La ligne Clergue

Causeur - - Sommaire N° 31 – Janvier 2016 - Pa­trick Man­don

Àquoi sert une ex­po­si­tion dans l’un des mu­sées de l’ins­ti­tu­tion pa­ri­sienne ? À éta­blir la re­nom­mée d’un ar­tiste, à lui confé­rer le pres­tige qui lui man­quait, à l’ad­mettre dans le cercle ca­pri­cieux de la consé­cra­tion fran­çaise. Elle peut aus­si cor­ri­ger sa ré­pu­ta­tion, mo­di­fier l’idée que nous nous fai­sions de son oeuvre, af­fai­blie par­fois par sa per­sonne même. C’est pré­ci­sé­ment ce qui se pro­duit ac­tuel­le­ment au Grand Pa­lais pour Lu­cien Clergue (1934-2014). On y al­lait à re­cu­lons, aga­cé par ce no­table im­pé­rieux, fier de sa poitrine constel­lée des bre­loques de l’hon­neur na­tio­nal. On l’avait trop vu, on le ju­geait sa­tis­fait, com­blé par son re­flet, avec ce­la trop mar­chand, com­mer­çant ha­bile. Mais la vé­ri­té de ce pho­to­graphe sur­doué al­lait ré­duire à rien les ef­fets de notre igno­rance et de notre amné­sie.

Un an après sa dis­pa­ri­tion, le Grand Pa­lais nous offre une pro­di­gieuse rétrospect­ive de l'oeuvre de Lu­cien Clergue. Uni­ver­sel­le­ment re­con­nu, le pho­to­graphe fut presque sta­tu­fié de son vi­vant, tout en res­tant un es­prit libre.

L'ef­fet Pi­cas­so

Com­ment re­pro­cher à Clergue son be­soin de re­con­nais­sance et son ha­bi­le­té so­ciale ? Pour Lu­cien, né en 1934 à Arles, tout avait si mal com­men­cé ! Son père s’était mis aux abon­nés ab­sents, la mai­son fa­mi­liale avait dis­pa­ru sous un bom­bar­de­ment, sa mère tant ai­mée, qui se dé­bat­tait dans les dif­fi­cul­tés d’une épi­ce­rie, mou­rait alors qu’il avait 17 ans. Lu­cien aban­don­nait ses études, en­trait à l’usine.

Lu­cien pho­to­gra­phie de ma­nière « sau­vage », en au­to­di­dacte ré­so­lu. Il ne maî­trise pas en­core la tech­nique, mais il dis­tingue quelque chose der­rière les choses, il ré­vèle la per­ma­nence de signes sur la ma­tière inerte, il si­gnale l’in­té­rêt gra­phique d’un pli de ter­rain, d’une faille dans le sable, d’un en­la­ce­ment de brin­dilles, il ré­vèle la sen­sua­li­té to­tale

du corps sans tête d’une femme, dont la chair af­fo­lante est bat­tue par les vagues. Bref, le gar­çon pressent qu’il pos­sède une mys­té­rieuse éner­gie, un pou­voir de ré­vé­la­tion qui l’au­to­rise à bri­ser le mi­roir des simples ap­pa­rences. Le jeune Clergue, em­ployé dans une usine, est pho­to­graphe : il lui reste à le dé­mon­trer. En 1953, il ose sol­li­ci­ter Pa­blo Pi­cas­so, qui se­ra son thau­ma­turge. L’ac­cord est im­mé­diat entre le gar­çon sau­vé du mal­heur par sa vo­lon­té fa­rouche et le peintre adu­lé : « À la sor­tie d'une cor­ri­da, aux arènes d'arles, je mets mes pho­tos sous le nez de Pa­blo Pi­cas­so. Il les re­garde et me dit : “Je veux en voir d’autres.” Alors je me suis mis au tra­vail pour lui, comme une ob­ses­sion. » Si la sym­pa­thie joue son rôle, il n’est pas im­pos­sible que Pi­cas­so ait éprou­vé dans ces images fortes et mys­té­rieuses une com­mu­nau­té de ré­flexion et d’au­dace. À ce mo­ment pré­cis, le monde veut « ab­so­lu­ment être mo­derne ». Les pho­to­gra­phies de Lu­cien fondent une sen­sa­tion de nou­veau­té ab­so­lue.

L'ef­fet Coc­teau

« J'ai dé­bu­té dans ma vie ar­tis­tique avec un car­ré d'as dans la main. » Quatre cartes ga­gnantes dont la pre­mière se nomme donc Pa­blo Pi­cas­so, son « dé­cou­vreur ». En 1955, Clergue lui confie un en­semble de pho­to­gra­phies qu’il a in­ti­tu­lé La Grande Ré­créa­tion, soit 120 images d’en­fants « de la rue » dé­gui­sés par ses soins, dans les ruines d’arles cau­sées par la Se­conde Guerre mon­diale. Ils évoquent les sal­tim­banques peints an­té­rieu­re­ment par le grand Pa­blo : « J'ai fait un in­ven­taire de mon uni­vers, de là où je vi­vais, j'ai in­tro­duit de pe­tits sal­tim­banques qui cor­res­pon­daient [à mes] in­fluences ma­jeures […] à cette époque, le Pi­cas­so de la pé­riode rose, l'or­phée avec les per­son­nages clé de l'oeuvre de Coc­teau. [Et] La Grande Pa­rade, de Fer­nand Lé­ger. » Clin d’oeil du jeune am­bi­tieux à Pi­cas­so vieillis­sant qui, un peu plus tard, de­vant ses nus fé­mi­nins « dans la mer », s’écrie : « Il faut les mon­trer à Coc­teau ! » Ce der­nier, vi­si­té dans l’en­tre­sol fa­meux du 36, rue Mont­pen­sier, à Pa­ris, en 1956, les fait par­ve­nir à l’édi­teur Pierre Se­ghers, qui les choi­sit pour illus­trer Corps mé­mo­rables, de Paul Éluard1. Sa ren­contre avec Jean Coc­teau, l’en­chan­teur du xxe siècle, fonde une ami­tié seule­ment tran­chée par la mort2. Après ce­la, une lu­carne s’est ou­verte dans son ciel noir. Il rentre ras­su­ré : « […] ce voyage à Pa­ris, le pre­mier de ma vie, m'au­ra per­mis de faire le point. Je me trouve en fin de compte heu­reux d'être né, de vivre et de construire mon oeuvre à Arles » (lettre à Coc­teau). Pi­cas­so, Coc­teau, Se­ghers, Éluard, ses quatre as : un or­phe­lin pauvre pou­vait-il es­pé­rer plus beau jeu pour un dé­but dans la vie ?

Lu­cien l'uni­ver­sel

L’ex­po­si­tion du Grand Pa­lais pré­sente les tra­vaux d’ap­pren­tis­sage pho­to­gra­phique d’un gar­çon dé­pour­vu de tout, sauf de ta­lent. In­édits jusque-là, dé­cou­verts avec les sept al­bums qui les contiennen­t, ils sont un bel exemple de « ré­cup » : plu­sieurs d’entre eux sont, à l’ori­gine, des clas­seurs pré­sen­tant des échan­tillons de tis­sus pro­po­sés à la vente. Clergue a sub­sti­tué aux car­rés de tex­tile ses propres « contacts » en noir et blanc. Ils té­moignent de la puis­sance, de la pré­co­ci­té ori­gi­nale de sa vi­sion. Nombre des thèmes qu’il dé­ve­lop­pe­ra par la suite, tels les nus dans la mer, les ani­maux morts, l’ago­nie des tau­reaux de com­bat, les ob­jets dé­lais­sés par le temps, se trouvent dé­jà dans cette ge­nèse en­core mal­adroi­te­ment fa­bri­quée de 1954 à 1957 : « […] il fal­lait du cu­lot et sur­tout du ta­lent pour ar­ra­cher de la beau­té, une beau­té bou­le­ver­sante, écla­tante, à une ma­tière aus­si ra­di­ca­le­ment re­bu­tante » (Mi­chel Tour­nier). Ces do­cu­ments, ici chro­no­lo­gi­que­ment ré­per­to­riés, n’avaient ja­mais été mon­trés. Or, ils pro­duisent la preuve de sa « ful­gu­rance », terme jus­te­ment uti­li­sé par les deux com­mis­saires de l’ex­po­si­tion, Ch­ris­tian La­croix, cou­tu­rier de son an­cien état, dé­co­ra­teur, concep­teur de formes, illus­tra­teur, homme d’arles, et Fran­çois Hé­bel, di­rec­teur des Ren­contres d’arles en 1986-1987, puis de 2001 à 2014 (il a fait connaître Nan Gol­din, pho­to­graphe « sul­pi­cienne » en mode flash, qu’on au­rait tort, se­lon nous, de vou­loir as­so­cier à l’en­tre­prise d’au­to­fic­tion la­bo­rieuse et terne de Ch­ris­tine An­got).

Ar­lé­sien, en­ra­ci­né mais non pas pri­son­nier, dé­pour­vu de tout pro­vin­cia­lisme, mé­di­ter­ra­néen, fran­çais donc uni­ver­sel, Lu­cien Clergue a ren­du à la pho­to­gra­phie beau­coup de ce qu’elle lui avait ac­cor­dé. En 1969, il fonde les Ren­contres in­ter­na­tio­nales de la pho­to­gra­phie avec l’écri­vain Mi­chel Tour­nier, Agnès de Gou­vion Saint-cyr et Jean-mau­rice Rou­quette, conser­va­teur du mu­sée Réat­tu, qui pos­sède à ce jour 4 500 cli­chés, of­ferts par An­sel Adams, Bras­saï, Ro­bert Dois­neau, Izis, Man Ray, Ro­bert Map­ple­thorpe…

L’ex­po­si­tion Lu­cien Clergue, au Grand Pa­lais, est le pas­sage obli­gé, qui mène à un ar­tiste ma­jeur. • 1. Re­cueil de poé­sie édi­té chez Se­ghers sous le pseu­do­nyme de Brun, en ver­sion par­tielle, dans un ou­vrage in­ti­tu­lé Poé­sie 47. L'édi­tion de 1957 compte 12 pho­to­gra­phies de Lu­cien Clergue. 2. Les lettres qu'ils échan­gèrent ont été pu­bliées sous le titre Cor­res­pon­dance Jean Coc­teau et Lu­cien Clergue, Éd. Actes Sud, 1989.

Ex­po­si­tion Lu­cien Clergue, Grand Pa­lais, jus­qu'au 15 fé­vrier.

Nu de la mer, 1956.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.