Fes­ti­vals de mu­sique : re­quiem pour les « in­dés »

Causette - - SOMMAIRE - PAR AU­RÉ­LIA BLANC - ILLUS­TRA­TIONS BÉA­TRICE MENUEL POUR CAU­SETTE

Ja­mais ils n’ont ras­sem­blé au­tant de monde. Ja­mais, non plus, ils n’ont sus­ci­té de telles convoi­tises. En­fants du rock et des cultures al­ter­na­tives, les fes­ti­vals de « mu­siques ac­tuelles » tombent les uns après les autres dans l’es­car­celle des mul­ti­na­tio­nales. Une ba­taille de géants,

dont les in­dé­pen­dants font les frais. Et, avec eux, une cer­taine idée du spec­tacle vi­vant.

On n’y va plus, on y court ! L’an der­nier, en France, 6,8 millions de spec­ta­teurs ont fran­chi les portes des fes­ti­vals de mu­sique (soit un Fran­çais sur dix), dont la moi­tié dans l’uni­vers des « mu­siques ac­tuelles ». Un re­cord. Des fes­ti­va­liers tou­jours plus nom­breux, qui se laissent gri­ser par la mu­sique, la fête, les ren­contres… sans ima­gi­ner un ins­tant qu’en cou­lisses la guerre fait rage. Le monde des fes­ti­vals, s’il fut long­temps le sym­bole d’une cer­taine li­ber­té, consti­tue dé­sor­mais le nou­veau ter­rain de ba­taille des mul­ti­na­tio­nales.

Au coeur de la mê­lée ? Deux géants amé­ri­cains, Live Na­tion et AEG Pre­sents. Le pre­mier, bé­bé de Clear Chan­nel (une firme amé­ri­caine spé­cia­li­sée dans l’au­dio­vi­suel), est un poids lourd de l’in­dus­trie mu­si­cale, avec 4 000 ar­tistes sous contrat, 29 500 concerts an­nuels et 86 millions de spec­ta­teurs. Nu­mé­ro 1 mon­dial du sec­teur, im­plan­té dans qua­rante-trois villes à tra­vers le monde, Live Na­tion a po­sé ses ba­gages en France en 2007. Dix ans plus tard, l’en­tre­prise aux 10,3 mil­liards de dol­lars (8,8 mil­liards d’eu­ros) de chiffre d’af­faires a ra­che­té Nous Pro­duc­tions (l’un des plus gros pro­duc­teurs de spec­tacles de l’Hexa­gone) et le fes­ti­val Main Square, à Ar­ras (Pas-de-Ca­lais). Elle est aus­si en­trée au ca­pi­tal du fes­ti­val Mar­sa­tac, à Marseille (Bouches-du-Rhône), et en a lan­cé cinq autres – dont le Lol­la­pa­loo­za, à Pa­ris, en 2017. Un rou­leau com­pres­seur que pas grand-chose ne sem­blait pou­voir ar­rê­ter. Du moins jus­qu’à ce que son en­ne­mi de tou­jours, AEG Pre­sents, ne com­mence à em­pié­ter sur ses plates-bandes.

Tous les coups sont per­mis

Pré­sent sur trois conti­nents, où il gère dix mille concerts et qua­rante fes­ti­vals – dont le cé­lèbre Coa­chel­la, en Ca­li­for­nie –, AEG Pre­sents avait dé­jà ra­che­té 32 % de l’Ac­corHo­tels Are­na (ce qu’on ap­pe­lait ja­dis le Pa­lais om­ni­sports de Ber­cy), à Pa­ris, il y a trois ans. En 2017, il a pas­sé la se­conde en ac­qué­rant la moi­tié des parts du fes­ti­val Rock-en-Seine, à Saint-Cloud (Hauts-deSeine) –, l’autre moi­tié ap­par­te­nant à la hol­ding du ban­quier d’af­faires Mat­thieu Pi­gasse. Et, en janvier, AEG Pre­sents a à son tour dé­ci­dé d’ou­vrir une an­tenne en France. La ré­plique ne s’est pas fait at­tendre. À peine quelques se­maines plus tard, Live Na­tion an­non­çait la créa­tion du Pa­ris Sum­mer Jam, une soi­rée-fes­ti­val or­ga­ni­sée… le 24 août pro­chain, soit le même week-end que Rock-en-Seine ! Le hasard fai­sant mer­veilleu­se­ment bien les choses, le Pa­ris Sum­mer Jam a élu do­mi­cile à la U-Are­na de Nan­terre, qui se trouve à quelques ki­lo­mètres de Rock-enSeine et peut ac­cueillir le même nombre de per­sonnes. À l’af­fiche, on re­trouve le rap­peur Ken­drick La­mar, de l’écu­rie Live Na­tion… et qui, se­lon AEG Pre­sents, de­vait ini­tia­le­ment jouer à Rock-en-Seine.

Mais pour An­ge­lo Go­pee, le nu­mé­ro 1 de Live Na­tion France, pas de « guerre » qui tienne. « La concur­rence a tou­jours existé. Si on ne doit plus or­ga­ni­ser de concerts sous pré­texte qu’un autre évé­ne­ment se tient à la même pé­riode, alors on va tous ar­rê­ter de faire des ma­ni­fes­ta­tions », ré­torque-t-il, un brin aga­cé, au té­lé­phone. Moins langue de bois, le di­rec­teur d’AEG Pre­sents France, Ar­naud Meers­se­man, parle, lui, de « coup bas » . Et re­con­naît qu’entre son en­tre­prise et Live Na­tion, « ça se tire dans les pattes ».

“Si on ne doit plus or­ga­ni­ser de concerts sous pré­texte qu’un autre évé­ne­ment se tient à la même pé­riode, alors on va tous ar­rê­ter de faire des ma­ni­fes­ta­tions ”

An­ge­lo Go­pee, nu­mé­ro 1 de Live Na­tion France

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.