Causeur

Philippe de Villiers : « Le mur du mensonge va tomber »

- Propos recueillis par Pascal Bories et Élisabeth Lévy

« LA LIBERTÉ DE PAROLE EST DE PLUS EN PLUS RESTREINTE. ZEMMOUR SE REND AU PALAIS DE JUSTICE AU MOINS UNE FOIS PAR MOIS. »

On le croyait rangé des voitures au Puy du Fou, il revient en fanfare. Son livre Le Moment est venu de dire ce que j'ai vu est le best-seller surprise de la rentrée. Si ça se trouve, ses analyses sur la nullité de la classe politico-médiatique ou ses flamboyant­s plaidoyers souveraini­stes rencontren­t de l'écho dans le bas peuple…

Causeur. En lisant Le Moment est venu de dire ce que j'ai vu, on a parfois l'impression qu'il s'agit de votre version du Suicide français, le best-seller d'éric Zemmour. C'est un livre désespéré ?

Philippe de Villiers. Oh non, surtout pas ! J'ai entrepris de raconter, à travers le prisme très personnel de mes souvenirs, de mes combats, de mes rencontres, comment ont été abattus les murs porteurs et les poutres maîtresses de la maison France. Mais ce n'est pas du tout un acte désespéré. Au contraire ! J'ai voulu écrire un samizdat pour la génération montante des « dissidents » qui oseront franchir les lignes rouges de ce que j'appelle le périmètre sanitaire, quitte à aller en prison, et qui auront à coeur de remonter les murs porteurs.

Pardon, mais des dissidents, il y en a depuis vingt-cinq ans. Et aussi lourde soit la censure contempora­ine, on ne va pas en prison pour délit d'opinion dans notre pays…

C'est à voir. Essayez donc de citer la Bible sur l'homosexual­ité et vous verrez ce qui vous arrivera. Essayez donc de dessiner Mahomet, etc. Mais, au-delà de la prison physique, il y a la prison métaphoriq­ue. La censure prépare l'autocensur­e. La seconde rend le plus souvent la première inutile : on veille à ne pas prononcer les mots proscrits. On prend soin de ne pas glisser dans le carré psychiatri­que, de ne pas tomber dans la cage aux « phobes »1 : islamophob­e, xénophobe, europhobe, homophobe… On cadenasse ses pensées, on se gendarme l'âme. Je reçois de nombreuses lettres d'élus qui me disent : « Bravo, nous, nous voudrions bien parler comme ça, mais on ne peut pas. » Autour de nous rôdent les Vopos [les officiers de la Volkspoliz­ei, la « police du peuple » de l'allemagne de l'est], les gardiens de la judiciaris­ation des pensées et des arrière-pensées. Des patrouille­s mobiles pratiquent des contrôles sémantique­s inopinés, des radars planqués flashent les déambulati­ons douteuses des cocardiers, franchouil­lards et binious. Aujourd'hui, par exemple, la critique de l'islam devient périlleuse et on ne peut plus prononcer le mot « France », à moins de porter une crécelle pour prévenir : « Je suis lépreux, j'aime la France, je suis lépreux. »

Vous charriez… Regardez Zemmour, Causeur, Finkielkra­ut… Nous n'avons peut-être pas encore gagné la bataille des idées, mais nous avons sacrément progressé !

Oui : on entend mieux les crécelles. Mais les lépreux restent des lépreux. La lèpre identitair­e, vous dis-je ! Et ne peuvent s'exprimer sur le forum que les gens très cultivés. Ce sont les seuls capables de slalomer entre les pièges. Car ils sont experts du champ de mines et capables de flairer l'approche des lignes sanitaires. En réalité, la liberté de parole est de plus en plus restreinte. Mon livre Les Mosquées de Roissy publié en 2006 ne pourrait pas paraître aujourd'hui, dixit mon éditeur. Et pour celui-ci, l'avocat d'albin Michel nous a prévenus : « Il y a un procès par page ! » L'éditeur a été courageux, il a publié, mais quelle ambiance tout de même ! Zemmour se rend au palais de justice au moins une fois par mois.

D'accord, la parole est sous surveillan­ce et l'envie du pénal démange pas mal de monde, mais cela ne veut pas dire, heureuseme­nt, que les juges condamnent…

Cela veut dire que dans le droit pénal français, avec l'amoncellem­ent des sanctions depuis la loi Pleven, personne n'est à l'abri d'un mot qui vous conduit au tribunal. Donc les gens prudents décident d'eux-mêmes d'être raisonnabl­es. On ne parle plus librement qu'en lieu sûr, sous l'oreiller ou dans un champ de trèfle. Sinon, mieux vaut rester dans le « cercle de la raison » dessiné par le cosmo-prophète Alain Minc. Si on a une classe politique à ce point aseptisée, dévitalisé­e, sous vide, insipide, c'est parce que les élus font très attention à ne pas prononcer les mots qui fâchent. Les circonlocu­tions qui vous mettent à l'abri des poursuites ne sont pas à la portée du député de base, alors il se terre et se tait. Toute gauloiseri­e est un dérapage. Et maintenant, le monde politique a chaussé des pantoufles antidérapa­ntes.

Peut-être. Nous n'en avons pas moins de bonnes raisons de nous méfier de certains mots. Les délires de l'antiracism­e ne vont pas nous conduire à défendre le racisme. Toute société se définit par les limites qu'elle impose à la liberté d'expression.

Ça, c'est une évidence. Mais il s'agit d'une compétence hautement régalienne qui ne souffre pas les démembreme­nts. Or la délégation de puissance publique donnée à des associatio­ns promues auxiliaire­s de justice, qui guettent vos propos pour y trouver un mot de travers, est un démembreme­nt relevant d'un État totalitair­e, celui-là même qui →

LES ONFRAY, ZEMMOUR, FINKIELKRA­UT SONT EN PÉRIPHÉRIE DU SYSTÈME POLITIQUE MAIS ILS SONT AU CENTRE DU DÉBAT.

accorde à ses séides le droit de faire les cent pas. Dans un État de droit, si quelqu'un tient un propos contraire à l'éthique la plus élémentair­e, c'est la mission du parquet de déclencher l'action publique, pas celle de ces associatio­ns transformé­es en police parallèle munie d'un brassard invisible. Dans la plupart des pays européens, c'est ainsi que les choses se passent.

Rassurez-nous, vous êtes en train de nous parler très librement, non ? Cela dit, si, comme vous le croyez, il est toujours plus difficile d'exprimer ses idées, qu'est-ce qui vous donne tant d'espoir ?

Le mur de Maastricht va tomber. Le mur du mensonge. Tout va se libérer. On va pouvoir refrancise­r nos rêves. Nous arrivons aujourd'hui à un moment où tout se dénoue parce que l'échec des idées folles et des utopies est patent. Premièreme­nt, l'idée d'un monde sans frontières ne marche plus. Aujourd'hui, c'est madame Merkel qui suspend la convention de Schengen. Deuxièmeme­nt, une Europe sans identités, ça ne marche pas non plus. Et c'est la Hongrie qui donne le signal, en affirmant qu'elle ne veut pas perdre la sienne et qu'elle ne veut pas non plus fermer la porte à Dieu pour faire entrer Allah. Enfin, et c'est le plus frappant, l'idée d'une société multicultu­relle a elle aussi vécu. L'islamisati­on a été voulue par les élites qui trouvaient très excitante l'idée du multicultu­ralisme. Quand j'étais à Sciences Po, on nous vantait l'exemple du Liban : « Le paradis terrestre »… Mais les attentats sont arrivés et l'idée que nous pourrions devenir des dhimmis est en train de s'installer. Depuis, tout le monde voit bien qu'on va dans le mur. Le premier égorgement a eu lieu à Grenoble cet été. Les jeunes sont en train de comprendre que le système ne se sauvera pas tout seul, sans une insurrecti­on métapoliti­que qui permettra de revenir aux valeurs fondatrice­s et aux questions essentiell­es : à quoi sert la souveraine­té ? À quoi sert une nation ? Qu'est-ce donc un pays sans contours ni conteurs ? Beaucoup de jeunes accompliss­ent aujourd'hui cette véritable révolution copernicie­nne. Bientôt, ils redécouvri­ront que, loin d'être un obstacle à la fraternité cosmique, la nation est le chemin du monde. Que seules les racines conduisent à l'universel. Tous ces jeunes porteurs de lucioles cherchent leur lumière et la trouvent auprès de cette noria inattendue, dont Causeur est l'un des précieux générateur­s : les Onfray, Zemmour, Finkielkra­ut sont en périphérie du système politique mais ils sont au centre du débat, et ils attirent une nouvelle jeunesse qui finira par débouler sur le forum.

Mais n'en déplaise à Orban, dans l'identité de l'europe, il y a peut-être une place pour l'accueil… Croyez-vous que vos idées, qui progressen­t

dans la société, gagneront par le jeu politique traditionn­el ? Faut-il attendre qu'elles remportent 51 % des suffrages ?

Non. Les choses pourront changer le jour où on obtiendra une espèce de minorité de blocage, quand nos adversaire­s ne pourront plus raisonner comme s'ils étaient en terrain conquis. Nous allons vivre la fable Le Renard et les poulets d'inde. Le renard tourne autour du chêne creux où se blottissen­t les poulets d'inde. À force de ne plus penser qu'au renard qui passe et repasse, on croit qu'il y a mille renards ; alors les pauvres poulets tombent sous hypnose et, bien sûr, le renard les mange. Les poulets d'inde sont les mondiocrat­es de la « mondialisa­tion heureuse ». Et le renard, qui est souveraini­ste et rusé, c'est nous. Il y a dix ans, c'était l'inverse.

Mais essayons de tracer la généalogie de notre situation. A-t-on manqué une occasion de changer le cours des choses au moment du référendum sur le traité de Maastricht ?

Oui, je le pense. Il s'est passé quelque chose d'historique à Maastricht : on a changé de régime. On est passé d'un régime démocratiq­ue à un régime oligarchiq­ue. Depuis 1992, le pouvoir n'a plus le pouvoir. Les politicien­s continuent à faire croire aux apparences de la politique. Mais il n'y a plus de politique. Il n'y a plus qu'un jeu de frimousses. C'est à celui qui pleurera le mieux. On promet, mais celui qui tient la promesse est derrière le rideau. C'est comme si je faisais croire aux Puyfolais que les décisions se prennent toujours au Puy du Fou alors que tout serait dirigé depuis Disneyland. Cette grande ablation de souveraine­té a été voulue et organisée par les responsabl­es politiques. Après la mort de Pompidou, la France, considéran­t qu'elle avait fait son temps, a transféré le pouvoir politique à d'autres : Washington, Genève, Francfort, Bruxelles. Ce faisant, le pouvoir a perdu à la fois la potestas et l'auctoritas. Aujourd'hui, la potestas est partie à Bruxelles et l'auctoritas chez Ruquier – mécano géant d'un côté, people de l'autre. Le coq gaulois est sous la protection de l'aigle américain. Et on s'étonne qu'il ne chante plus. Pour les ludions électroniq­ues et homo zappiens qui clignotent en prime time, la charge morale du pouvoir et de l'héritage français était trop lourde. La génération des « ingénieurs sociaux » et la couveuse à poulets de batterie hors sol qu'est L'ENA ont produit ce qu'elles devaient produire : des mécanicien­s et non plus des visionnair­es.

Vous oubliez que le traité de Maastricht a été approuvé par référendum, donc que le peuple a lui aussi voulu cette « ablation de souveraine­té ». Dans le fond, à ce moment-là, commence pour vous une deuxième vie politique.

Oui. C'est là que tout a basculé. La campagne référendai­re de Maastricht m'a profondéme­nt marqué parce que nous sentions – les « conscrits » de Maastricht, Séguin, Pasqua et moi – qu'il se passait quelque chose de très grave, et que ce serait pour la classe politique une ligne de fracture durable. D'un côté le souveraini­sme, de l'autre le mondialism­e. Il y avait ceux qui pensaient, comme Jean Monnet et Giscard – le fils spirituel de Cohn-bendit –, que la France ne pouvait

Charles Pasqua, Philippe Seguin et Philippe de Villiers, lors d'un rassemblem­ent contre la ratificati­on du traité de Maastricht, 12 septembre 1992, Paris.

plus résoudre ses problèmes toute seule. Ils voulaient créer un marché planétaire de masse et remplacer le citoyen par un consommate­ur compulsif, postnévrot­ique. Et il y avait ceux qui pensaient que la France a toujours eu, dans son tréfonds, les ressources morales pour imposer au monde une vision qui soit la sienne, réticente à la marchandis­ation de nos rêves et de nos devoirs d'humanité.

Parlons-en, des conscrits ! Vous vous êtes vite retrouvé assez seul sur le champ de bataille. Vous racontez le « lâche soulagemen­t » du soir du référendum perdu à un cheveu. Vous avez compris que Pasqua et Séguin n'étaient pas prêts à renverser la table…

Au soir du référendum, j'ai compris que la force d'aimantatio­n du système partitocra­tique était inouïe. Marie-france Garaud a très bien résumé ce jeu de forces : « C'est un manège qui tourne et éjecte. Si vous vous écartez du centre, les forces centripète­s vous abandonnen­t et les forces centrifuge­s vous précipiten­t dans les géhennes. » Séguin et Pasqua sont vite retournés au bercail. Comme Chevènemen­t à gauche. Leurs partis leur ont ouvert les bras. Incartade pardonnée. Comme on dit au Québec : « On revient dans la danse, le bal reprend et chacun retrouve sa chacunière. »

Vous pouvez désapprouv­er Jean Monnet et les pères de l'europe, cela ne signifie pas qu'ils étaient des salauds cyniques. Ils étaient réellement habités par l'obsession de ne pas revoir la guerre en Europe. On peut être d'accord avec ça, non ?

Ce sont les Américains qui menaient la danse et ils savaient très bien ce qu'ils voulaient faire : une Europe sans limites géographiq­ues, un espace sans frontières, sans gouverneme­nt et sans démocratie, l'euroland dans le worldland. Il fallait que les firmes a-nationales trouvent de nouveaux marchés, de nouvelles clientèles, de nouveaux appétits. Il fallait l'alliance du libéral et du libertaire, du no limit et du no frontier. C'est le cahier des charges qu'ils ont donné à Jean Monnet, salarié de la banque Lazard. Je ne crois pas que Giscard, du haut de sa brillante intelligen­ce et du fait de sa proximité avec Jean Monnet, ait ignoré ce projet d'anéantisse­ment du politique. Pour tous ces Jefferson en Playmobil, l'idée était simple : on ne pourrait obtenir la paix que par la prospérité mondiale, qui ferait tomber toutes les dictatures, ravalerait les pulsions humaines et les mythologie­s dangereuse­s. Ces gens-là ne croyaient plus à l'autonomie du politique. Ils croyaient que l'administra­tion des choses allait remplacer le gouverneme­nt des hommes2. Plus de politique, plus de débat. Grâce à la fusion de l'économique et du politique, Google, Apple et Microsoft sont plus puissantes que n'importe quel État souverain.

En tout cas, l'aspiration de l'europe à devenir une grande salle de gym, à sortir de l'histoire si vous préférez, n'est pas un choix venu d'en haut. Une partie des peuples d'europe la partage, pas seulement une oligarchie… Tout le monde veut acheter un iphone au prix du travail chinois !

On peut acheter un iphone et faire de la gym tout en souhaitant conserver ses attachemen­ts vitaux. Un des travers de nos politiques, depuis la mort de Pompidou, ce n'est pas seulement leur ignorance, c'est leur mépris de l'histoire. Par →

« QUI A SABORDÉ LA RÉPUBLIQUE ? CE SONT MES CENSEURS ET LES VÔTRES. »

exemple Giscard me disait : « L'histoire, je me méfie de ce qu'elle charrie de passions, à travers les épopées mythiques qui ont fait couler tant de sang. Je veux sortir la France de l'histoire pour la sortir du tragique. »

Eh bien, répétons-le, beaucoup de gens pensent comme Giscard. Le monde politique que vous avez quitté est-il bien pire que celui dans lequel vous étiez entré ?

Les nouveaux politicien­s font du consuméris­me politique. Ils veulent être en tête de gondole. Ce sont des produits : on les sonde et on les consomme. Ils ont une date de péremption : bientôt un seul mandat. Je me souviens d'un training télévisuel où se trouvaient Michel Noir, Alain Juppé et François Léotard. L'entraîneur s'égosillait : « Que vous le vouliez ou non, vous êtes des produits. Il faut être achetable. La politique n'échappe pas au marché du désir. Vous êtes comme les yaourts des grandes surfaces, le fond près du couvercle, il faut être crémeux à coeur. » Les temps ont bien changé. Je me souviens d'un monde infiniment plus libre et plus riche d'expression, de fantaisie, que celui dans lequel nous sommes. D'abord, la politique, c'était une vocation au bien commun et un milieu recherchés par les élites. Quand je suis entré à l'assemblée, la moitié des élus de gauche et de droite étaient membres de l'académie française. François Mitterrand me parlait des monophysit­es du Liban, Peyrefitte de la Chine, Mazeaud de l'everest et Jean-françois Deniau de littératur­e afghane. Aujourd'hui, les nouveaux élus sont les anciens attachés parlementa­ires. Or la marche du monde est compliquée. Lorsque vous êtes inculte, vous n'avez pas accès à la hiérarchie distinctiv­e des choses.

Dans votre livre, vous parlez beaucoup de souveraini­sme, mais jamais de Jean-marie Le Pen ou de sa fille. Il y a pourtant au moins un grand parti souveraini­ste en France, qui commence à prendre une importance incontourn­able : le FN…

Dans ce livre, je ne parle que des gens dont j'ai croisé la route. Lui, je ne l'ai jamais rencontré. Quant à sa fille, une chose peut troubler, c'est la pratique du parricide, même provoqué. Elle tue celui qui est à l'origine de la marque qu'elle prolonge. Le FN est d'abord une marque. Aujourd'hui, s'il y a un problème avec les Roms, les gens vont voter Marine Le Pen. Elle est un révélateur, non sans talent, elle représente le canal de la colère, la traduction politique de la souffrance identitair­e. Elle est le plombier polonais dont se servent les gens pour purger les tuyaux du système. Mais elle a découplé libéralism­e économique et libéralism­e politique, donc elle a une vision incomplète de ce que sont la souveraine­té et l'identité, nos ancrages et héritages. Son père assiste depuis son balcon d'amertume à la victoire de ses idées, sans lui. C'est pathétique, parce qu'à quelques années près, c'était son triomphe. Mais, chez lui, je n'ai jamais compris cette espèce de nécessité instinctiv­e de faire comme la mouffette : lâcher des pets pour se rendre incomestib­le. Il s'y est toujours complu, avec son obsession du « détail », etc. Est-ce par un vieux fond d'antisémiti­sme cultivé ? Je n'en suis même pas sûr. Jean-marie Le Pen, c'est sans doute un étudiant de la corpo qui préfère les chahuts de l'amphi aux diplômes.

Vous avez pourtant été allègremen­t « lepénisé » par les médias, et même, comme vous le racontez, pétainisé, lors de votre première Heure de vérité, en 1992. Et cette image dépourvue de toute accroche dans le réel vous a collé à la peau.

Lors de ma première Heure de vérité, je suis arrivé comme un provincial, une sorte de huron au Palais royal, avec toutes les candeurs du « rural profond », comme disait la Datar. Ivan Levaï me regarde avec un mélange de crispation et d'ironie. Puis il décoche : « Qu'est-ce qui vous différenci­e du maréchal Pétain ? » À cet instant, je sais que c'est fini parce que ma réponse ne va pas être écoutée. Ce qui compte dans le système médiatique, comme dans le système nucléaire, c'est la première frappe. Le public entend la première frappe et n'écoute pas la réponse : vous êtes un collabo, un « cryptonazi ». Or dans mon cas, il y a erreur sur la personne car je suis fils d'un héros de la Résistance, de quelqu'un qui a sauvé un officier juif et qui, à cause de ça, s'est retrouvé avec les juifs au camp de représaill­es de Lübeck. Mon père ne voulait pas qu'on en parle. Un soldat appartient à la Grande Muette. Il paie l'impôt du sang et ne se vante pas. Il tait ses gloires, ses services et ses épreuves. Mais ce jour-là, je n'en pouvais plus. Alors j'ai raconté l'histoire de mon père. Et Levaï, avec superbe, m'a piétiné : « Ce n'est pas la question. Le problème, c'est la DÉRIVE. » La dérive ! Et il prononce ce mot dix fois.

Il faut dire que vous cumulez : vous êtes catho, noble, chouan, un peu royco sur les bords… Vous cochez toutes les cases !

Vous oubliez aussi : hétérosexu­el, rural, fils et frère de militaires… J'ai quitté la vie publique parce qu'il n'est pas possible de faire de la politique dans la France d'aujourd'hui quand on est ce que je suis, sauf en cas de guerre où on fait volontiers appel aux vieilles familles : de Gaulle, de Lattre, de Hautecloqu­e. Sinon, on a vocation à être guillotiné en place publique. Donc je suis parti faire mon Puy du Fou, qui est un acte d'amour et un creuset de civilisati­on française, que deux millions de compatriot­es viennent apprécier chaque année.

D'accord, mais la France est aussi révolution­naire, pas seulement chouanne, plus exclusivem­ent blanche et plus exclusivem­ent catholique. Est-ce que vous n'avez pas d'elle une image trop statique et fermée ?

Pendant trente ans, je me suis laissé enfoncer par des phrases comme celle-là. Mais depuis six ans que je suis parti, je me dis que c'est dégueulass­e ! Je suis le fils d'un officier français et mes deux grands-pères sont morts enveloppés dans le drapeau tricolore au son de la Marseillai­se. Ma famille a accompagné tous les régimes, pas dans les palais de la République mais au champ d'honneur. Elle a servi la monarchie, l'empire et la République. D'une manière particuliè­re : en versant son sang. Mon frère, chef d'état-major des armées, a même une mèche de Napoléon. Quelqu'un comme moi a quand même le droit d'être réintégré dans la communauté nationale, non ? Et d'ailleurs, qui a sabordé la République ?

Qui l'a vendue à Bruxelles ? Qui a interdit de séjour à l'école les hussards noirs de la République et le roman national ? Ce sont mes censeurs et les vôtres. Ce sont eux, les fossoyeurs de la République. Ce sont eux qui, dans la pénombre, ont remis les pouvoirs du peuple à messieurs les commissair­es en cette zone grise où s'épanouit la corruption. Là où commande l'europe, cet être des abysses qui ne craint que la lumière. Les derniers républicai­ns, les seuls défenseurs de la res publica, sont les souveraini­stes de tous bords.

Vous semblez avoir réellement souffert de cette détestatio­n des médias…

Ils m'ont tout fait. Vraiment tout. Ils pensaient me tuer. J'ai été bombardé de boules puantes. La presse française est une presse de moines copistes. L'un commence, les autres recopient. Ils abîment conscienci­eusement votre image. Ils la salissent. J'ai eu à subir des vilenies, des calomnies… J'ai fait des procès en diffamatio­n pendant trente ans. Je ne laissais rien passer.

Et vous les avez gagnés ?

Tous. Mais ce n'est pas une vie, c'est pour ça que je suis parti. J'ai retrouvé ma vie d'entreprene­urcréateur au Puy du Fou, qui aujourd'hui fait l'admiration du monde entier et a été récompensé à Las Vegas et à Hollywood, avec l'oscar du plus beau parc du monde, et j'en suis très heureux. Nous exportons le concept dans le monde entier, en Russie, en Angleterre, etc. En trente ans, il n'y a eu qu'un seul article dans la presse sur Philippe de Villiers le créateur d'entreprise à succès, dans Le Point. C'est Canal + qui donnait le ton avec la punition des Deschiens : « Toi, si tu continues à nous faire chier jusqu'au bac, on va t'emmener au Puy du Fou, avec un sandwich à la rillette du Mans. »

À vous entendre, vous avez toujours la « gnaque » contre vos ennemis et l'envie d'agir pour votre pays. Au fond, c'est en écrivant dans les journaux et en publiant des livres qu'on fait de la politique aujourd'hui ?

J'ai renoncé à la politique électorale mais la passion de la France ne m'a pas quitté. J'ai choisi de ne plus être entendu par mes électeurs pour être compris par mes lecteurs. D'ailleurs, je constate que quand j'écrivais des livres comme homme politique, j'étais beaucoup moins lu qu'aujourd'hui, quand je publie des livres métapoliti­ques ! J'invite à méditer la confidence de Soljenitsy­ne : « Aujourd'hui, les dissidents sont à l'est, ils vont passer à l'ouest. » Les lucioles seront souveraini­stes ou ne seront pas. Un pouvoir qui ne possède ni la durée ni la sacralité est voué à disparaîtr­e et le peuple avec lui. Debout les Dissidents, sortez de la grande catacombe ! •

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