Sans pa­triar­cat, tout va !

Mi­li­tant de la lutte contre le si­da, le Dr Kpote in­ter­vient de­puis une quin­zaine d’an­nées dans les ly­cées et centres d’ap­pren­tis­sage d’Île-de-France comme « ani­ma­teur de pré­ven­tion ». Il ren­contre des di­zaines de jeunes avec les­quels il échange sur la sex

Causette - - SOMMAIRE - DR KPOTE (KPOTE@CAU­SETTE.FR ET SUR FA­CE­BOOK)

Pour sor­tir de l’été en pente douce, je me suis dit que par­ta­ger avec vous une ch­ro­nique pleine de sève et de cha­leur, ça met­trait un peu de baume au coeur sur la ligne sol­dée de nos congés payés. La ren­contre date de juin der­nier, dans un ly­cée des Hautsde-Seine où les se­condes sto­ckaient de la vi­ta­mine D, lé­zar­dant de­vant leur salle pen­dant que leurs aî­né·es ba­cho­taient. Après les avoir lais­sé·es tran­quille­ment s’ins­tal­ler, j’ai évo­qué le pro­gramme de l’ani­ma­tion qui dé­bu­tait sur une ré­flexion au­tour des sté­réo­types de genre et leur im­pact nor­ma­tif sur nos construc­tions. L’in­ti­tu­lé un peu ron­flant n’in­vi­tant pas aux ébats en chambre, le groupe, pas dé­sta­bi­li­sé pour un rond, a choi­si la ques­tion du sport, haut lieu de la seg­men­ta­tion avec ses com­pé­ti­tions très gen­rées. Comme la classe était plu­tôt sûre d’elle sur la ques­tion de la dif­fé­rence des ca­pa­ci­tés phy­siques entre hommes et femmes, ré­sul­tat d’une gé­né­tique peu pa­ri­taire, j’ai conseillé aux élèves de vi­sion­ner le film Bat­tle of The Sexes, bio­pic sur la ten­nis­wo­man Billie Jean King dé­fiée par Bob­by Riggs, ath­lète be­don­nant en fin de car­rière vou­lant prou­ver au monde en­tier la su­pé­rio­ri­té phy­sique des mâles, fin­gers in the nose and the chips. Plus prompt à mon­ter au fi­let pour ba­lan­cer des vannes sexistes qu’à en­fi­ler les smashes ga­gnants, le fat va perdre son pa­ri. Le film met en évi­dence cette im­mense ba­taille me­née par les femmes sur et en de­hors des terrains de sport pour être re­con­nues à leur juste va­leur et mieux mé­dia­ti­sées. Une ado­les­cente, adepte de boxe an­glaise, a en­té­ri­né la per­sis­tance du sexisme spor­tif, en ex­pli­quant que, dans son club, même les ves­tiaires puaient l’in­éga­li­té par la sur­face at­tri­buée aux filles. « Ils nous ont fi­lé un pla­card à ba­lais pour nous chan­ger parce que c’est au mé­nage qu’ils veulent nous ren­voyer », a-t-elle ac­té iro­ni­que­ment.

Je leur ai dif­fu­sé un ex­trait du Web­doc L’École du genre, dans le­quel Ca­the­rine Lou­veau, so­cio­logue du sport, ex­plique que, pour la plu­part des in­di­vi­dus, il est in­con­ce­vable d’ima­gi­ner des filles en corps à corps, de les voir se don­ner des coups, le ter­rain du com­bat étant as­si­gné aux mecs. Une fille de la classe nous a ex­pli­qué que dans son sport, la GRS (gym­nas­tique ryth­mique et spor­tive) – fondée sur l’es­thé­ti­sa­tion des mou­ve­ments –, ter­rain de jeu ha­bi­tuel­le­ment ré­ser­vé aux filles, les trois seuls gar­çons du club avaient dû se dé­pas­ser pour dé­jouer tous les sté­réo­types. À force d’en­traî­ne­ment, ils avaient at­teint un ni­veau d’ex­cel­lence qui avait sur­pris tout le monde. For­cé­ment, quand on réus­sit là où on ne nous at­tend pas, on fait le plein d’es­time de soi. Et puis quand les muscles ou la tech­nique ne suivent pas, le mental peut faire le reste et ce n’est pas notre boxeuse qui al­lait dé­men­tir. J’ai ­rap­pe­lé, au pas­sage, que les com­men­ta­teurs spor­tifs ne pou­vaient s’em­pê­cher d’as­so­cier des cri­tères es­thé­tiques à la nar­ra­tion des ex­ploits phy­siques des femmes. Laure Ma­nau­dou a tou­jours été « une belle sirène » avant d’être une grande na­geuse et, pour cer­tains, le beach-vol­ley fé­mi­nin n’a d’in­té­rêt que pour l’ex­hi­bi­tion de ses fes­siers mus­clés, la cu­lotte en­sa­blée dans la raie. Et que dire du foot amé­ri­cain qui a dy­na­mi­té le ba­ro­mètre du ma­chisme en im­po­sant aux femmes de jouer en sous-vê­te­ments !

Un gar­çon de la classe qui le­vait le doigt de­puis un mo­ment a as­su­ré ne pas se reconnaître dans les sté­réo­types mas­cu­lins et leurs in­jonc­tions de mus­cu­la­ture, de vi­ri­li­té, de force. Son pote, un rien mo­queur, lui ayant ren­voyé qu’il va­lait mieux au vu de sa frêle mor­pho­lo­gie, il lui a ré­pon­du que « bouf­fer des ki­los de pro­téines et pous­ser de la fonte », ce n’était pas sa came. J’ai ajou­té que ça tom­bait bien puisque, après

En po­sant clai­re­ment leur vo­lon­té de ne pas ré­pondre aux in­jonc­tions vi­riles, les gar­çons avaient ou­vert le champ des pos­sibles à l’éga­li­té

l’af­faire Wein­stein, l’heure était plus à la dé­cons­truc­tion qu’au bo­dy-buil­ding ! La pe­tite di­zaine de gar­çons de la classe sem­blait par­ta­ger cet état d’es­prit, dé­ta­chée du ter­reau « mas­cu-mus­cu » dans le­quel germent les fu­turs do­mi­nants. Du coup, pen­dant toute la du­rée des échanges, je n’ai ja­mais res­sen­ti cette ten­sion entre genres qu’on ren­contre si sou­vent. En po­sant clai­re­ment leur vo­lon­té de ne pas ré­pondre aux in­jonc­tions vi­riles, les gar­çons avaient ou­vert le champ des pos­sibles à l’éga­li­té. La pa­role des filles pou­vait alors se li­bé­rer en toute tran­quilli­té, ce qui est ra­re­ment le cas.

C’est grâce à ce contexte fa­vo­rable qu’une jeune fille brune, la voix tein­tée d’émo­tion, a pu té­moi­gner de vio­lences sexuelles su­bies sans craindre les mo­que­ries ou l’op­probre des autres. Sa plainte avait pris la pous­sière dans un com­mis­sa­riat de quar­tier, parce que pas suf­fi­sam­ment étayée pour un fonc­tion­naire dont l’in­ti­mi­té n’avait pro­ba­ble­ment ja­mais été vio­len­tée. Sa fa­mille oc­cul­tait le su­jet jus­qu’au jour où, après une ten­ta­tive de sui­cide, elle avait été hos­pi­ta­li­sée. Elle re­gret­tait d’en être ar­ri­vée là pour que son en­tou­rage prenne la me­sure de son mal-être. Elle a ra­con­té, les larmes aux yeux, son cal­vaire pour ré­sis­ter, te­nir, ve­nir au ba­hut. Après un si­lence très res­pec­tueux, deux gar­çons à cô­té d’elle ont eu un ma­gni­fique geste d’em­pa­thie. Ins­tinc­ti­ve­ment, sans même se consul­ter, ils l’ont ser­ré dou­ce­ment dans leurs bras et l’un d’eux lui a même dé­po­sé un bai­ser très tendre sur la joue. Comme je leur ex­pli­quai que ces gestes d’af­fec­tion m’avaient sur­pris par leur spon­ta­néi­té, ils m’ont ré­pon­du que c’étaient des at­ti­tudes cou­rantes dans cette classe, qu’ils ont dé­fi­nie comme très so­li­daire. Pour un ani­ma­teur de pré­ven­tion, cette dy­na­mique de groupe fa­ci­lite gran­de­ment le bou­lot. Les jeunes de­ve­nant des per­sonnes-res­sources les uns et les unes pour les autres, je n’avais plus be­soin de leur four­guer du nu­mé­ro vert ano­nyme et gra­tuit pour être écou­té·es, ac­com­pa­gné·es, ras­su­ré·es. Ils et elles étaient en ca­pa­ci­té de faire le job entre eux.

La pa­role in­vi­tant la pa­role, une jeune fille s’est fen­due d’un long mo­no­logue : « Avant, dans un autre ly­cée, j’étais la cible de har­cè­le­ment parce que je me ma­quillais. On m’ap­pe­lait la beu­rette sa­lope. Ici, alors que per­sonne ne me connais­sait, j’ai été élue dé­lé­guée. Ça m’a ren­du de la fier­té. Heu­reu­se­ment, mes pa­rents ont com­pris qu’il fal­lait me sor­tir de là-bas ! »

En lui per­met­tant de quit­ter un en­vi­ron­ne­ment hos­tile pour repar­tir de zé­ro ailleurs, les pa­rents de cette fille lui avaient pro­ba­ble­ment évi­té des an­nées de thé­ra­pie. Mais com­bien sup­portent les sar­casmes de leurs agres­seurs en si­lence, sans qu’au­cune pos­si­bi­li­té de chan­ge­ment soit pos­sible ? La classe l’avait ac­cueillie comme elle était, sans ju­ge­ment, lui lais­sant l’op­por­tu­ni­té de s’af­fir­mer et de se re­cons­truire.

Dans le Web­doc sur le sport ci­té plus haut, Ca­the­rine Lou­veau conclut que « pour faire évo­luer les choses, il faut d’abord les dire. Dire et mon­trer les dis­cri­mi­na­tions ». C’est en ver­ba­li­sant l’in­ac­cep­table qu’on in­vite à s’in­ter­ro­ger et à faire bou­ger les lignes. Je leur ai si­gni­fié que leur classe était très en avance sur cette so­cié­té qui bé­gaye son éga­li­té si l’on en juge le nombre d’agres­sions sexuelles com­mises la nuit où les Bleus ont ajou­té une se­conde étoile sur leurs maillots, juste à cô­té de la crête du coq. Pour de­ve­nir champions du monde sur le ter­rain de l’éga­li­té, il va fal­loir sé­rieu­se­ment que les hommes pensent à des­cendre de leurs er­gots et que chaque fa­mille de­vienne un vé­ri­table centre de formation dès la pe­tite en­fance. En gros, comme l’avait si bien ré­su­mé Franck Ri­bé­ry en son temps, la « rou­tourne » doit tour­ner.

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