LFI : tu l’aimes ou tu la quittes

Causette - - SOMMAIRE - V. R.

« Le pro­jet que l’on a de­vant nous, c’est de ré­for­mer le pays, mais avec son ac­cord, avec sa par­ti­ci­pa­tion » ; « Le peuple doit être sans cesse ren­for­cé dans l’exer­cice de la dé­mo­cra­tie. » Ça, ce sont les pro­pos te­nus par Jean-Luc Mé­len­chon en pleine cam­pagne pré­si­den­tielle. Na­tu­rel­le­ment, la cam­pagne pas­sée, des mi­li­tant·es se sont dit : « Main­te­nant, on va cons­truire une sorte de mi­ni VIe Ré­pu­blique pour prou­ver aux Fran­çais qu’on est ca­pable de s’or­ga­ni­ser dé­mo­cra­ti­que­ment. Ce­la nous mo­ti­vait, on avait des étoiles dans les yeux », se rap­pelle Clé­men­tine Lan­glois, ex-can­di­date de La France in­sou­mise (LFI) aux élec­tions lé­gis­la­tives. Elle et une poi­gnée de mi­li­tant·es se mettent donc à plan­cher sur la mise en place d’une dé­mo­cra­tie in­terne au mou­ve­ment. Rien de bien com­pli­qué, ils as­pirent à ce que « les mi­li­tants puissent vo­ter les bud­gets, les orien­ta­tions po­li­tiques et élire les res­pon­sables. Si pos­sible en pré­sence d’un huis­sier, puisque beau­coup de votes sont nu­mé­riques », pré­cise Ma­ga­lie Bar­rère, an­cienne re­pré­sen­tante de LFI en Tu­ni­sie et mi­li­tante du groupe d’ac­tion Fran­çais de l’étran­ger.

Dé­but 2018, ces in­sou­mis·es im­pa­tient·es, font une tri­bune pour de­man­der un « dé­bat na­tio­nal sur la dé­mo­cra­tie in­terne du mou­ve­ment », qui ré­colte six cents si­gna­tures. Pour se faire en­tendre, mais aus­si un peu par pro­vo­ca­tion, cer­tain·es vont même al­ler trac­ter à la sor­tie de l’as­sem­blée re­pré­sen­ta­tive de LFI, au Parc flo­ral de Vin­cennes, le 7 avril 2018. L’ac­cueil qui leur est ré­ser­vé est plu­tôt mus­clé : « Un homme en ci­vil est ve­nu nous dire qu’on n’avait pas le droit de dis­tri­buer nos tracts et qu’il al­lait ap­pe­ler la po­lice, ra­conte le mi­li­tant Ch­ris­tophe Le­pi­cier. Puis quatre gros bras sont ve­nus à leur tour, ils m’ont dit faire par­tie de LFI. Ils se sont mis au­tour de nous, nous pres­sant, nous pous­sant un peu. C’était tout de même as­sez violent comme in­ti­mi­da­tion. Ils nous sui­vaient pas à pas, ma­ni­fes­te­ment pour nous faire peur. Ce­la a du­ré vingt mi­nutes au bout des­quelles, à chaque fois qu’on don­nait un pa­pier, l’un d’eux hur­lait : “Ne pre­nez pas ces pa­piers, c’est l’ex­trême droite.” » À l’été 2018, n’ayant pas eu gain de cause, ils créent une as­so­cia­tion : le Col­lec­tif des in­sou­mis dé­mo­crates, qui re­groupe 276 par­ti­ci­pant·es. Les me­sures de ré­tor­sion vont tom­ber comme un cou­pe­ret. Fin oc­tobre, les fon­da­teurs et fon­da­trices du col­lec­tif re­çoivent un cour­rier non da­té, non si­gné, qui les ac­cuse, entre autres, d’avoir ré­cu­pé­ré frau­du­leu­se­ment « un fi­chier d’adresses mails », et les in­forme qu’ils ne sont plus membres de LFI. « Cette lettre est un aver­tis­se­ment pour les autres mi­li­tants : être re­belle en­traîne des sanc­tions, re­grette Ma­ga­lie Bar­rère. “Tais-toi et colle”, c’est le slo­gan qui convient

“‘Tais-toi et colle’, c’est le slo­gan qui convient par­fai­te­ment aux in­sou­mis qui doivent être sou­mis à Ma­nuel Bom­pard.

Ma­ga­lie Bar­rère, an­cienne re­pré­sen­tante de LFI en Tu­ni­sie

par­fai­te­ment aux in­sou­mis qui doivent être sou­mis à Ma­nuel Bom­pard. C’est in­utile de faire re­mon­ter des ré­flexions, ce­la ne les in­té­resse pas, on doit être des pe­tits sol­dats et ac­cep­ter les dé­ci­sions qui viennent d’en haut », con­clut-elle.

Un par­ti po­li­tique ? Trop rin­gard pour LFI

Quel est le pou­voir réel des quelque 500 000 mi­li­tant·es de La France in­sou­mise sur ces ques­tions de dé­mo­cra­tie in­terne ? C’est tout simple, sur le pa­pier, ils n’en ont pas. Comme la grande ma­jo­ri­té d’entre eux se sont ins­crits d’un clic sur la pla­te­forme de La France in­sou­mise, ils ne sont pas « adhé­rents », mais simples « signataires ». Dans une dis­cus­sion sur les ré­seaux so­ciaux, Ma­nuel Bom­pard, le di­rec­teur des cam­pagnes de La France in­sou­mise, dé­fi­nit en ces termes la si­tua­tion : « La France in­sou­mise n’est pas un par­ti, il n’y a pas d’adhé­sion et pas de co­ti­sa­tions. Donc il est dif­fi­cile d’iden­ti­fier ju­ri­di­que­ment les membres. » Quand des mi­li­tant·es ont com­pris qu’ils et elles n’avaient pas for­cé­ment voix au cha­pitre, que ce­la soit pour dé­si­gner leurs re­pré­sen­tant·es aux eu­ro­péennes ou pour cau­tion­ner ou non un rap­pro­che­ment avec d’an­cien·nes du Par­ti so­cia­liste, par exemple, cer­tain·es ont en­voyé une de­mande d’« adhé­sion », par lettre re­com­man­dée, au siège de l’as­so­cia­tion La France in­sou­mise. Seule­ment, elle est res­tée sans ré­ponse. « Nous sommes dans un pro­ces­sus de mise en place des mo­da­li­tés de fonc­tion­ne­ment col­lec­tif où tout est à in­ven­ter, nous ré­pond Ma­nuel Bom­pard. On es­saie d’avan­cer, conven­tion après conven­tion, sur les mo­da­li­tés dé­mo­cra­tiques du mou­ve­ment. » En clair, pen­ser LFI comme un par­ti, c’est li­mite rin­gard. Dans un par­ti à l’an­cienne, les mi­li­tant·es élisent leurs res­pon­sables, votent les bud­gets et les orien­ta­tions po­li­tiques. Rin­gard ce­la aus­si ? « Il y a des votes pour dé­ter­mi­ner les cam­pagnes et les en­ga­ge­ments bud­gé­taires qui cor­res­pondent. Il y a des do­cu­ments adop­tés sur les prin­cipes de LFI, pour­suit Bom­pard, noyant gen­ti­ment le pois­son. Ain­si que pour dé­ter­mi­ner le pro­gramme des élec­tions eu­ro­péennes et la liste des can­di­dats, avec un co­mi­té élec­to­ral dont 50 % de gens ti­rés au sort. C’est sûr que ce ne sont pas des mo­da­li­tés clas­siques où on élit les can­di­dats par un vote de tous les in­sou­mis. Ces pro­ces­sus sont dif­fé­rents, mais ne me pa­raissent pas moins res­pec­tueux de l’en­semble des signataires de LFI », se dé­fend le res­pon­sable LFI.

Ni­non Gillet, can­di­date dé­mis­sion­naire de la liste LFI aux eu­ro­péennes, n’est pas tout à fait de cet avis : « Des per­sonnes que l’on ne connais­sait pas ap­pa­raissent dans la liste des can­di­dats aux eu­ro­péennes, sans ac­cord de la part des in­sou­mis·es. » Du coup, elle et d’autres mi­li­tant·es sont en train de s’or­ga­ni­ser dans l’es­poir de sau­ver les meubles : « Avec des ora­teurs na­tio­naux, d’an­ciens can­di­dats aux élec­tions, des mi­li­tants, nous avons mis en ligne, dé­but no­vembre, notre propre pla­te­forme in­ti­tu­lée “Pré­ser­vons l’ave­nir en com­mun”, pour ceux qui ont cru en ce pro­gramme. Vingt­quatre heures après, huit mille per­sonnes nous avaient re­joints. En clair, on en­voie des bouées de sau­ve­tage à ceux qui veulent par­tir… »

En oc­tobre der­nier, Jean-Luc Mé­len­chon, dé­pu­té de Mar­seille, pré­sident de son groupe à l’As­sem­blée, par­lait, à pro­pos de la France d’ « une dé­mo­cra­tie ma­lade ». Un mal conta­gieux, sans doute.

“La France in­sou­mise n’est pas un par­ti, il n’y a pas d’adhé­sion et pas de co­ti­sa­tions. Donc il est dif­fi­cile d’iden­ti­fier ju­ri­di­que­ment les membres ”

Ma­nuel Bom­pard, di­rec­teur des cam­pagnes de La France in­sou­mise

Ni­non Gillet, fé­mi­niste in­sou­mise et can­di­date de LFI pour les eu­ro­péennes,avec Ma­nuel Bom­pard, di­rec­teur des cam­pagnes, en juillet 2018, à Lu­chon.Depuis, elle a re­ti­ré sa can­di­da­ture.

Lors d’une confé­rence de presse à Pa­ris, le 14 mai. De gauche à droite : Ma­nuel Bom­pard, Jean-Luc Mé­len­chon et Alexis Cor­bière, dé­pu­té de Seine-Saint-De­nis et fi­gure cen­trale du mou­ve­ment.

Les pé­ti­tion­naires créent,à l’été, le Col­lec­tif des in­sou­mis dé­mo­crates, puis se voient adres­ser un cour­rier, fin oc­tobre, leur si­gni­fiantleur ex­clu­sion de LFI.Dans une pé­ti­tion si­gnée, dé­but 2018, des in­sou­mis·es ré­clament da­van­tage de dé­mo­cra­tie au seindu mou­ve­ment.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.