Le jour­nal de l'ou­vreuse

Causeur - - Sommaire N° 31 – Janvier 2016 -

Com­ment s’y prend-il, qu’il faille tou­jours par­ler de lui ? On nous tue au Ba­ta­clan, l’imam de Brest veut brû­ler nos bi­nious, les or­chestres n’ont plus de sous, tout fout le camp, et qui fait sa star ? Ga­gné ! L’opé­ra de Pa­ris. Tou­jours l’opé­ra de Pa­ris.

Mon­sieur Liss­ner, notre nou­veau pa­tron, s’at­ten­dait au bi­zu­tage. Après plu­sieurs an­nées de théâtre tra­di, il voyait dé­jà le pu­blic dé­mo­lir les spec­tacles mon­tés par le sé­di­tieux War­li­kows­ki et le sul­fu­reux Cas­tel­luc­ci. Pschitt, eût dit mon Chi­rac. Il y a bien eu bron­ca pour La Dam­na­tion de Faust à la Bas­tille, moins à cause du soufre qu’à cause de l’en­nui. Mais pas un sif­flet pour le Moïse et Aa­ron top de­si­gn de Cas­tel­luc­ci et le Barbe-bleue mé­ga­chic de War­li­kows­ki. Tous contents. Li­mite art of­fi­ciel.

Autre piège ou­vert sous la se­melle des bi­zuts : nos ca­ma­rades syn­di­qués. La FSU, Fé­dé­ra­tion syn­di­cale uni­taire, pose des tas de pré­avis et flingue les pre­mières de sep­tembre. Ça pro­met. Jus­qu’à ce que la comp­ta dé­couvre qu’un dé­lé­gué FSU a pas­sé pour 52 000 eu­ros d’ap­pels té­lé­pho­niques aux frais de l’opé­ra pen­dant ses grandes va­cances. Le blême ! Bye bye, FSU. Ca­ma­rades do­ciles jus­qu’à nou­vel ordre.

Alors quoi ? Le prix des places ? Vi­gi­pi­rate ? Le bar de Bas­tille qui se prend pour la Cou­pole ?

Eh non ! Le clash fa­tal, le gros scan­dale, a écla­té fin oc­tobre. Pas pré­vu, ce­lui-là, mais re­ten­tis­sant : les loges du pa­lais Gar­nier. Dans Connais­sance des Arts, dans Le Monde, dans Le Fi­ga­ro, par­tout sur le Oueb, jusque dans votre men­suel, sui­vez l’af­faire ! Sou­dain l’été der­nier, au mé­pris du goût et des lois, les tech­no­crates de l’opé­ra ont ren­du amo­vibles quelques cloi­sons entre les loges du pa­lais. Pour­quoi ? Pour vendre 30 places de plus tous les soirs. La pé­ti­tion, « Non à la dé­fi­gu­ra­tion du pa­lais Gar­nier », frôle les 35 000 si­gna­tures. Émoi.

Com­bat épique et mil­lé­naire. D’un cô­té les sa­lauds in­cultes qui bou­sillent les chefs-d’oeuvre pour quelques dol­lars de plus. De l’autre les amou­reux de la beau­té qui se saignent pour notre sa­lut. Si on s’at­ten­dait à voir Mu­ray Ma­ga­zine cé­der à l’em­pire du Bien ! Main­te­nant, par­lons bas. De vous à moi, chut, ne le ré­pé­tez pas, cette his­toire me tur­lu­pine.

Cette his­toire d’ar­gent, d’abord. Quoi qu’on fasse, l’opé­ra en coûte plus qu’il n’en rap­porte, de l’ar­gent. Plus on joue, plus on perd, et on perd tout le temps. Les éco­no­mistes ap­pellent ce prin­cipe fon­da­men­tal « loi de Bau­mol ». Per­sonne ne monte des opé­ras pour faire des sous. Main­te­nant, vendre plus de (bonnes) places, c’est mal ? Les places sont trop chères, voi­là le schproum. Trop trop chères. Bais­sez les prix, là oui, je pé­ti­tionne.

En­suite cette his­toire d’es­thé­tique. Les spec­ta­teurs que je connais sont ra­vis qu’on leur ôte des cloi­sons qui empêchent de voir et d’en­tendre (note à la di­rec­tion : mer­ci de bien vou­loir leur mettre des chaises hautes, der­rière !). Vu de l’or­chestre, sans cloi­sons, c’est moins jo­li ; de de­dans, c’est bien mieux.

Et puis cette his­toire de mo­nu­ment his­to­rique. D’ac­cord ce que les ar­chis ont bri­co­lé cet été fait mal aux yeux ; quand on sait quel ma­niaque c’était, Charles Gar­nier ! Mais com­men­çons par vi­rer les hor­ribles baffles qui dé­fi­gurent notre su­blime ri­deau de scène, et le pla­fond de Cha­gall, to­ta­le­ment sourd aux idées de Gar­nier. Main­te­nir l’ac­ti­vi­té, amé­lio­rer le fonc­tion­ne­ment, res­pec­ter le pu­blic, sans dé­truire l’har­mo­nie, sans van­da­li­ser le pa­tri­moine, ça doit quand même être pos­sible. Non ? Ah. Dom­mage. •

Plus que le cri­tique, le co­mé­dien, le mu­si­cien et le dan­seur, c'est l'ou­vreuse qui passe sa vie dans les salles de spec­tacle. Lais­sons donc sa pe­tite lampe éclai­rer notre lan­terne !

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