Nou­velle érotique : « Coup de foudre à grande vi­tesse »

Trou­ver de la lit­té­ra­ture érotique dé­nuée de sté­réo­types et de gros cli­chés mi­so­gynes, c’est comme cher­cher une ai­guille dans une botte de foin. Ou un por­no qui a de la gueule sur YouPorn. Heu­reu­se­ment, il y a Oc­ta­vie Del­vaux, jeune écri­vaine et scé­na­rist

Causette - - SOMMAIRE - PAR OC­TA­VIE DEL­VAUX

La jour­née avait mal com­men­cé. J’al­lais re­trou­ver mes da­rons en Cha­rente-Ma­ri­time, ce qui, en soi, était dé­jà une épreuve. Cer­tains se ré­jouissent de ce genre de pè­le­ri­nage. J’ima­gine que ça dé­pend de la fa­mille qu’on a. D’aus­si loin que je me sou­vienne, j’ai tou­jours en­ten­du mes pa­rents s’en­gueu­ler. Et mon père, quand il était bour­ré, c’est-à-dire à peu près tous les soirs, avait la man­dale fa­cile. Mon bac en poche, j’avais quit­té la bour­gade de Pé­ri­gny pour « mon­ter à Pa­ris » faire mes études. J’avais bos­sé dur, tant pour dé­cro­cher le concours de l’école d’avia­tion que pen­dant les va­cances, afin de me payer le luxe d’une éman­ci­pa­tion ra­pide. Ça m’avait réus­si. Je vi­vais en co­lo­ca­tion avec un pote dans un deux-pièces à Mon­treuil. Les meufs al­laient et ve­naient dans notre ap­par­te­ment. Il y en avait un dé­fi­lé. Par­fois je m’at­ta­chais, d’autres fois je leur cé­dais parce que je ne sa­vais pas dire non. Je ne trou­vais pas ça co­ol de faire souf­frir les filles. Alors, pour peu qu’elles me l’aient de­man­dé gen­ti­ment, je mar­chais, et j’at­ten­dais qu’elles se lassent de moi, en fai­sant juste le strict mi­ni­mum. Mon pe­tit nu­mé­ro de branleur fonc­tion­nait : elles fi­nis­saient par se bar­rer avec un mec plus at­ten­tion­né. Le pro­blème, c’est qu’à force, j’avais pris un mau­vais pli. J’étais trop non­cha­lant avec les na­nas. Je crois que c’est pour ça que San­dra m’avait pla­qué. Et comme elle, pour le coup, je la kif­fais, ça me res­tait en tra­vers de la gorge.

Je pen­sais en­core à elle quand je suis ar­ri­vé de­vant le train, à la bourre évi­dem­ment, parce que j’avais pris la ligne de mé­tro dans le mau­vais sens, ce qui n’ar­rive ja­mais, sauf quand il faut im­pé­ra­ti­ve­ment être à l’heure. Mon billet in­di­quait que j’étais en voi­ture 18, le wa­gon de tête, le plus éloi­gné. J’ai cou­ru sur le quai, mon sac qui pe­sait une tonne à la main, en pes­tant contre tous : les gens qui me bous­cu­laient, les vieux qui mar­chaient à deux à l’heure avec leur pe­tite va­lise à rou­lettes alors que le train par­tait dans cinq mi­nutes. En fait, je l’avais mau­vaise à cause de San­dra, qui s’était bar­rée la veille, et puis à cause de ce fou­tu ma­riage. C’est pour ça que j’al­lais en Cha­rente-Ma­ri­time, pas pour lé­cher la poire de mes pa­rents. Ma fran­gine épou­sait un gros lourd, un fê­tard bu­veur de bière que je ne pou­vais pas sa­quer. Il faut croire qu’il y en a que le sché­ma pa­ren­tal ne dé­goûte pas : Do­riane, elle fon­çait droit sur les em­merdes, et on ne peut pas dire qu’elle n’avait pas été pré­ve­nue. En mon­tant dans le train, je me suis ren­du compte que j’avais ou­blié leur ca­deau. Tant pis, je fe­rais un chèque. Mais à qui j’al­lais bien pou­voir re­four­guer cette lampe ga­lets ?

« Il man­quait plus que ça ! Ils m’ont mis dans un car­ré », grom­me­lais-je in­té­rieu­re­ment en vé­ri­fiant mon nu­mé­ro de siège. Ce­rise sur le gâ­teau, j’étais cô­té fe­nêtre. Ils sont vrai­ment re­lou à la SNCF : quand on voyage seul, il faut tou­jours qu’ils vous donnent un siège en car­ré, avec un type à cô­té de vous, et deux en face. Dans ce cas, une seule so­lu­tion : écou­teurs à donf dans les oreilles,

on ferme les yeux, et on at­tend que ça se passe. C’est à peu de chose près ce que j’étais en train de faire quand elle est ar­ri­vée. En re­tard, elle aus­si ; le train a dé­mar­ré tout de suite après son en­trée en scène. Le siège de­vant moi était libre. Elle a dû de­man­der à son voi­sin de se le­ver pour y ac­cé­der. Il l’a fait à contre­coeur. Elle a je­té sa va­lise sur le rack, et puis elle s’est fau­fi­lée comme une pe­tite sou­ris jus­qu’à son siège. Sauf qu’elle n’avait rien d’une pe­tite sou­ris. C’était une Femme, une vraie. Une bombe ato­mique qui ir­ra­diait des hor­mones fe­melles de par­tout. Je lui don­nais peut-être 33-35 ans. Elle était grande, brune, les che­veux lisses et brillants, cou­pés en car­ré long. Elle por­tait une jupe noire au-des­sus du ge­nou, et une che­mise as­sor­tie, ou­verte de trois bou­tons sur la gorge. Pas de col­lants. Ses jambes nues étaient bron­zées. Des san­dales à ta­lons hauts ac­cen­tuaient le des­sin du mol­let. Les ongles de ses or­teils étaient ver­nis, d’un rouge ru­ti­lant. Elle avait une classe folle, qui te­nait tant à sa taille (elle de­vait dé­pas­ser le mètre soixan­te­quinze), qu’à l’as­su­rance qui se dé­ga­geait de sa per­sonne. Elle avait ra­bat­tu ses lu­nettes de so­leil sur ses che­veux noirs, comme un serre-tête. Ça le fai­sait grave. Quand elle s’est as­sise de­vant moi, son souffle était court, des perles de sueur hu­mec­taient son front. Elle m’a re­gar­dé briè­ve­ment, et là, j’ai fon­du lit­té­ra­le­ment sur mon siège. Ses grands yeux verts, qui illu­mi­naient son vi­sage aux traits ra­cés, m’ont fait val­din­guer le coeur. Ses iris avaient la cou­leur des lacs de mon­tagne, que re­haus­sait un ma­quillage char­bon­neux.

Quand le train a dé­mar­ré, elle a sor­ti un pe­tit mi­roir de son sac à main pour se re­mettre du rouge. Elle our­lait puis pin­çait les lèvres à me­sure qu’elle les ba­di­geon­nait de gloss. Comme j’au­rais vou­lu être ce pin­ceau, qui al­lait et ve­nait sur sa bouche sen­suelle ! Et puis, quand elle a fait cla­quer les deux par­ties du mi­roir pour le re­fer­mer, c’était comme si elle se fer­mait elle-même. Un truc du genre « le spec­tacle est fi­ni ga­min, main­te­nant tu ranges tes yeux dans ta poche ». Je n’osais plus la re­gar­der, sauf quand elle tour­nait la tête dans une di­rec­tion op­po­sée à moi. Je n’étais pas d’une na­ture im­pres­sion­nable, mais là, j’étais té­ta­ni­sé. Je réa­li­sais que je n’avais ja­mais connu une na­na de cette trempe, et qu’en somme, je ne sa­vais rien de la fé­mi­ni­té avant de la ren­con­trer.

Tan­dis que le train quit­tait Pa­ris et que les im­meubles de ban­lieue lais­saient place aux champs et aux éo­liennes, les yeux de ma voi­sine se per­daient dans les pay­sages en ca­maïeux de verts. La tête in­cli­née vers l’épaule, elle rê­vas­sait. Par­fois, sans rai­son ap­pa­rente, son re­gard ac­cro­chait le mien avant de re­par­tir prendre l’air dans les pâ­tu­rages. Je ne sais pas si elle me re­gar­dait vrai­ment, ou si elle re­gar­dait de­vant elle, comme n’im­porte qui l’au­rait fait, mais j’ai­mais ces ins­tants où je pou­vais al­ler boire un peu de son mys­tère dans ses pu­pilles. Hé­las, la béa­ti­tude fut de courte du­rée, car bien vite, elle s’est sai­sie d’un bloc-notes et d’un sty­lo. Puis elle a ra­bat­tu sa ta­blette et s’est mise à écrire. Dès le dé­part, elle a sem­blé mettre du coeur à l’ou­vrage, comme si elle pré­mé­di­tait son texte de­puis un mo­ment. Elle grif­fon­nait sa page ra­geu­se­ment, d’une pe­tite écri­ture pen­chée, sans lais­ser d’es­pace vide. Lorsque, entre deux pa­ra­graphes, il lui ar­ri­vait de mar­quer un temps d’ar­rêt, elle le­vait les yeux, croi­sait les miens et, sans pa­raître per­tur­bée, elle re­pre­nait son tra­vail avec un pe­tit sou­rire en coin. Je me suis de­man­dé quel taf elle pou­vait faire : jour­na­liste ? écri­vain ? Ou peut-être pré­pa­rait-elle un speech. Avec son cha­risme, je la voyais bien ha­ran­guer une foule de mecs cra­va­tés.

Quand elle avait les yeux bais­sés, je pou­vais dé­tailler sa phy­sio­no­mie sans me faire griller. Le pre­mier truc que j’ai re­gar­dé, ce sont ses mains, aux doigts ef­fi­lés re­cou­verts de bagues, dont une, blin­dée de dia­mants, à l’an­nu­laire gauche. Elle n’était pas pour moi. Un autre mec lui avait mis le grap­pin des­sus. Un type qui avait de la gueule et des res­pon­sa­bi­li­tés. Un ins­tant, j’ai re­gret­té d’avoir à ce point né­gli­gé ma te­nue. Je mau­dis­sais mon vieux jean, mon T-shirt tel­le­ment éli­mé qu’il était trans­pa­rent par en­droits, mes vieilles bas­kets. Et dire que j’avais un cos­tard dans mes ba­gages ! Mes co­pines di­saient que je fai­sais dix ans de plus en cos­tume-cra­vate. Qui sait, j’au­rais peut-être eu mes chances ? Inu­tile de rê­ver, elle était ma­riée, et elle n’au­rait ja­mais fait at­ten­tion à un branleur de mon âge... Faute d’en­tre­te­nir le moindre es­poir de la sé­duire, je la re­gar­dais pen­dant que les écou­teurs de mon iP­hone me cra­chaient du punk ca­li­for­nien dans les tym­pans. Mes yeux s’at­tar­daient sur ses épaules larges, ses bras mus­clés, ses poi­gnets ceints de bra­ce­lets en or qui tin­taient quand elle ra­tu­rait des mots. Elle n’était pas me­nue comme ces meufs qui font pen­ser à des brin­dilles et qu’on a peur de bri­ser rien qu’en souf­flant des­sus. Non, elle, c’était un arbre, so­lide et ma­jes­tueux. Un arbre dans le genre de ceux que je voyais dé­fi­ler par la fe­nêtre : un peu­plier, au tronc bien droit, fer­me­ment plan­té dans le sol, et qui s’épa­nouis­sait en branches feuillues sur la moi­tié de sa lon­gueur. Elle avait de beaux seins pleins et larges, pla­cés haut sur le buste, qui ten­daient le tis­su de sa che­mise. Entre les bou­tons, qui tra­vaillaient dur pour main­te­nir les deux pans fer­més, on dis­tin­guait la den­telle noire de son sou­tien-gorge. De la jo­lie lin­ge­rie. À tous les coups, elle por­tait la cu­lotte as­sor­tie. Ne pas y pen­ser. Non, ne pas ima­gi­ner la maille noire trans­pa­rente, pla­quée sur sa toi­son four­nie, dont s’échap­paient quelques poils re­belles. Ne pas vi­sua­li­ser le point de

jonc­tion hu­mide entre ses deux cuisses fermes. Pu­tain, comme ça me don­nait soif !

J’ai sor­ti la bou­teille de Co­ca que j’avais coin­cée dans ma poche de jean, et comme un con, j’ai ou­blié que j’avais cou­ru pour at­tra­per le train. Ré­sul­tat : la mousse a gi­clé de par­tout, mais sur­tout sur mon T-shirt. La belle brune, in­ter­rom­pue dans son exer­cice de ré­dac­tion par le « pschitt » de la ca­nette, n’a pas man­qué de me dé­co­cher un re­gard que j’in­ter­pré­tai comme ré­pro­ba­teur. De quoi avais-je l’air main­te­nant ? En plus d’être mal­adroit, je fai­sais vrai­ment clo­do avec ces au­réoles brunes plein mes vê­te­ments. J’ai fi­lé aux toi­lettes pour me net­toyer. J’y suis res­té long­temps. C’est pas simple de faire une les­sive avec le mince fi­let d’eau qui s’écoule du ro­bi­net des chiottes. Pen­dant ce temps, le train a mar­qué un ar­rêt. L’an­nonce di­sait : gare d’An­gou­lême. Quand je suis re­ve­nu à ma place, elle avait dis­pa­ru, sa va­lise aus­si. La pa­ren­thèse en­chan­tée était fi­nie. Le TGV a re­pris sa route, et j’ai re­gret­té de ne pas avoir pu lui je­ter un der­nier re­gard, ne se­rait-ce que pour éta­blir un lien, une conni­vence, juste quelques se­condes. Un sou­rire, si j’avais eu le cran… Elle me l’au­rait peut-être ren­du. Mais à quoi bon y pen­ser ? Elle était par­tie.

J’ai bul­lé jus­qu’à l’an­nonce du ter­mi­nus. Avant de quit­ter mon siège, j’ai vou­lu tej la bou­teille de Co­ca à la pou­belle. C’est alors que j’ai vu la bou­lette de pa­pier. Je n’ai pas pu m’em­pê­cher de la ra­fler. Sur le quai de la gare, je me suis as­sis sur un banc pour la dé­frois­ser… Et j’ai lu. Au jeune homme qui est as­sis en face de moi, Je ré­dige cette lettre, sans sa­voir si je vous la don­ne­rai. À dire vrai, j’au­rais pré­fé­ré vous par­ler, ç’au­rait pu être une agréable ré­créa­tion. Mais je n’en fe­rai rien. Plus je vous re­garde, plus vous me sem­blez émo­tif, il est évident que je ne ga­gne­rais rien à vous abor­der. Alors, faute de vous adres­ser la pa­role di­rec­te­ment, je vous écris, pour pas­ser le temps mais aus­si pour mon plai­sir.

Quand je suis ar­ri­vée dans le wa­gon, et que nos re­gards se sont croi­sés, j’ai été frap­pée par votre phy­sique d’Apol­lon : une gueule d’ange sur un corps d’ath­lète. Ce mé­lange sub­til de dé­li­ca­tesse et de vi­ri­li­té est rare. Ne croyez pas que je dis ça à tout le monde. En ma­tière d’hommes, je suis du genre à faire la dif­fi­cile. Vous ne pou­vez pas igno­rer que vous avez une plas­tique hors du com­mun… Vos traits dé­li­cats, vos yeux en­jô­leurs, votre teint do­ré, votre sou­rire à faire cha­vi­rer les coeurs, vos mèches blondes re­belles… Les filles doivent vous tom­ber dans les bras. Vous me faites pen­ser à un ac­teur hol­ly­woo­dien. Un jeune pre­mier, comme on dit. Le genre d’hommes qui n’existe ha­bi­tuel­le­ment que der­rière l’écran. Sauf qu’au­jourd’hui, vous êtes là, de­vant moi, dans le TGV. Vous re­gar­der, c’est faire l’ex­pé­rience de la beau­té faite chair. Je suis ti­raillée entre dé­sir et ad­mi­ra­tion. Je ne connais pas votre nom, mais j’ima­gine que vous vous ap­pe­lez Amaël. L’agen­ce­ment si fluide de consonnes et de voyelles vous va à ra­vir. À bien y ré­flé­chir, vous ne pou­vez pas vous pré­nom­mer au­tre­ment. Je ne sais pas non plus quel âge vous avez, 23, 25 ans tout au plus. En tout cas, beau­coup moins que moi, qui viens de souf­fler mes qua­rante bou­gies. Je pour­rais presque être votre mère… Mes en­fants sont en­core pe­tits. Cinq bam­bins : trois gar­çons, deux filles, que je vais cher­cher chez leur ma­mie avant de des­cendre dans le Sud, où mon ma­ri doit nous re­joindre. Mon ma­ri… Ça fait plus de douze ans qu’on se connaît. Notre couple a ré­sis­té bon gré mal gré aux gros­sesses ré­pé­tées, aux nuits sans som­meil, aux pe­tits bo­bos des uns et des autres, et ce­la re­lève du mi­racle. Mais ce n’est plus comme avant. Une rou­tine faite de ten­dresse et d’échanges de chastes ca­resses s’est ins­tal­lée. Mon ma­ri me trouve en­core belle et me le dit souvent, même s’il n’est pas prompt à me le prou­ver par les gestes que j’at­tends. Dans ses yeux, je ne per­çois plus la même étin­celle qu’au dé­but. C’est drôle, quand vous m’avez re­gar­dée, j’ai eu le sen­ti­ment que pour vous, j’exis­tais de nou­veau comme cette femme ou­tra­geu­se­ment dé­si­rable que j’ai in­car­née ja­dis… J’y ai lu la pro­messe d’une fougue propre à la jeu­nesse et à ses pas­sions. Et ça m’a fait tout drôle. C’était comme une ré­mi­nis­cence de mes belles an­nées. J’ai bien pen­sé à vous dra­guer… Après tout, les va­cances com­mencent, n’ai-je pas le droit à un pe­tit quatre-heures ? Je men­ti­rais si je di­sais que c’est la pre­mière fois. J’ai dé­jà com­mis quelques in­car­tades, mais ja­mais avec un si jeune gar­çon. Alors, je me suis ra­vi­sée, par peur des consé­quences. À mon âge, on cherche à dé­gus­ter la lé­gè­re­té de l’ins­tant, au vôtre, les sen­sa­tions et les sen­ti­ments sont mul­ti­pliés par mille. Vos hor­mones bouillonnent, je le vois bien dans votre re­gard qui, dif­fi­ci­le­ment, tente de dé­cro­cher de mon dé­col­le­té... Et si, à l’in­verse, vous ne me cé­diez que pour faire l’ex­pé­rience d’une femme ma­ture, je se­rais ter­ri­ble­ment vexée. Voyez ? Il n’y a pas d’is­sue.

Mais pour­quoi s’em­pê­cher de rê­ver ? Alors j’y vais, bien que je n’aie plus ni 15, ni 20, ni 25 ans, je me lance, comme une mi­di­nette ; je me vautre dans des scé­na­rios ima­gi­naires qui me rendent ce voyage pi­quant et agréable… Peut-être en se­ra-t-il de même pour vous, si je me dé­cide à vous don­ner cette lettre ? Je dois avouer que je suis trou­blée à l’idée que vous li­siez toutes ces choses se­crètes et obs­cènes que je ­pro­jette sur vous.

Dans mon rêve, donc, j’ima­gine que j’ôte dis­crè­te­ment une san­dale, et que j’al­longe ma jambe vers vous. Mon pied nu vous sur­prend, lorsque je l’ap­puie contre votre mol­let. Oh, bien sûr, vous êtes éton­né. Vous tres­saillez, mais vous ne vous dé­ro­bez pas. Vous sou­ve­nez-vous ? C’est mon rêve !

Votre re­gard plonge dans le mien tan­dis que mes or­teils re­montent le long de votre jean. Et, quand ils at­teignent la

bra­guette, gon­flée par l’im­pa­tience de mes ca­resses, vous vous im­mo­bi­li­sez. Nous fer­mons les yeux de con­cert, pour mieux ap­pré­cier le contact : moi, je mouille de sen­tir la fer­me­té du pé­nis que je fais rou­ler sous ma voûte plan­taire, et vous, Amaël, vous sa­vou­rez l’au­dace de mon geste. Vous vous dé­lec­tez de mes pe­tites at­ten­tions co­quines. Sou­dain, je sens une pres­sion contre ma peau. Vous me faites du pied, à votre tour. J’ouvre grand les cuisses pour vous si­gni­fier mon ac­cord, vous in­di­quer la voie à em­prun­ter. Votre chaus­sure glisse sur mon épi­derme hé­ris­sé de fris­sons, at­teint mon en­tre­jambe. Je m’arc-boute sous l’ef­fet de la vague vo­lup­tueuse qui m’em­porte au mo­ment de l’im­pact. Une boule de cha­leur ex­plose dans mon bas-ventre. Alors nous rou­vrons les yeux pour sa­vou­rer notre com­pli­ci­té… Ô mi­racle ! Tous les voya­geurs sont im­mo­biles, comme des pou­pées de cire. Ils sont res­tés fi­gés dans la po­si­tion où nous les avons lais­sés, le re­gard fixe. Le train, lui aus­si, a ces­sé de rou­ler. Les vaches qui paissent dans le pré que nous tra­ver­sons ne bougent pas d’un poil. Les nuages ont in­ter­rom­pu leur course. Le temps semble s’être ar­rê­té, comme par ma­gie. Mais tout ce­la m’im­pres­sionne moins que le sou­rire rayon­nant que vous m’adres­sez en me mas­tur­bant. Je fonds sur mon siège, d’un li­quide vis­queux qui inonde mes cuisses trem­blo­tantes. Je ne tiens plus en place, il faut que je vous touche. Telle une chatte agile, je passe au-des­sus de la ta­blette pour m’as­seoir sur vos ge­noux, jambes écar­tées. Vous re­le­vez l’ac­cou­doir afin de fa­ci­li­ter mes mou­ve­ments. Et j’y suis, en­fin, col­lée à vous. Je peux faire cou­rir mes mains sur votre vi­sage an­gé­lique, en­ca­dré de mèches blondes… Votre peau d’abri­cot, lé­gè­re­ment hâ­lée, ap­pelle mes ca­resses. J’en ap­pré­cie la dou­ceur inef­fable sous la pulpe de mes doigts. Amaël : vous n’êtes pas un rêve, vous exis­tez bel et bien, et vous vous don­nez à moi. Il me suf­fit de glis­ser la langue entre vos lèvres tièdes, de dé­gus­ter vos sucs, pour com­prendre com­bien vous êtes réel. Un homme de chair et de sang, rien que pour moi.

Les pre­miers at­tou­che­ments pas­sés, vos pul­sions mas­cu­lines re­prennent le des­sus. Mon bai­ser fouette votre dé­sir de me pos­sé­der. De bel ange, vous de­ve­nez dé­mon. Vous re­trous­sez ma jupe, et em­poi­gnez mes fesses pour m’at­ti­rer plus près de vous. Une pres­sion sur mes reins me plaque contre votre bra­guette. Je sens votre érec­tion battre contre mon sexe bouf­fi d’ex­ci­ta­tion. Mon cli­to­ris pal­pite à grands coups. Vous le sou­la­gez d’une main glis­sée sous le tulle de ma cu­lotte. Vos pha­langes élec­trisent mon bou­ton échauf­fé, ta­quinent l’en­trée gluante de mon va­gin, mais au­cune fric­tion ne suf­fit à sa­tis­faire mon ap­pé­tit. Vous sen­tir en moi, faire corps avec votre vi­ri­li­té… Je ba­taille avec vos bou­tons de jean pour li­bé­rer l’ob­jet de ma convoi­tise. Tiens ! Vous ne por­tez pas de slip. L’ac­cès à votre belle hampe en­dur­cie n’en est que plus fa­cile. Ma cu­lotte dé­viée, je m’em­pale sur vous d’un seul coup. Quelle li­bé­ra­tion ! Je vous ab­sorbe en une bou­chée. Mon sexe s’épa­nouit au­tour de votre queue pro­vi­den­tielle. Je sa­voure son ca­libre et sa fer­me­té en ba­lan­çant de haut en bas. Les fric­tions al­lument un in­cen­die en moi. Les vannes du plai­sir lâchent… Puis, vous pre­nez le re­lais. Les ongles en­fon­cés dans le gras de mes fesses, vous me faites re­bon­dir sur vos cuisses. Vos mou­ve­ments de bas­sin éner­giques me font voir des étoiles. Je sens les va-et-vient de votre pé­nis avec une acui­té dé­cu­plée. Mes pa­rois in­ternes chauffent. Vous ne vous contrô­lez plus. Tout en me ra­mo­nant, vous écar­te­lez mes fesses à deux mains, comme si vous vou­liez me dé­chi­rer. Mon anus, contraint à l’ou­ver­ture, bâille au­tant que ma chatte mar­te­lée au plus pro­fond. Mais c’est quand vous m’em­bras­sez à pleine bouche que j’ex­plose. L’or­gasme ar­rive par ra­fales, je tres­saille et me contor­sionne sous la dé­fer­lante de spasmes, et vous aus­si, vous jouis­sez… In­ca­pable de ré­sis­ter aux contrac­tions de mon sexe, vous m’as­se­nez des coups de reins d’une vio­lence ma­gis­trale, en inon­dant mon con de votre se­mence chaude. Bai­gnant dans une li­queur vis­queuse, nos sexes res­tent en­glués l’un à l’autre, nos bouches sou­dées, nos langues en­la­cées… Nos der­niers sou­pirs, ré­si­dus de nos cris bes­tiaux, s’ac­cordent en un bai­ser. Des larmes brouillent ma vue. L’orage pas­sé, nous ne pou­vons pas nous ré­soudre à conclure l’étreinte. Quelque chose me dit que si nous nous sé­pa­rons, le charme se­ra bri­sé, la vie re­pren­dra son cours… Le train re­par­ti­ra dans sa course folle… Et plus rien de mon dé­lire sen­suel n’exis­te­ra.

À l’is­sue de la lec­ture, mes joues brû­laient. Le sang bat­tait dans mes tempes. Fé­bri­le­ment, j’ai lu et re­lu le texte, tour­né et re­tour­né la lettre pour dé­ni­cher une adresse, un nu­mé­ro de té­lé­phone, mais je ne trou­vai pas l’ombre d’un in­dice. J’en­ra­geais lit­té­ra­le­ment, in­ca­pable d’ac­cep­ter la conclu­sion : nous au­rions pu vivre quelque chose elle et moi, mais elle était par­tie, re­chi­gnant même à me don­ner cette lettre. Et puis, la co­lère pas­sée, je me suis résigné à ac­cep­ter la vé­ri­té. Elle m’avait lais­sé seul, aux prises avec ce fan­tasme dont le spectre me han­te­rait aus­si long­temps que je me sou­vien­drais de sa sil­houette sta­tuaire, coin­cée dans ce car­ré de la voi­ture 18.

Cette nou­velle est ex­traite du re­cueil de nou­velles d’Oc­ta­vie Del­vaux, À coeur per­vers, pa­ru aux édi­tions La Mu­sar­dine, en avril 2016.

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