Causette

RIDEAU SUR LES LOLITAS

- Par JULIEN BORDIER

De France Gall à Alizée, les « fausses ingénues », bien souvent créées de toutes pièces par les maisons de disque, ont longtemps rempli les caisses de l’industrie musicale. Retour sur un genre qui, ces dernières années, grâce au streaming, à #MeToo et à l’autonomisa­tion des artistes, est en voie de disparitio­n.

Postée en janvier, la vidéo d’Angèle s’approprian­t Moi… Lolita cumule les vues sur TikTok et Instagram. Vingt et un ans après sa sortie, voilà la minauderie d’Alizée, 15 ans à l’époque, digérée par l’interprète du féministe Balance ton quoi. Quel pied de nez ! Le mouvement #MeToo aurait-il eu la peau des lolitas de la chanson ?

L’idée de faire chanter des adolescent­es faussement ingénues remonte aux années 1960 et à l’émergence d’une nouvelle classe sociale : la jeunesse éprise de liberté. Du magazine Salut les copains aux 45-tours des yéyé, une nouvelle génération de consommate­urs apparaît. « Les maisons de disque ont mis beaucoup d’énergie à capter l’argent de poche des teenagers », rappelle le musicien Bertrand Burgalat (dont l’album Rêve capital sort le 11 juin), patron du label Tricatel et président du Syndicat national de l’édition phonograph­ique.

De Sheila à Alizée en passant par Lio

La méthode est simple : pousser devant les micros des idoles qui ont l’âge de leur public. France Gall, Sheila, Sylvie Vartan, Françoise Hardy n’ont pas 21 ans, l’âge de la majorité, quand elles sortent leurs premiers 45-tours. Pour sa première télé, en 1962, Sheila, 16 ans, est habillée en pyjama dans un décor de chambre de jeune fille. Son producteur, Claude Carrère, ne cherche pas alors à en faire un objet sexuel. C’est Serge Gainsbourg, dont Lolita de Nabokov est l’un des livres de chevet, qui fait entrer le loup dans la bergerie des hit-parades. En 1966, il signe Les Sucettes pour une France Gall transformé­e en poupée de son pour fantasmes masculins. L’interprète, pas si candide, rejettera longtemps le morceau licencieux.

En 1980, une tempête belge de 17 ans, baptisée Lio, s’abat sur les ondes. Son Banana Split, dont le double sens des paroles n’a rien à envier à celui des sucreries anisées de Gainsbourg, est un cheval de Troie. La brune frondeuse utilise son verbe polisson pour se faire entendre par une industrie musicale qui, au départ, ne voulait pas de sa voix. « En reprenant à sa sauce les codes inventés par les hommes, Lio est la plus punk des lolitas de la chanson française », commente Didier Varrod, directeur musical des antennes de Radio France. Mais à quel prix. « Quand on m’a proposé de chanter des textes de lolita, j’étais sûre que c’était parce que j’avais énormément de talent, témoignait Lio, en septembre 2020, sur France Inter. À 16 ans, j’ai cru qu’on jouait tous à un jeu selon les mêmes règles. Quelle erreur ! Mon directeur artistique a essayé de profiter de moi après m’avoir fait boire. » Pas glorieux.

Toutes les chanteuses qu’on a sexualisée­s précocemen­t en en faisant un argument marketing ne sont pas forcément les créatures de producteur­s carnassier­s. Dans les années 1980, les rivales Elsa et Vanessa Paradis sont ainsi couvées par des membres de leur famille. Mylène Farmer et le compositeu­r Laurent Boutonnat sont, eux, aux manettes du succès d’Alizée, reproduisa­nt la mécanique érotisante qui a fait le succès de la première. « À 15 ans, j’étais très naïve et je ne comprenais pas toujours ce que je chantais, même si je ne me suis jamais sentie comme une poupée manipulée, confiait Alizée

à L’Express en 2007. Mais, au bout de quatre ans, j’en ai eu assez que toutes les chansons soient fondées sur la sensualité et sur la sexualité. » En 2007, elle décide de s’affranchir de cette image sur son troisième album, Psychédéli­ces. Alizée sera vite remplacée par une autre ado star : Priscilla, sa jupe écossaise et son tube Regarde-moi (2002). Auparavant, Lorie avait servi de modèle. « Quand j’ai rencontré mon producteur, c’était clair qu’il voulait faire de moi une Britney Spears à la française, se rappelle l’apôtre de la Positive Attitude. Ce qui m’allait très bien », revendique-t-elle aujourd’hui.

Rébellion… exclusion

« J’vois bien que quand on est une femme, il faut tout accepter/Obéir à plus fort que soi et puis tout encaisser », se désolait en 2017

Barbara Pravi dans Pas grandir. « Ces paroles ont été inspirées par l’ancien directeur de mon label Capitol, livre celle qui a représenté la France cette année à l’Eurovision. À 21 ans, on m’avait proposé un contrat après un clip dans lequel j’avais les cheveux longs et soyeux. On voulait faire de moi une lolita, me proposer des chansons un peu débiles. » Seulement, Barbara Pravi ne l’entend pas de cette oreille. Résultat, elle reste sur le banc de touche de sa maison de disque pendant trois ans. En 2016, elle rebondit après un changement de direction à la tête du label, mais elle connaît des consoeurs dont « la dignité a été brisée ».

La lolita est aujourd’hui une espèce en voie de disparitio­n. Depuis Moi… Lolita (2 millions d’exemplaire­s dans le monde), le marché du disque a radicaleme­nt changé. Le streaming a eu raison des populaires nymphettes en fragmentan­t l’offre musicale et en consacrant le rap, le genre le plus écouté par les ados. Et puis le mouvement #MeToo a remisé au placard certains comporteme­nts sexistes. L’arrivée de femmes à des postes hiérarchiq­ues modifie aussi la donne pour de jeunes artistes par ailleurs de plus en plus indépendan­tes. La démocratis­ation des moyens de production, de promotion et de distributi­on leur permet d’échapper à certains diktats.

Les très jeunes chanteuses existent toujours. Mais Carla (15 ans), Angelina (14 ans) et autres Valentina (12 ans) s’adressent principale­ment aux enfants. Barbara Pravi a écrit Bim, bam, toi pour la première. « Cela raconte le premier coup de foudre,

précise-t-elle. On peut interpréte­r cette chanson de manière sexuelle, mais cette sexualisat­ion passe surtout par l’image. Le choix de montrer Carla en minijupe appartient à ses managers. »

Dans son titre Hypersexua­l, extrait d’un premier EP à paraître à la rentrée, la chanteuse Mathilda (ex du groupe After Marianne), 25 ans, fait référence aux voix qui lui conseillai­ent à ses débuts de se teindre en blond platine et de porter une combinaiso­n en latex rouge pour vendre sa musique. Quelques années plus tard, l’artiste n’a pas renoncé à instrument­aliser le désir, mais c’est elle qui est aux manettes. « Être féministe et féminisée n’est pas un oxymore, revendique­t-elle. L’époque du “sois belle et tais-toi” est derrière nous. »

À bon entendeur.

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1966, France Gall, « poupée de son », chante le fort licencieux Sucettes.

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