Dis­rup­tion

Chaque mois, Cau­sette vous fait dé­cou­vrir un nou­veau mot, pe­tit ou gros, pour mieux nom­mer le monde qui nous en­toure.

Causette - - CONTENTS - PAR ÉRIC LA BLANCHE – ILLUSTRATIONS JU­LIEN PHOQUE POUR CAU­SETTE

En éco­no­mie, la dis­rup­tion (du la­tin dis­rum­pere, rompre) dé­signe le bou­le­ver­se­ment d’un mar­ché grâce à une nou­velle stra­té­gie, gé­né­ra­le­ment conçue par des geeks en tee-shirt. Plus pré­ci­sé­ment, c’est lorsque le grand pu­blic bé­né­fi­cie d’un ac­cès mas­sif et simple à des pro­duits ou à des ser­vices au­pa­ra­vant peu ac­ces­sibles ou coû­teux.

Les vols low-cost, Uber ou Airbnb sont des exemples de dis­rup­tion : des ser­vices qui exis­taient dé­jà (billets d’avion, courses en taxi ou chambres d’hôte) dé­sor­mais pro­po­sés au grand pu­blic sous une forme nou­velle.

Le mot connaît un im­mense suc­cès de­puis qu’Em­ma­nuel Ma­cron en a fait l’un de ses concepts fé­tiches : « L’in­no­va­tion et la dis­rup­tion font par­tie de notre pay­sage et de notre fu­tur. » (2015). Lors d’un ré­cent en­tre­tien au ma­ga­zine Forbes, le « lea­der des libres mar­chés 1 » a réus­si à pla­cer le terme six fois en vingt mi­nutes !

Par­ler de dis­rup­tion à tout bout de champ est donc en soi as­sez… dis­rup­tif : c’est une fa­çon ha­bile de faire du neuf avec de l’an­cien, en re­met­tant au goût du jour les vieux dis­cours néo­li­bé­raux de flexi­bi­li­té et de dé­ré­gu­la­tion en pré­ten­dant qu’« il n’y a pas d’autre al­ter­na­tive 2 ». Il faut donc bou­ger sans cesse sous peine de se faire… « dis­rup­ter », comme les taxis ou les hô­tels.

La dis­rup­tion, c’est donc une fa­çon chic et bran­chée de pré­ve­nir qu’on va faire exac­te­ment les mêmes choses qu’avant, mais d’une nou­velle ma­nière, ce que la fa­çon de gou­ver­ner ou les idées éco­no­miques à l’an­cienne d’Em­ma­nuel Ma­cron montrent as­sez clai­re­ment.

Quant au phi­lo­sophe de l’in­no­va­tion Ber­nard Stie­gler, il af­firme que la dis­rup­tion est une « bar­ba­rie soft 3 » . Elle fi­nit par ins­tal­ler un im­mense sen­ti­ment ­d’im­puis­sance qui rend fou.

1. « Lea­der of the free mar­kets » , ain­si que le ma­ga­zine a qua­li­fié Em­ma­nuel Ma­cron sur sa cou­ver­ture. 2. Cé­lèbre concept de rhé­to­rique po­li­tique for­gé par feu Mar­ga­ret That­cher (1925-2013) et bap­ti­sé Ti­na (« There is no al­ter­na­tive ») . 3. Dans la dis­rup­tion. Com­ment ne pas de­ve­nir fou, de Ber­nard Stie­gler. Éd. Les liens qui li­bèrent, 2016.

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