AU LANCE-FLAMMES En fi­nir avec la « world mu­sic »

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Rap­por­teur de sons des quatre coins du monde, l’eth­no­mu­si­co­logue fran­çais Charles Du­velle oeu­vrait de­puis les an­nées 1960 à la re­con­nais­sance ar­tis­tique des mu­si­ciens étran­gers. Voya­geur in­fa­ti­gable, il a en­re­gis­tré dans des pays, par­fois très loin­tains, des mu­siques tra­di­tion­nelles et des chants trans­mis ora­le­ment de gé­né­ra­tion en gé­né­ra­tion, sau­ve­gar­dant ain­si un pa­tri­moine cultu­rel im­ma­té­riel de l’hu­ma­ni­té.

Son dé­cès, sur­ve­nu fin no­vembre, est l’oc­ca­sion de ques­tion­ner notre rap­port d’Oc­ci­den­taux à la musique étran­gère, que l’on s’acharne de­puis plus d’un de­mi-siècle à clas­ser sous ce terme très glou­bi-boul­ga de « world mu­sic », ou de « musique du monde ». Charles Du­velle lui-même se mé­fiait de cette ex­pres­sion qui, si elle s’avère bien pra­tique, n’en est pas moins dou­teuse. Car par « musique du monde », il faut com­prendre « autre », « pas de chez nous », donc de par­tout ailleurs qu’en Oc­ci­dent. Le tout mâ­ti­né d’un soup­çon d’exo­tisme, voire de folk­lore. Ré­duc­teur, fourre-tout et eth­no­cen­tré, le terme agrège des mu­siques qui n’ont rien à voir entre elles. Quoi de com­mun entre des chants pyg­mées, du groove in­dien et de la musique cu­baine ? C’est à peu près aus­si ab­surde que si l’on clas­sait AC/DC et les chants gré­go­riens dans le même rayon. Dans les mé­dias gé­né­ra­listes, et par­fois même la sa­cro-sainte presse spé­cia­li­sée, il est pour­tant en­core lar­ge­ment uti­li­sé. Sou­vent entre guille­mets, « comme pour s’ex­cu­ser », iro­nise l’eth­no­mu­si­co­logue Julien Mal­let, au­teur de l’ar­ticle « “World Mu­sic”, une ques­tion d’eth­no­mu­si­co­lo­gie ?* ».

Pour­quoi, alors qu’au­jourd’hui le lexique au­tour de la musique élec­tro­nique s’en­ri­chit tous les ans de nou­veaux sous-genres, l’ex­pres­sion « world mu­sic », elle, reste blo­quée à l’ère pré­his­to­rique ? On ne peut mettre ça sur le compte du manque d’in­té­rêt à son égard. Dans les an­nées 1990 et 2000, la scène « world » a sus­ci­té un réel en­goue­ment. Il y a plus à mi­ser sur des rai­sons éco­no­miques. « C’est une ca­té­go­rie com­mer­ciale et mar­ke­ting qui a fi­ni par s’ins­tal­ler. L’in­té­rêt à ce qu’elle per­dure, c’est de conser­ver le mar­ché qui s’est dé­ve­lop­pé au­tour », ex­plique Julien Mal­let. Clas­ser en sous-genres, ce se­rait ato­mi­ser le pu­blic. Et puis, pour ran­ger les disques dans les rayons de la Fnac, c’est quand même va­che­ment moins em­mer­dant, hein. Évi­dem­ment, la dé­mo­cra­ti­sa­tion de la world mu­sic offre des op­por­tu­ni­tés à cer­tains ar­tistes qui as­pirent à une car­rière in­ter­na­tio­nale. Mais, pour Julien Mal­let, l’ex­pres­sion « cris­tal­lise éga­le­ment des en­jeux d’in­éga­li­tés Nord-Sud liés à la mon­dia­li­sa­tion ». Lui, par exemple, tra­vaille avec des ar­tistes mal­gaches : « Sur place, leur musique fait sens, dans un contexte don­né », or, pour sa­tis­faire aux normes oc­ci­den­tales, cer­tains pro­duc­teurs ou mai­sons de disques « leur im­posent un for­ma­tage », jus­qu’à ce que leur musique n’ait « plus grand-chose à voir avec celle d’ori­gine, voire qu’elle se re­trouve en contra­dic­tion avec l’in­ten­tion de dé­part ». À l’in­verse, et c’est une double peine, d’autres mai­sons de disques confi­ne­ront des ar­tistes aux mu­siques tra­di­tion­nelles de leur pays, dans une vo­lon­té de les rat­ta­cher de fa­çon im­muable à un as­pect « pri­mi­tif ».

Julien Mal­let dé­nonce, en gros­sis­sant le trait, les consé­quences de notre fa­çon de consom­mer mas­si­ve­ment, et mal, la musique du monde : « On fait ve­nir ces ar­tistes pour deux heures, les gens sont contents, ils se disent : “Ah ! l’Afrique, le so­leil…”, et après ? Ils re­tournent chez eux et c’est tout juste s’ils ne crèvent pas de faim. » Se­lon l’eth­no­mu­si­co­logue, qui rêve d’une « world mu­sic du­rable », il existe pour­tant « un pu­blic fran­çais en at­tente de cette musique du monde al­ter­na­tive et non nor­mée ». Et si on com­men­çait par ar­rê­ter, une bonne fois pour toutes, d’em­ployer l’ex­pres­sion « world mu­sic » ? Ce se­rait un bon dé­but, non ?

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