Aline Ta­cite, am­bas­sa­drice du che­veu cré­pu

Les pro­duits de dé­fri­sage ont en­tiè­re­ment brû­lé le crâne d’Aline Ta­cite. Comme des mil­liers de femmes noires. Au­jourd’hui, après s’être ré­ap­pro­prié son his­toire et sa culture d’afro­des­cen­dante, elle soigne et em­bel­lit les che­veux cré­pus dans son sa­lon de

Causette - - SOMMAIRE - PAR ISA­BELLE MOTROT – PHO­TOS JEAN-LUC BERTINI POUR CAU­SETTE

C’est l’his­toire d’une pe­tite fille de 6 ans qui adore se cou­vrir la tête d’un long nap­pe­ron mul­ti­co­lore. Elle ar­pente alors la salle à man­ger, fiè­re­ment, sen­tant le tis­su on­du­ler sur ses épaules à chaque mou­ve­ment de tête, vi­re­vol­ter au­tour de son vi­sage lors­qu’elle se tourne. Fer­mant les yeux, elle ima­gine avec dé­lice cette che­ve­lure ma­gni­fique dont elle sent le poids vo­lup­tueux, boucles lisses en cas­cades, d’un or clair et doux.

Elle s’ap­pelle Aline, cette pe­tite fille noire, et trente-huit ans plus tard, che­veux d’ébène, courts et cré­pus, elle rit un peu tris­te­ment au sou­ve­nir de ce nap­pe­ron. Elle si­tue à ce mo­ment-là de sa vie le dé­but de sa re­la­tion com­pli­quée, et plus tard ma­gni­fique, avec ses che­veux. C’est-à-dire avec son iden­ti­té, car « quand on parle des che­veux afro, pré­cise-t-elle, on parle de culture, d’éco­no­mie, d’His­toire… Il y a au­tour de ce su­jet tout un pas­sé et un pas­sif qu’il faut ar­ri­ver à dé­mê­ler pour le com­prendre » . Mais re­ve­nons d’abord à l’his­toire d’Aline. Elle com­mence à Pa­ris, en 1974. Ses pa­rents gua­de­lou­péens ont à coeur de main­te­nir un lien entre leurs filles (Aline a une soeur, son aî­née de dix-huit mois, Ma­ri­na) et la culture an­tillaise. Beau­coup d’amour et de sé­ré­ni­té dans ce foyer, mais quand même, le jeu du nap­pe­ron… L’en­vie d’être blonde et blanche, comme Bar­bie ou Cen­drillon. Ça se joue à l’école sur­tout. Dans la cour de ré­cré, on est clair de peau, en ma­jo­ri­té. À 7 ans, Aline est sur­nom­mée « La Noi­raude », comme la vache idiote et do­due d’un des­sin ani­mé que les ga­mins adorent à l’époque. La pe­tite com­prend qu’elle est dif­fé­rente, ne voit pas com­ment chan­ger la cou­leur de sa peau, mais la che­ve­lure, oui, on peut s’y at­ta­quer. L’oc­cul­ter, la mo­di­fier, la nier, ça va être son but pen­dant les dix ans qui vont suivre. « Avec ma soeur, on a de­man­dé très tôt à être dé­fri­sées. “Im­pos­sible, di­sait Ma­man, vous êtes trop pe­tites et vous êtes très belles comme vous êtes.” Elle di­sait ça… mais elle, elle se dé­fri­sait ! »

Aline at­tend en si­lence d’avoir l’âge. Dans les grandes oc­ca­sions, elle a droit au bru­shing. Et puis, vite, elle ap­prend à faire des tresses et à fixer des ra­jouts. Dès l’âge de 10 ans, elle maî­trise la tech­nique. « L’idée c’était d’avoir les plus longs che­veux du monde puis­qu’il fal­lait cor­ri­ger le “pro­blème” des che­veux cré­pus. Toutes mes co­pines noires por­taient des ra­jouts. Les co­pines blanches ado­raient : “Wouah, c’est su­per ! Les tresses, c’est trop beau !” Mais quand on sor­tait avec nos che­veux na­tu­rels, le ton chan­geait, elles di­saient : “Ben, ça fait bi­zarre…” Tout ça nous confor­tait dans l’idée que le beau, c’était le long, le lisse. »

Ac­cro au lisse

C’est en 1988 que le poi­son, mine de rien, entre dans la vie d’Aline. « J’avais 14 ans, nous étions aux An­tilles. Des coif­feurs amé­ri­cains ex­pé­ri­men­taient, dans notre vil­lage, des pro­duits

pour ces per­ma­nentes à grosses boucles qu’on ap­pe­lait “cur­ly”. Une forme de dé­fri­sage, en fait. Mais ce sont les grosses boucles que j’ai ven­dues à Ma­man, et c’est pas­sé ! » L’ado sort du sa­lon avec des mèches souples qui dansent au­tour de son vi­sage. « Main­te­nant en­core je res­sens cette im­pres­sion ex­tra­or­di­naire. Pour la pre­mière fois, je me suis sen­tie femme, tel­le­ment belle. Je pou­vais bou­ger mes che­veux, ils vo­laient au vent, c’était mer­veilleux. »

De re­tour en France, im­pos­sible de re­trou­ver les mêmes pro­duits. Pen­dant qu’elle cherche des so­lu­tions, les che­veux d’Aline s’abîment : des­sé­chés par le cur­ly, ils cassent par pa­quets. Pas le choix, il faut cou­per court. La jeune fille est conster­née, mais sa dé­ci­sion est prise : dès que ça re­pousse, on passe au dé­fri­sage. Là, com­mence le cercle vi­cieux : on ap­plique le pro­duit le plus for­te­ment do­sé de la gamme ( « Vos che­veux sont très denses », lui disent toutes les coif­feuses), on ob­tient une che­ve­lure toute lisse et, quelques jours plus tard, les che­veux cassent, tombent. On taille, on bi­douille une coupe, on at­tend la re­pousse et on re­com­mence. « J’ai fait ça plu­sieurs an­nées, j’étais ac­cro ! C’est comme une drogue. Tu sais que c’est mau­vais, mais tu ne peux pas t’en em­pê­cher, c’est une vé­ri­table dé­pen­dance. » Tel­le­ment vrai qu’aux ÉtatsU­nis, les pro­duits lis­sants sont ap­pe­lés fa­mi­liè­re­ment cream crack, « crème de crack ». Une came ca­pil­laire re­dou­table : la plu­part des mé­langes contiennent des al­ler­gènes, des per­tur­ba­teurs en­do­cri­niens et de la soude ! Pour­tant, ils ne sont in­ter­dits ni aux femmes en­ceintes ni aux en­fants.

Brû­lures et graves alo­pé­cies

Le par­cours d’Aline se confond avec ce­lui de nom­breuses femmes noires. De­puis plus de deux siècles, ex­cep­té une courte pé­riode dans les an­nées 1960 à 1970, aux États-Unis, les che­veux cré­pus sont sy­no­nymes d’in­coif­fables et d’in­es­thé­tiques pour les Blancs comme pour les Noirs. Il faut se confor­mer au mo­dèle do­mi­nant : le che­veu cau­ca­sien.

En 2012, en France, 61 % des femmes noires pas­saient au dé­fri­sage au moins une fois par an. Et l’his­toire est la même pour toutes, avec pour seules va­riantes le de­gré des brû­lures du cuir che­ve­lu et la gra­vi­té des alo­pé­cies. Des dom­mages collatéraux qui n’in­té­ressent per­sonne, ni les mé­dias ni le sec­teur de la cos­mé­tique, qui s’adresse sur­tout aux femmes blanches, et à leur pou­voir d’achat.

Pour­tant, un in­ci­dent de par­cours va faire sor­tir Aline du cercle in­fer­nal. Un jour, une coif­feuse a la main très lourde. « Elle double le temps de pause du pro­duit. Ça me fait mal, je me plains, elle s’agace : il faut sa­voir ce que je veux ! Je res­sors de là avec de vé­ri­tables brû­lures. Le len­de­main, j’ai des croûtes sur le crâne. » Une ca­tas­trophe. Pour pou­voir soi­gner, il faut ra­ser. Aline est qua­si chauve, à peine un ve­lours sombre sur la tête. « Et cu­rieu­se­ment, les gens ne me trouvent pas si laide. À vrai dire, les re­tours sont plu­tôt po­si­tifs. Mais il me fau­dra quand même des an­nées pour as­su­mer mes che­veux na­tu­rels et ne pas por­ter un cha­peau à la moindre oc­ca­sion. »

Dans la boucle

Aline Ta­cite (quel beau nom !) est une bat­tante qui sait faire son miel avec les sa­le­tés qu’on lui jette. Lo­gique que cet ac­ci­dent dou­lou­reux la bou­le­verse et qu’elle en fasse un ter­reau pour d’autres ex­pé­riences. Elle s’in­ter­roge alors sur cette che­ve­lure, sa na­ture, ses ori­gines et le peu de ré­ponses qu’elle ob­tient sur ce su­jet. Elle cherche, elle lit les clas­siques, Frantz Fa­non, Ai­mé Cé­saire, elle ab­sorbe l’His­toire afri­caine. Comme le dit le pré­cepte nietz­schéen, elle de­vient ce qu’elle est : une femme noire née à Pa­ris, d’ori­gine gua­de­lou­péenne, afro­des­cen­dante. Elle part un an aux États-Unis comme jeune fille au pair, dé­couvre la com­mu­nau­té afro-amé­ri­caine, ap­prend en­core, s’im­prègne avec en­thou­siasme d’une culture in­con­nue, et la voi­là de re­tour, prête à dé­pla­cer des mon­tagnes. Elle ob­tient un BTS d’as­sis­tante de di­rec­tion tri­lingue, tra­vaille dans de grosses en­tre­prises, dont six ans dans un im­por­tant ca­bi­net d’avo­cats in­ter­na­tio­nal. « Mais, pa­ral­lè­le­ment, j’entre dans l’as­so­cia­tion cultu­relle afro­ca­ri­béenne Conscience noire, qui or­ga­ni­sait des jour­nées à thème. Avec ma soeur, on pro­pose “La jour­née sur la coif­fure noire”. » C’était en 2001. À l’époque, qua­rante cu­rieux·ses se ba­ladent par­mi les stands dans ce hall d’ex­po­si­tion de Saint-De­nis (93). « Quand on a sol­li­ci­té les mé­dias na­tio­naux, ils nous re­gar­daient en di­sant : “Par­ler des che­veux afro ? Pour quoi faire ?” » Au même mo­ment, de l’autre cô­té de l’At­lan­tique, les che­veux afro font

“Je me suis fait dé­fri­ser plu­sieurs an­nées, j’étais ac­cro ! C’est comme une

drogue. Tu sais que c’est mau­vais, mais tu ne peux pas t’en em­pê­cher ”

“Il me fau­dra des an­nées pour as­su­mer mes che­veux

na­tu­rels et ne pas por­ter un cha­peau à la moindre oc­ca­sion”

pré­ci­sé­ment par­ler d’eux. Dans les an­nées 2000 ap­pa­raît le mou­ve­ment « nap­py ». Un terme que beau­coup consi­dèrent comme une stig­ma­ti­sa­tion. Car, au dé­part, l’ad­jec­tif nap­py veut tout sim­ple­ment dire cré­pu, avec une nuance pé­jo­ra­tive qui frise l’insulte. Les créa­teurs du mou­ve­ment – et sur­tout le mar­ke­ting qui s’y ac­croche – en donnent une autre si­gni­fi­ca­tion : Na-ppy, pour « na­tu­ral and hap­py » . Aline, ça l’exas­père : « Au­jourd’hui, les ga­mines disent : “J’ai le che­veux nap­py !” Non, ma fille, tu as le che­veu cré­pu ! Ap­pe­lons un chat un chat ! »

Mais en quinze ans, les choses ont un peu évo­lué en France. L’évé­ne­ment d’un jour de­vient bien­tôt un vrai sa­lon an­nuel, or­ga­ni­sé par l’as­so­cia­tion Boucles d’ébène, créée par les soeurs Ta­cite. En 2017, il a ac­cueilli dix mille vi­si­teurs !

Ra­va­ler son ego

Pen­dant que le ren­dez­vous an­nuel Boucles d’ébène se dé­ve­loppe, Aline com­mence à en­vi­sa­ger une nou­velle aven­ture, his­toire d’al­ler jus­qu’au bout dans sa dé­marche phi­lo­so­phique et ca­pil­laire. L’idée d’un sa­lon de coif­fure fait son che­min. Mais pour ça, il faut ob­te­nir les in­dis­pen­sables CAP et bre­vet pro­fes­sion­nel. En 2010, Aline quitte un mé­tier dans le­quel elle réus­sit et re­prend des études. Trois ans pen­dant les­quels elle ap­prend à coif­fer… uni­que­ment les che­veux cau­ca­siens ! « Il a fal­lu que je ra­vale mon ego. J’ai ap­pe­lé toutes les écoles de France, il n’exis­tait au­cun mo­dule pour les che­veux afro. » Et quand ils sont ci­tés dans un livre de cours, c’est au cha­pitre « Ano­ma­lies et af­fec­tions du che­veu » : « Che­veux lai­neux, che­veux cré­pus sur l’en­semble du cuir che­ve­lu : af­fec­tion congé­ni­tale ou hé­ré­di­taire. » Aline n’est pas la seule à pro­tes­ter de­vant cette ab­sence. L’ac­crois­se­ment des de­mandes ces der­nières an­nées a fait bou­ger les choses. Un « cer­ti­fi­cat de qua­li­fi­ca­tion pro­fes­sion­nelle des com­pé­tences pour les che­veux bou­clés à cré­pus » de­vrait être en­fin mis en place à la ren­trée 2018.

Le sa­lon de coif­fure Boucles d’ébène ouvre donc en­fin ses portes à Ba­gneux (Hauts-de­Seine) en 2011. Un des très rares dans le­quel on ne pra­tique pas le dé­fri­sage, mais où « on ché­rit nos spé­ci­fi­ci­tés ! Le che­veu afro est tel­le­ment vo­lup­tueux. On n’en parle ja­mais en ces termes : le gla­mour, c’est blond et long. Une femme noire au­ra une “coif­fure de lionne”, “une cri­nière”… des ad­jec­tifs qui rap­pellent l’ani­mal. Moi, je trouve ça juste ma­gique et sen­suel ! » Aline ne re­grette pas ses études « cau­ca­siennes » : elle est au­jourd’hui l’une des rares de sa pro­fes­sion à pou­voir « soi­gner avec amour les che­ve­lures de toutes les eth­nies, c’est pas don­né à tout le monde ! »

Une par­tie de la mis­sion que s’est don­née Aline Ta­cite, c’est de tout faire pour que la trans­mis­sion in­di­vi­duelle se mette en place. Ain­si, au sa­lon, des ate­liers sont or­ga­ni­sés pour les ma­mans, mais aus­si pour les en­fants. Pour ac­qué­rir la fier­té de sa che­ve­lure, en connaître les clés. Parce que fran­che­ment, ça coince en­core un peu. Aline a une fille de 4 ans. En ren­trant de l’école, il y a quelques se­maines, la pe­tite dé­clare : « Ma­man, j’ai­me­rais être blanche, avoir des che­veux lisses et aus­si des yeux bleus. C’est beau. » Aline a dis­cu­té, un peu. Et puis elle est al­lée pleu­rer en douce dans la cui­sine. La peur que l’his­toire se ré­pète dans ce monde où les mo­dèles pour pe­tites filles sont en­core des Reine des neiges, des Blanche-Neige, des Cen­drillon… Mais Aline ne se lais­se­ra pas faire : « Elle n’a que 4 ans et la va­lo­ri­sa­tion d’un en­fant, c’est un tra­vail de tous les jours. Je suis cer­taine qu’on va vite en fi­nir avec tout ça. » Et il n’y a pas de nap­pe­ron à la mai­son.

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