dé­prime à l’ho­ri­zon

Causette - - CONTENTS - PAR ANNA CUXAC

Sen­sa­tion de perdre pied, d’être épui­sé·e et même de ne plus vou­loir s’oc­cu­per de son ou ses en­fant(s)… ces symp­tômes portent un nom : le burn-out pa­ren­tal. Nombre de pa­rents l’ont su­bi. À sans cesse vou­loir être parfaits avec leur(s) bam­bin(s), ils sont dé­pas­sés et ont le sen­ti­ment d’échec.

« Ma­man de quatre en­fants de 4 à 11 ans, mère au foyer de­puis tou­jours, là, je n’en peux plus, c’en est trop, je ne sup­porte plus rien, même mes propres en­fants. Je me de­mande même si je les aime, et c’est la ques­tion que je me pose qui me fait le plus peur. Com­ment ai-je pu en ar­ri­ver là ? » Ce cri d’alarme a été pos­té en 2014 par Mère épui­sée, sur un fo­rum Doc­tis­si­mo consa­cré au burn-out ma­ter­nel. Ici, les té­moi­gnages se res­semblent, peu im­porte le nombre d’en­fants à charge ou le fait de les éle­ver seule ou en couple. Des mères, à bout de nerfs, qui se lâchent entre elles sur la Toile, à base de « tout m’agace », se ré­con­fortent et se conseillent : « Ac­croche-toi, dé­lègue au maxi­mum. »

Der­rière l’ex­pres­sion « burn-out pa­ren­tal » se cachent épui­se­ment, en­vie de fuir et sen­ti­ment de ne plus sa­voir y faire avec ses en­fants, qu’ils soient ou non dif­fi­ciles à vivre. « Un mal dû à nos trains de vie mo­dernes, où il faut être hy­per per­for­mant·e sur tous les plans, au risque de res­sen­tir l’échec comme la fin du monde », ob­serve la psy­cha­na­lyste Liliane Hol­stein, qui voit dé­fi­ler dans son ca­bi­net en moyenne quatre cas par jour sur le su­jet, quand ce n’était en­core que quatre par se­maine il y a moins de dix ans. »

Un phé­no­mène d’am­pleur, que confirment les tra­vaux me­nés, de­puis 2015, par les doc­teures en psy­cho­lo­gie de l’Uni­ver­si­té ca­tho­lique de Lou­vain (Bel­gique), Moï­ra Mi­ko­la­jc­zak et Isa­belle Ros­kam. Après huit études quan­ti­ta­tives et qua­li­ta­tives sur une po­pu­la­tion de 7 000 pa­rents dans plu­sieurs pays, elles es­timent que « 5,5 % des femmes et 4,3 % des hommes sont tou­chés par le burn-out pa­ren­tal ». Les re­cherches de Mi­ko­la­jc­zak et Ros­kam ont de quoi aler­ter : elles montrent que les ré­per­cus­sions sur les en­fants sont réelles.

Le burn-out pa­ren­tal pro­voque ain­si « un risque treize fois plus éle­vé de vio­lence ou de né­gli­gence sur l’en­fant » com­pa­ré à des pa­rents qui vont bien. « Quel que soit leur âge, les en­fants sont d’une grande clair­voyance et per­çoivent le ma­laise chez les pa­rents », pré­vient Liliane Hol­stein.

Le piège de la culpa­bi­li­té

Des pa­rents qui, sou­vent, s’en­ferment dans un cercle de culpa­bi­li­té par rap­port à leur échec. « Plus je me voyais in­ca­pable de faire les choses qu’une mère est cen­sée faire avec son en­fant, plus je m’en vou­lais, me dé­tes­tais et moins j’ar­ri­vais à me prendre par la main pour agir », té­moigne Aude*. « La pres­sion que l’on se met pour être un pa­rent par­fait est clai­re­ment un fac­teur de burn-out », confirme Moï­ra Mi­ko­la­jc­zak à Cau­sette. Pour « mo­dé­li­ser » les causes de cette pa­tho­lo­gie, les cher­cheuses pro­posent l’image d’une ba­lance, dont le pre­mier pla­teau cor­res­pond aux fac­teurs de risques de burn-out (par exemple, la ca­pa­ci­té à gé­rer le stress, ou une in­sta­bi­li­té psy­cho­lo­gique) et l’autre, aux res­sources ou fac­teurs de pro­tec­tion dont le su­jet dis­pose (un sou­tien fa­mi­lial, par exemple). « Le burn-out sur­vient quand cette ba­lance per­son­nelle reste trop long­temps en dés­équi­libre du mau­vais cô­té, ex­plique Moï­ra Mi­ko­la­jc­zak. Et, contrai­re­ment à ce qu’on au­rait pu pen­ser de prime abord, nos études ont dé­mon­tré qu’être un pa­rent so­lo n’était pas for­cé­ment un fac­teur de risque. Ce qui l’est sans au­cun doute, c’est plu­tôt d’être en couple sans pou­voir comp­ter sur le se­cond pa­rent dans la charge édu­ca­tive. »

Ch­loé*, qui avait un « ter­rain dé­pres­sif », fait par­tie de ces écor­ché·es de la pa­ren­ta­li­té. Il y a quelque temps, « à la suite d’une se­maine un peu plus char­gée que les autres », cette au­to­en­tre­pre­neuse a in­gur­gi­té une dose de mé­di­ca­ments po­ten­tiel­le­ment mor­telle. « Heu­reu­se­ment que mon nou­veau-né a pleu­ré à ce mo­ment-là, je me suis res­sai­sie et suis par­tie à l’hô­pi­tal. » Hos­pi­ta­li­sée aux ur­gences psy­chia­triques pen­dant trois se­maines, où le diag­nos­tic de burn-out pa­ren­tal est éta­bli – bien que le terme n’ait pas de re­con­nais­sance of­fi­cielle –, elle est, de­puis, sui­vie à rai­son de deux jours par se­maine dans une cli­nique spé­cia­li­sée dans la dé­pres­sion. Au pro­gramme : re­laxa­tion, mé­di­ta­tion, so­phro­lo­gie, in­for­ma­tions sur le mé­ca­nisme de la dé­pres­sion, ate­liers « es­time de soi » et conseils pour se faire épau­ler par le père du nour­ris­son. « De­puis mon burn-out, il fait ce qu’il peut pour prendre le re­lais au­près de nos deux gar­çons, mal­gré son tra­vail, très chro­no­phage, ad­met Ch­loé. Mais, pour moi, ce n’est pas as­sez et, de fait, c’est un su­jet de conflit entre nous. » De son cô­té, Léo* es­time « es­sayer d’ai­der Ch­loé au maxi­mum et ai­me­rait pou­voir faire plus ». Et ob­serve avec joie les évo­lu­tions de ces der­niers temps : « Ch­loé a l’air de plus en plus forte, passe par des phases moins mo­roses et sou­rit de plus en plus. »

Les pères aus­si…

« Pour les per­sonnes en couple, si l’on prend conscience à deux de la si­tua­tion, et de ce qu’il faut chan­ger, alors on peut gué­rir as­sez vite d’un burn-out pa­ren­tal, as­sure Liliane Hol­stein. Et le simple fait de voir de la so­li­da­ri­té et de l’amour entre ses pa­rents peut apai­ser l’en­fant. » La psy­cha­na­lyste as­sure que le phé­no­mène n’épargne pas les pères et voit très sou­vent des couples ve­nir consul­ter en­semble. Il est pour­tant frap­pant de re­mar­quer que lors d’une émis­sion du Té­lé­phone sonne sur France In­ter sur le su­jet (19 avril), nom­breuses étaient les femmes en couple té­moi­gnant d’un burn-out et bat­tant leur coulpe de mères im­par­faites sans se po­ser, à au­cun mo­ment, la ques­tion de la place du·de la conjoint·e dans la charge édu­ca­tive.

« Il n’est pas rare que ce dés­équi­libre s’ins­talle dès la nais­sance, soit parce que la mère va s’ap­pro­prier ses pe­tits comme une louve, soit parce que le·la conjoint·e est d’une grande im­ma­tu­ri­té et se dé­tache de ses res­pon­sa­bi­li­tés, re­marque Liliane Hol­stein. À ce conjoint ou cette conjointe, je dis qu’on ne peut pas pré­tendre ai­mer quel­qu’un sans être ca­pable de sa­voir com­ment l’ai­der, la sou­la­ger, lui faire du bien. Aux mères louves, je de­mande d’oser dé­lé­guer au se­cond pa­rent. Les en­fants se fichent to­ta­le­ment que le bi­be­ron soit fait comme ci ou comme ça, que les chaus­settes soient en­fi­lées de cette ma­nière ou d’une autre, pour­vu que ce­la se passe dans une bonne am­biance. » Le par­tage des tâches comme de la fa­meuse charge men­tale reste donc la meilleure pré­ven­tion contre le bur­nout pa­ren­tal.

“La pres­sion que l’on se met pour être un pa­rent par­fait est clai­re­ment un fac­teur de burn-out ” Moï­ra Mi­ko­la­jc­zak, doc­teure en psy­cho­lo­gie

*Les pré­noms ont été mo­di­fiés.

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