple ven­deuse dans le « temple de la fringue à quatre sous ». Veuve de 28 ans, elle ha­bite Cli­chy-sousBois (Seine-Saint-De­nis) avec sa fille de 6 ans. « Quand j’étais pe­tite, elle ado­rait tra­vailler chez Tati, se sou­vient Anne-Ma­rie Ro­lin. Le pa­tron l’em­me­nait quand il ou­vrait un ma­ga­sin à l’étran­ger. Elle a par­ti­ci­pé à l’ou­ver­ture de bou­tiques aux États-Unis et au Ca­me­roun. » Née au sor­tir de la guerre, la pe­tite en­tre­prise fa­mi­liale est de­ve­nue en trente ans un géant du tex­tile. Mais, dans les an­nées 1990, les H&M et Za­ra cassent les prix et rin­gar­disent les fringues en bacs. En 2004, Éram, spé­cia­liste de l’habillement low cost, ra­chète l’en­tre­prise en dé­pôt de bi­lan et lance sa mo­der­ni­sa­tion à marche for­cée. Les li­cen­cie­ments sont évi­tés de jus­tesse. « Ils vou­laient sup­pri­mer 350 em­plois, on a réus­si à sau­ver tout le monde, se sou­vient Karl Gha­zi, res­pon­sable de la CGT com­merce à l’époque. Mais ra­pi­de­ment, la di­rec­tion a mis en place un ma­na­ge­ment violent hé­ri­té d’Éram. Ils trans­po­saient di­rec­te­ment des mé­thodes in­dus­trielles avec un tra­vail presque à la chaîne et une sur­veillance très stricte des sa­la­riés. Dans les ma­ga­sins, la ten­sion était ex­trê­me­ment forte. » La plu­part des nou­veaux cadres, dont Ca­the­rine L., sont em­bau­chés à ce mo­ment-là. « Les sa­la­riés ne sont pas consul­tés et à peine in­for­més. » La di­rec­tion change le « fa­cing » : fi­ni les fringues en bacs, voi­ci les por­tants et les de­van­tures. En 2012, an­née du suicide de France Ja­velle,

“Il y a par­fois des doutes sur l’ori­gine des sui­cides liés au

tra­vail, ici, ça ne fait pas un pli ”

Une source proche de l’en­quête

Tati a re­noué avec les bé­né­fices et em­ploie 1 150 sa­la­riés dans 70 bou­tiques.

« Le sou­hait est de me faire dé­mis­sion­ner », écrit France Ja­velle avant de se don­ner la mort. Ca­the­rine L. l’a-t-elle sciem­ment pous­sée à bout ? Avait-elle re­çu des ordres de sa di­rec­tion ? Ces ques­tions de­vraient être au coeur de la jour­née d’au­dience au tri­bu­nal de Pa­ris le 14 dé­cembre, si la date n’est pas re­pous­sée. Mais d’ores et dé­jà, des élé­ments aux­quels nous avons eu ac­cès sont troublants. En juillet 2011, un au­dit de diag­nos­tic et d’éva­lua­tion du stress dans les ma­ga­sins Tati pointe des charges de tra­vail im­por­tantes, une ab­sence de dia­logue et de re­con­nais­sance, des re­la­tions dif­fi­ciles avec la hié­rar­chie. Le ca­bi­net ex­té­rieur alerte sur les risques de har­cè­le­ment mo­ral liés à la pres­sion exer­cée sur l’en­ca­dre­ment. La si­tua­tion à Tati Bar­bès leur pa­raît par­ti­cu­liè­re­ment pré­oc­cu­pante compte te­nu de la souf­france au tra­vail ex­pri­mée par les sa­la­riés. Moins de six mois plus tard, en dé­cembre 2011, quelques jours avant la mort de France Ja­velle, Ca­the­rine L. ren­contre le di­rec­teur ré­seau de Tati pour son en­tre­tien an­nuel d’éva­lua­tion. Pour l’an­née 2012, ses ob­jec­tifs portent ex­clu­si­ve­ment sur l’aug­men­ta­tion du chiffre d’af­faires du ma­ga­sin et la ré­duc­tion des « FP », pour « frais de per­son­nel »… « Il n’existe pas des mil­liards de moyens de ré­duire les frais de per­son­nel, confie un spé­cia­liste. Soit vous aug­men­tez la charge de tra­vail, soit vous pous­sez les gens à la dé­mis­sion. »

Elle ne ré­pond plus

On ne sait pas pré­ci­sé­ment quel jour France Ja­velle s’est don­né la mort. Ses col­lègues la voient pour la der­nière fois le mer­cre­di 4 jan­vier 2012 au soir, lors­qu’elle quitte le ma­ga­sin. Le jeu­di est son jour de re­pos. Le ven­dre­di, elle ne vient pas tra­vailler. Le sa­me­di non plus. La di­rec­tion ne s’en in­quiète pas, ne tente pas de la joindre. Ses proches et col­lègues, si. Son té­lé­phone est sur mes­sa­ge­rie. Di­manche après-mi­di, les pompiers qui en­foncent la porte dé­couv r i ront son corps dans une mare de sang. Prise mas­sive de ben­zo­dia­zé­pine, conclu­ra le mé­de­cin lé­giste, as­so­ciée à un dé­ter­gent mé­na­ger ayant en­traî­né une brû­lure chi­mique des mu­queuses di­ges­tives. « Comme ça n’al­lait pas as­sez vite, elle a ava­lé une bou­teille de Vi­gor », tra­duit sa fille.

À la fin de sa lettre à Pascal Ro­lin, France Ja­velle écrit au crayon à pa­pier ( « Mon sty­lo m’a lâ­ché ! » ): « Je ne me re­con­nais plus, j’ai tout per­du, ma per­son­na­li­té, mes re­pères, mes croyances. […] Mais moi, je veux res­ter moi-même, faire le tra­vail que l’on me de­mande. » Quitte à en mou­rir.

“Les hu­mi­lia­tions ont re­pris en oc­tobre. On me dé­charge de tâches au point que je suis de­ve­nue une sous-fifre, tout juste bonne à faire les sales be­sognes”

France Ja­velle

Écou­tez Un pod­cast à soi, de Char­lotte Bie­nai­mée, sur la souf­france au tra­vail, sur Arte Ra­dio (lire chro­nique page 95).

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