La pé­pite de Clé­men­tine Beau­vais

Chaque mois, un·e au­teur·e que Cau­sette aime nous confie l’un de ses coups de coeur lit­té­raires. La consigne : nous faire dé­cou­vrir un·e écri­vain·e, contem­po­rain·e ou pas, in­con­nu·e au ba­taillon. Ce mois-ci, Clé­men­tine Beau­vais joue le jeu… Sa pé­pite à el

Causette - - SOMMAIRE - de Clé­men­tine Beau­vais

Par­fois, les An­glo-Saxons dé­cident qu’ils aiment un livre de « lit­té­ra­ture in­ter­na­tio­nale » (c’est-à-dire pas écrit en an­glais), et alors tout un cha­cun s’écrie : « Ex­tra­or­di­naire dé­cou­verte ! Quand on pense qu’il est res­té si long­temps dans l’obs­cu­ri­té ! » Après, on en­quête cinq mi­nutes et on s’aper­çoit que le­dit livre obs­cur s’est ven­du à 10 mil­lions d’exem­plaires dans son pays d’ori­gine, où l’au­teur a un parc d’at­trac­tions à sa gloire. C’est presque ça pour Ol­ga To­karc­zuk et Les Pé­ré­grins : im­pos­sible de par­ler d’obs­cu­ri­té pour cette au­teure su­per­star en Po­logne, ni pour le ro­man, sor­ti il y a dix ans, best­sel­ler mul­ti­pri­mé. Yet, comme mes com­pa­triotes bri­tan­niques, je n’ai dé­cou­vert ce livre qu’à la fa­veur de sa vic­toire au pres­ti­gieux Man Boo­ker In­ter­na­tio­nal Prize, dans une tra­duc­tion an­glaise de Jen­ni­fer Croft à tom­ber à la ren­verse d’élé­gance et de jus­tesse. Le ju­ry est sé­duit, le ro­man gagne et, donc, at­ter­rit di­rect sur la pile à lire des lecteurs dis­ci­pli­nés comme moi qui lisent tou­jours les vain­queurs des grands prix. Et voi­là, love at first sight.

Les Pé­ré­grins, de quoi s’agit-il ? Alors, c’est un livre de voyage. Mais non. De voyages, plu­riel. Mais non. C’est un livre sur le corps. Mais non. Sur les corps. En­fin, les or­ganes. Leur concré­tude, leurs sé­cré­tions. Ce qui se passe quand ces or­ganes se dé­placent dans l’es­pace : la ma­té­ria­li­té im­pla­cable des corps dans le monde. En­tiers ou cou­pés, dis­sé­qués, taxi­der­mi­sés, tron­çon­nés. Où se trouve la dou­leur d’une jambe am­pu­tée ? Les lieux aus­si sont en pièces : on ar­rache des ri­vières à leur lit, c’est mar­rant, on di­rait des ra­di­celles. Ah oui, il y a des images, des cartes, des sché­mas ! Liés, ou pas, au texte. D’ailleurs, le texte lui­même est en frag­ments. Ah, c’est un livre de nou­velles ? Oui. Mais non, pas du tout. Des mor­ceaux jux­ta­po­sés. Cer­tains com­posent des mi­cro­his­toires : une mère et son en­fant dis­pa­raissent sur une île croate (in­quié­tante étran­ge­té) ; le coeur de Cho­pin voyage ; dans une croi­sière, une femme, son ma­ri, dont le cer­veau se rem­plit de sang (celle-là, j’ai pleu­ré). D’autres sont des miettes, une idée, une phrase, une anec­dote, un en­vol. OK, donc c’est de la prose poé­tique ? Oui oui. En­fin non, ab­so­lu­ment pas. Pen­sées sur les sacs à vo­mi. Un svas­ti­ka ac­tive les glandes sa­li­vaires de la nar­ra­trice. Des Amé­ri­cains trop lourds pour des ba­lades à dos d’âne.

Mon Dieu ! ça a l’air ter­ri­ble­ment post­mo­derne. Oui ! Mais at­ten­tion : pas en­nuyeux ; faites-moi confiance, je suis au­teure jeu­nesse, je n’ai au­cune pa­tience pour les livres en­nuyeux. Il y a une vraie uni­té dans ce fa­tras d’his­toires, une voix qui crée un per­son­nage tran­quille­ment per­plexe, qui voyage, ren­contre, ob­serve, s’égare, en perte exis­ten­tielle per­pé­tuelle et joyeuse. Et nous aus­si on se perd et se re­trouve, notre cer­veau cherche des liens entre ces frag­ments et gé­nère – mi­racle – sa propre glu nar­ra­tive. C’est pal­pi­tant, ad­dic­tif et, il faut ab­so­lu­ment le dire, ex­trê­me­ment drôle. Quand on pense qu’il est res­té si long­temps dans l’obs­cu­ri­té…

Les Pé­ré­grins, d’Ol­ga To­karc­zuk, tra­duit du po­lo­nais par Gra­zy­na Erhard. Éd. Noir sur blanc, 380 pages, 24,35 eu­ros.

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