Mo­na Chol­let : plai­doyer pour les sor­cières

Au­tre­fois brû­lées vives, les sor­cières sont de re­tour. Contre Do­nald Trump, la loi tra­vail, pour le droit à l’avor­te­ment… Une nou­velle gé­né­ra­tion de fé­mi­nistes s’ap­pro­prie ce sym­bole. Pour la jour­na­liste et es­sayiste Mo­na Chol­let, au­teure de Beau­té fa­tale

Causette - - CONTENTS - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR MA­RION ROUSSET

CAU­SETTE : De­puis quelques an­nées, on as­siste au re­tour de cette fi­gure de la sor­cière…

Elle est par­tout. Aux États-Unis, des femmes qui

MO­NA CHOL­LET : s’en re­ven­diquent prennent part au mou­ve­ment Black Lives Mat­ter contre les vio­lences ra­cistes com­mises par la po­lice, elles jettent des sorts à Do­nald Trump, pro­testent contre les su­pré­ma­cistes blancs… À Port­land [Ore­gon, ndlr] et ailleurs, les at­taques contre le droit à dis­po­ser de son corps ont conduit à la ré­ac­ti­va­tion d’un groupe comme Witch * [sor­cière], qui or­ga­ni­sait des ma­ni­fes­ta­tions dé­jan­tées à New York dans les an­nées 1970. Pa­ral­lè­le­ment, on note un re­gain des pra­tiques de sor­cel­le­rie chez des fé­mi­nistes amé­ri­caines, qui ont leur au­tel, leur gri­moire, leurs cris­taux. Ce mou­ve­ment néo-païen est très im­por­tant. En France, pen­dant ce temps-là, l’édi­trice Isa­belle Cam­bou­ra­kis a don­né le nom de « Sor­cières » à la col­lec­tion fé­mi­niste qu’elle a créée. Et lors des ma­ni­fes­ta­tions de sep­tembre 2017 contre la loi tra­vail, on a vu dé­fi­ler à Pa­ris et Tou­louse un Witch Bloc fé­mi­niste et anar­chiste, avec des cha­peaux poin­tus et une ban­de­role « Ma­cron au chau­dron » . In­vo­quer ain­si la ma­gie face aux au­to­ri­tés po­li­tiques a d’au­tant plus de sens au­jourd’hui que la so­cié­té tech­ni­cienne, qui se pré­tend ra­tion­nelle, est très af­fai­blie. La ca­tas­trophe éco­lo­gique, le dé­rè­gle­ment cli­ma­tique lui ont fait perdre de son pres­tige.

Pour­quoi des fé­mi­nistes s’ap­pro­prient-elles cette image ?

C’est dans le pro­lon­ge­ment des chasses aux sor­cières, ces

M. C. : femmes brû­lées vives en place pu­blique, pour l’es­sen­tiel entre les XVIe et XVIIe siècles. À ma connais­sance, c’est le seul crime de masse mo­ti­vé par la mi­so­gy­nie ! Et il fait l’ob­jet d’un dé­ni énorme. On par­lait de plu­sieurs mil­lions de vic­times jusque dans les an­nées 1970, main­te­nant de quelques di­zaines de mil­liers. Mais cette es­ti­ma­tion ignore celles qui se sont fait lyn­cher ou qui se sont sui­ci­dées, elle ne dit rien des ban­nis­se­ments et des sup­plices atroces avant les mises à mort. En Eu­rope, les pre­mières vic­times sont les gué­ris­seuses, qui sont aus­si des avor­teuses. Elles vendent des breu­vages pour la contra­cep­tion dans le but d’ai­der les femmes à contrô­ler leur fé­con­di­té alors qu’au len­de­main de la grande peste – qui a tué un tiers de la po­pu­la­tion eu­ro­péenne au XIVe siècle –, le pou­voir po­li­tique et re­li­gieux s’in­quiète de la di­mi­nu­tion des nais­sances. L’autre pro­fil très ex­po­sé, ce sont les femmes libres de moeurs, les veuves et les cé­li­ba­taires. Toutes celles qui ne sont pas sous le contrôle d’un homme. Mais, pour être pour­chas­sée au titre de sor­cière, il suf­fi­sait par­fois de don­ner son avis, d’être in­so­lente, de mal ré­pondre au voi­sin… Et en pleine psy­chose col­lec­tive, n’im­porte quel in­ci­dent pou­vait être in­ter­pré­té comme un in­dice : si une femme don­nait un fruit à un en­fant et que ce­lui-ci tom­bait ma­lade, elle était aus­si­tôt soup­çon­née de lui avoir je­té un sort. Si une tem­pête dé­trui­sait les ré­coltes, elles étaient sur le banc des ac­cu­sées.

Les femmes in­dé­pen­dantes sont, pour vous, les sor­cières d’au­jourd’hui. Que met­tez-vous sous ce terme d’in­dé­pen­dance ?

C’est vivre seule. L’au­to­no­mie des femmes est pos­sible

M. C. : ju­ri­di­que­ment et ma­té­riel­le­ment, mais psy­cho­lo­gi­que­ment c’est en­core dur et, so­cia­le­ment, mal ac­cep­té. Cette si­tua­tion reste stig­ma­ti­sée, elle conti­nue à po­ser pro­blème, y com­pris aux in­té­res­sées. Les cé­li­ba­taires taxées de « filles à chat » sont des fi­gures pa­thé­tiques ! Mais je me de­mande si la pi­tié qu’elles ins­pirent ne dis­si­mule pas une frayeur. Car la femme in­dé­pen­dante est aus­si in­con­trô­lable, on la sus­pecte, no­tam­ment, de vou­loir vo­ler les ma­ris des autres. Au­tre­fois, les sor­cières étaient d’ailleurs sou­vent brû­lées avec leur chat, per­çu comme une en­ti­té sur­na­tu­relle qui as­sis­tait sa maî­tresse dans la ma­gie. Le fait de pos­sé­der un ani­mal fa­mi­lier qui vous sui­vait par­tout était dou­teux.

Celles qui re­fusent le mo­dèle de la ma­ter­ni­té ne sont-elles pas aus­si me­na­çantes ?

La so­cié­té consi­dère que, pour réus­sir sa vie, une femme

M. C. : doit avoir une des­cen­dance… Et celles qui ont des en­fants doivent ré­sis­ter à une pres­sion so­ciale in­ouïe qui exige d’elles qu’elles donnent la prio­ri­té à leur pro­gé­ni­ture et qu’elles fassent pas­ser leurs dé­si­rs au se­cond plan. Juste une anec­dote : une ac­trice amé­ri­caine contem­po­raine a ra­con­té que, de­puis qu’elle est mère, quand elle mange des cra­ckers, elle prend ceux qui sont cas­sés et laisse les bis­cuits in­tacts à son ma­ri et à sa fille. Le spectre de la mau­vaise mère em­pêche de se dé­ve­lop­per comme in­di­vi­du, de se don­ner nais­sance à soi-même. Mais quels que soient nos choix, ils im­pliquent une ba­garre ! Celles qui ne veulent pas en­fan­ter sont très mal vues. Sans par­ler de celles qui osent dire qu’elles re­grettent d’avoir mis au monde un en­fant. Ne pas trans­mettre la vie est un choix in­ad­mis­sible. Pour­tant, il offre une telle poche d’oxy­gène, une or­gie de temps à soi et de li­ber­té.

La puis­sance des femmes at­teint-elle son maxi­mum avec la ma­tu­ri­té ?

“L’au­to­no­mie des femmes est pos­sible ju­ri­di­que­ment et ma­té­riel­le­ment, mais psy­cho­lo­gi­que­ment, c’est en­core dur, et so­cia­le­ment, mal ac­cep­té ”

Oui, je le crois. Les chasses aux sor­cières vi­saient par­ti

M. C. : cu­liè­re­ment des femmes âgées, parce que celles-ci ma­ni­fes­taient une as­su­rance in­to­lé­rable. Face à leurs voi­sins, aux prêtres ou aux pas­teurs, et même face aux juges et aux bour­reaux, elles ré­pon­daient. Elles avaient cette ca­pa­ci­té d’af­fir­mer leurs opi­nions, leurs dé­si­rs et leurs re­fus, avec d’au­tant plus de force qu’elles n’étaient plus en­ca­drées par un père, un ma­ri ou des en­fants. Mais ce qui semble rédhi­bi­toire chez une vieillarde, c’est sur­tout l’ex­pé­rience. Et les che­veux blancs en sont le sym­bole ! Voi­là pour­quoi ils sont ju­gés sé­dui­sants et ras­su­rants chez un homme et me­na­çants chez une femme. On a pu se mo­quer de Fran­çois Hol­lande parce qu’il se tei­gnait les che­veux, per­sonne ne juge ri­di­cule que ses consoeurs en po­li­tique le fassent. In­ci­ter les femmes à res­ter jeunes, c’est les en­fer­mer dans une lo­gique dé­bi­li­tante. La jour­na­liste So­phie Fon­ta­nel a dé­ci­dé d’as­su­mer les trans­for­ma­tions de sa che­ve­lure, et pour contrer ce dé­goût et cette peur qui en­tourent les ef­fets du vieillis­se­ment, elle a énu­mé­ré toutes les choses blanches qu’elle trouve belles. C’est très ef­fi­cace. Cette phi­lo­so­phie m’évoque la dé­marche des sor­cières néo-païennes aux États-Unis qui, pour lut­ter contre le pou­voir pa­triar­cal, in­voquent la né­ces­si­té de sub­sti­tuer des fi­gures fé­mi­nines d’au­to­ri­té aux fi­gures mas­cu­lines. Il ne suf­fit pas de dis­qua­li­fier cer­taines re­pré­sen­ta­tions, en­core faut-il en pro­po­ser d’autres. Pour mettre à mal le sté­réo­type de la « vieille peau » qui a en­va­hi les ima­gi­naires, confor­té par des peintres et des poètes comme Ron­sard, Du Bel­lay ou Érasme, on a be­soin d’exemples de « vieilles sages ».

* Witch est aus­si l’acro­nyme du groupe Wo­men’s In­ter­na­tio­nal Ter­ro­rist Cons­pi­ra­cy from Hell (conspi­ra­tion ter­ro­riste in­ter­na­tio­nale des femmes de l’en­fer).

Sor­cières-La Puis­sance in­vain­cue des femmes, de Mo­na Chol­let.Éd. Zones. Pa­ru­tion sep­tembre 2018.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.