Pierre Manent : Sans com­pro­mis, on au­ra la sou­mis­sion

SANS COM­PRO­MIS, ON AU­RA LA SOU­MIS­SION

Causeur - - Sommaire N° 28 – Octobre 2015 - Pro­pos recueillis par Daoud Bou­ghe­za­la et Éli­sa­beth Lé­vy

Dans son nou­vel es­sai, Si­tua­tion de la France, Pierre Manent sug­gère qu'on né­go­cie des com­pro­mis réel­le­ment rai­son­nables avec nos com­pa­triotes mu­sul­mans. Une po­tion amère à ava­ler mais se­lon lui, notre seule chance de res­ter nous-mêmes.

Cau­seur. Beau­coup de Fran­çais s'in­quiètent de la mon­tée d'un cer­tain is­lam parce qu'ils tiennent à quelque chose qui s'ap­pelle la France, ou l'oc­ci­dent, et au mode de vie qui va avec. Ils sont prêts à ac­cueillir des mu­sul­mans, mais à condi­tion qu'ils s'adaptent à ce mode de vie et à ce qu'on ap­pelle com­mu­né­ment « les va­leurs ». Qu'est-ce qui ne va pas dans cette pro­po­si­tion ?

Pierre Manent. J’es­saie de par­tir de ce que j’ob­serve : l’ins­tal­la­tion de nom­breux mu­sul­mans est al­lée de pair avec l’éta­blis­se­ment des moeurs mu­sul­manes dans notre pays. Quand on dit « ils doivent s’adap­ter à nous », il fau­drait dé­fi­nir clai­re­ment ce que veut dire « s’adap­ter » et ce que veut dire « nous »… Je laisse de cô­té la troi­sième in­cer­ti­tude – que dé­signe ce « ils » ? Notre pre­mière tâche de­vrait donc être de nous de­man­der un peu concrè­te­ment ce que nous sommes. Soit l’eu­rope n’est qu’une plaine im­mense et vide, un es­pace qui doit s’or­ga­ni­ser se­lon le prin­cipe ex­clu­sif des droits de l’homme consi­dé­rés comme les droits de l’in­di­vi­du par­ti­cu­lier sans au­cune at­tache col­lec­tive : c’est la ten­dance do­mi­nante por­tée par les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes. Soit on croit au contraire que l’eu­rope n’est pas une plaine im­mense et vide, mais un pay­sage com­pli­qué et ac­ci­den­té fait de com­po­santes di­verses : les na­tions.

Que vou­lez-vous dire ? Que l'eu­rope, c'est une his­toire com­mune et seule­ment ce­la ? Par­don­nez­nous, ce n'est pas très nou­veau… ni très pro­gres­siste.

Le mot « his­toire » nous re­jette en­tiè­re­ment dans le pas­sé. Il s’agit du pré­sent. Nous avons des moeurs, des formes de vie qui sont peut-être contes­tables mais qui sont consis­tantes. Ce que j’ai es­sayé de faire, de ma­nière né­ces­sai­re­ment som­maire, c’est de dé­crire le pay­sage hu­main eu­ro­péen. Une géo­gra­phie dans la­quelle les vieilles na­tions et la vieille re­li­gion de l’eu­rope prennent une im­por­tance consi­dé­rable alors que la doc­trine po­li­tique et mo­rale à la­quelle nous sommes as­su­jet­tis nous in­ter­dit au­jourd’hui de prendre en consi­dé­ra­tion aus­si bien les na­tions que les re­li­gions.

Sans nier l'im­por­tance de la re­li­gion dans l'idio­syn­cra­sie des nou­veaux ar­ri­vants que sont les mu­sul­mans, pour­quoi ne pas les en­cou­ra­ger à s'as­si­mi­ler à l'ha­bi­tus fran­çais ma­jo­ri­taire ?

En­core fau­drait-il sa­voir ce qu’est cet ha­bi­tus ! À quoi leur de­mande-t-on de s’adap­ter, à l’eu­rope sans fron­tières ou à la France si bien des­si­née ? Il faut choi­sir. La ques­tion pre­mière est donc la sui­vante : la France est-elle un en­semble hu­main des­ti­né à conti­nuer ? En­suite, me­su­rons l’am­pleur de l’ef­fort que nous de­man­dons aux mu­sul­mans en leur de­man­dant de « s’adap­ter à nous ». Car, en­fin, ils ont une em­preinte col­lec­tive ex­trê­me­ment forte, qui re­lève pour eux de l’évi­dence, et une au­to­ri­té col­lec­tive qu’ils n’ont pas l’ha­bi­tude de voir contes­ter, qu’ils ne sou­haitent pas voir contes­ter et que, d’une cer­taine fa­çon, nous leur don­nons le droit de ne pas voir contes­ter, puisque nous ne ces­sons de leur dire : « Vous avez bien le droit d’être mu­sul­mans, la Ré­pu­blique vous ga­ran­tit l’éga­li­té des droits. »

Leur di­sons-nous vrai­ment ce­la ? Dans le mo­dèle fran­çais, « tous les droits », ce­la si­gni­fie « tous les droits comme in­di­vi­dus », cer­tai­ne­ment pas « tous les droits comme na­tion », pour re­prendre les termes de Cler­mont-ton­nerre. N'y a-t-il pas un pe­tit mal­en­ten­du à ce su­jet ?

L’éga­li­té des droits in­di­vi­duels est une com­po­sante es­sen­tielle de notre ré­gime, sim­ple­ment, elle ne suf­fit pas à dé­fi­nir la vie com­mune que nous me­nons ef­fec­ti­ve­ment. Si nous ne sa­vons par­ler que le lan­gage des droits in­di­vi­duels, nous nous ren­dons in­ca­pables de seule­ment voir ce qui se passe dans la vie so­ciale.

Le rec­teur de la mos­quée de Pa­ris, Da­lil Bou­ba­keur, ne s'y est pas trom­pé. C'est dans le lan­gage des droits de l'homme, comme le pre­mier lob­byiste ve­nu, qu'il a ap­pe­lé à trans­for­mer les églises en mosquées…

J’ai été très sur­pris de sa dé­cla­ra­tion, pro­vo­ca­trice au →

« POUR­QUOI VOU­LEZ-VOUS QU'ILS SE COULENT DANS LE MOULE ALORS QUE NOTRE SO­CIÉ­TÉ LEUR DIT : "BE YOUR­SELF !" ? »

der­nier de­gré. Nous avons droit à un lieu de culte, il y a une église désaf­fec­tée, pour­quoi ne pas nous y ins­tal­ler ? Il est cu­rieux que le rec­teur de la Grande Mos­quée soit si peu sen­sible à la charge sym­bo­lique des lieux de culte. Que les édi­fices re­li­gieux d’une re­li­gion soient ap­pro­priés par une autre re­li­gion, c’est l’un des gestes les plus agres­sifs qui puissent se com­mettre entre les hommes.

Ré­su­mons : il faut d’abord dé­fi­nir le « nous ». En­suite, il faut sa­voir en quoi ils doivent « s’adap­ter », ce qui re­vient à po­ser la ques­tion des mo­da­li­tés de l’in­té­gra­tion des mu­sul­mans. Tan­tôt vous em­ployez le mot « ami­tié », tan­tôt ce­lui d’« as­so­cia­tion ». Quel que soit le nom qu’on lui donne, pour­quoi ce pro­ces­sus est-il en panne ? Nous ne sa­vons pas ce que veulent les mu­sul­mans de notre pays. Ils prennent si peu la pa­role, si­non de ma­nière si co­dée, si pré­vi­sible, en s’en­fer­mant le plus sou­vent dans la re­ven­di­ca­tion plain­tive ! Pré­ci­sé­ment parce qu’ils s’expriment si peu, ils ne laissent pas ap­pa­raître la di­ver­si­té d’opi­nions et de sen­ti­ments qui existe cer­tai­ne­ment par­mi eux, de sorte que sans doute ils ont peine à se connaître eux-mêmes. C’est de cette opa­ci­té qu’il faut sor­tir. Je pro­pose d’al­ler vers un com­pro­mis, mais un com­pro­mis am­bi­tieux. Ne soyons pas ex­ces­si­ve­ment soup­çon­neux et vé­tilleux. Si la loi in­ter­dit à juste titre cer­taines conduites comme contraires aux prin­cipes de la vie eu­ro­péenne, pour le reste, ac­cep­tons que les mu­sul­mans suivent leurs moeurs. Je crois que la par­ti­ci­pa­tion à la même aven­ture na­tio­nale est en me­sure de ras­sem­bler les hommes dans la di­ver­si­té de leurs moeurs.

Concrè­te­ment, pour­quoi ac­cep­ter cer­taines re­ven­di­ca­tions com­mu­nau­taires et en re­fu­ser d'autres ? Com­ment tra­cer la fron­tière entre l'ac­cep­table et l'in­ac­cep­table ?

C’est en ef­fet dif­fi­cile. Il me semble que la po­ly­ga­mie et le port de la bur­qa ne sau­raient être ac­cep­tés. Pour le port du voile in­té­gral, on voit bien les li­mites du lan­gage des droits in­di­vi­duels. La femme voi­lée peut tou­jours dire : c’est mon droit, li­ber­té de re­li­gion ! Et en écho : c’est son droit, elle ne me lèse dans au­cun de mes droits ! Ce que blesse ce­pen­dant le voile in­té­gral en ca­chant le vi­sage, c’est

la pre­mière condi­tion de la vie so­ciale eu­ro­péenne, une cer­taine confiance. Nous nous par­lons « à vi­sage dé­cou­vert ». C’est à prendre ou à lais­ser. Nous de­vons être at­ten­tifs aux droits de cha­cun, mais nous avons le de­voir de pré­ser­ver notre forme de vie. Ce­la étant dit, je ne vois pas pour­quoi notre forme de vie se­rait in­com­pa­tible avec le fou­lard is­la­mique qui laisse voir le vi­sage.

En somme, en de­hors de la bur­qa, on ne leur de­mande rien au su­jet du sta­tut des femmes, de leur en­fer­me­ment, de leur contrôle par les frères ou les ma­ris ? Ajou­tons que le port du voile, par exemple, a des consé­quences sur toute la col­lec­ti­vi­té, puis­qu'il fait des femmes mu­sul­manes un groupe qua­si­ment « in­ter­dit » aux hommes non mu­sul­mans. Et la sé­pa­ra­tion des sexes telle qu'elle sé­vit dans les so­cié­tés mu­sul­manes n'es­telle pas contraire aux moeurs fran­çaises ?

Oui, nous le sa­vons de­puis tou­jours, mais où pui­se­rons­nous le droit et le pou­voir de trans­for­mer leurs moeurs à notre conve­nance ? Je connais bien une grande ville du Mi­di, dont les quar­tiers mu­sul­mans ne donnent à voir que les moeurs mu­sul­manes. Par exemple : il n’y a que des hommes dans les ca­fés. Dans les écoles pu­bliques, le ra­ma­dan de­vient une réa­li­té de plus en plus consis­tante. Les en­fants ne viennent pas parce que c’est ra­ma­dan, et le jour de l’aïd, di­sons seule­ment que les jeunes gens sont plu­tôt « glo­rieux ».

Glo­rieux ? Parce qu'ils de­mandent des re­pas si­non ha­lal du moins sans porc, alors qu'ils pour­raient se conten­ter de man­ger la gar­ni­ture sans se faire re­mar­quer, pour mon­trer leur vo­lon­té de se cou­ler dans le moule ?

Pour­quoi vou­lez-vous qu’ils se coulent dans le moule alors que tout dans notre so­cié­té leur dit : « Be your­self ! » Je ne vois pas d’ailleurs com­ment on peut jus­ti­fier de rendre les re­pas avec porc obli­ga­toires dans les can­tines. Nous avons mieux à faire que ces pe­tites vexa­tions. Le pro­blème le plus grave, c’est la dé­pen­dance des mu­sul­mans fran­çais à l’égard du monde ara­bo-mu­sul­man, y com­pris de cer­tains de ses cou­rants les plus in­com­pa­tibles avec la vie eu­ro­péenne. L’ur­gence, c’est que l’is­lam de France soit gou­ver­né en France par des mu­sul­mans fran­çais.

Dans Si­tua­tion de la France, vous ex­pli­quez que les at­taques ter­ro­ristes de jan­vier exigent une sorte de mo­bi­li­sa­tion gé­né­rale. S'il y a ur­gence, se­lon vous, à pen­ser ce qui nous ar­rive, vous par­lez ex­pli­ci­te­ment de « guerre ». Mais contre qui sommes-nous en guerre ? Le ter­ro­risme, l'is­la­misme, l'is­lam ?

Ce n’est pas une ques­tion à la­quelle on ré­pond par un seul mot. Pour­quoi par­ler de guerre ? Nous voyons que l’ar­mée fran­çaise est au­jourd’hui en­ga­gée sur trois fronts, dans le Golfe, en Afrique de l’ouest et en France même, où les mi­li­taires pro­tègent des bâ­ti­ments sco­laires et re­li­gieux, les gares, etc. Le Pre­mier mi­nistre a évo­qué à plu­sieurs re­prises « l’en­ne­mi in­té­rieur ». Nous sommes donc pour le moins « sur le pied de guerre ». Cette guerre se dé­ve­loppe sur la ligne de ren­contre entre le monde ara­bo­mu­sul­man et l’eu­rope ou l’oc­ci­dent. Dans cette « ren­contre », je dis­tingue trois phé­no­mènes : le ter­ro­risme is­la­mique, l’im­mi­gra­tion mu­sul­mane et les pou­voirs nou­veaux des mo­nar­chies du Golfe.

N'est-ce pas une dis­tinc­tion un peu spé­cieuse, dès lors que cer­taines pé­tro­mo­nar­chies fi­nancent des mou­ve­ments fé­mi­nistes en même temps qu'elles en­cou­ragent l'is­la­mi­sa­tion de l'eu­rope…

Si une mos­quée sa­la­fiste fi­nan­cée par l’ar­gent du Golfe en­cou­rage des ter­ro­ristes, on a en ef­fet une conjonc­tion des trois com­po­santes. Mais celles-ci sont par ailleurs es­sen­tiel­le­ment dis­tinctes. Pas d’amal­game donc, nous en sommes d’ac­cord. Les in­jonc­tions à re­je­ter tout amal­game se­raient plus au­dibles ce­pen­dant, si elles ne ser­vaient trop sou­vent à en­tre­te­nir le dé­ni. Quelques se­maines après les at­ten­tats de jan­vier, le mi­nistre de l’in­té­rieur a ras­sem­blé les res­pon­sables mu­sul­mans pour un vaste tour d’ho­ri­zon sans que la ques­tion de la ra­di­ca­li­sa­tion des jeunes dans cer­taines mosquées soit seule­ment à l’ordre du jour. Pour­quoi ? Parce que ce n’était pas une « de­mande » des per­sonnes sol­li­ci­tées. On se doute qu’en re­vanche, l’is­la­mo­pho­bie était à l’ordre du jour. In­ter­viewé dans Le Fi­ga­ro, le nou­veau pré­sident du CFCM as­su­rait qu’il n’y avait au­cune ra­di­ca­li­sa­tion dans les mosquées, que de toute fa­çon ce n’était pas l’af­faire des or­ga­ni­sa­tions re­pré­sen­ta­tives mu­sul­manes mais celle de la po­lice.

Dans ces condi­tions, qu'est-ce qui est le plus dra­ma­tique : le dé­ni des au­to­ri­tés mu­sul­manes, ou la com­plai­sance de nos gou­ver­nants ?

Il est fort trou­blant en ef­fet que le mi­nistre de l’in­té­rieur, après les at­ten­tats de jan­vier, ait été in­ca­pable de dire aux re­pré­sen­tants de l’is­lam de France : « Écou­tez, nous al­lons par­ler de tous les pro­blèmes, y com­pris donc des pro­blèmes de ra­di­ca­li­sa­tion ! » Que, si peu de temps après les crimes de jan­vier, le mi­nistre de l’in­té­rieur n’ait pas eu l’au­to­ri­té d’im­po­ser seule­ment l’ordre du jour d’une telle réunion, c’est un des signes les plus in­quié­tants de la si­tua­tion po­li­tique de notre pays.

Ce­pen­dant, il y a un pa­ra­doxe dans votre livre. Votre diag­nos­tic est sans con­ces­sion, mais vos conclu­sions pra­tiques ex­ces­si­ve­ment mo­dé­rées. Vous dé­fen­dez en ef­fet des ac­com­mo­de­ments qui peuvent semb­ler par­fai­te­ment dé­rai­son­nables. Au fond, quelle est la dif­fé­rence entre ce « mul­ti­cul­tu­ra­lisme réa­liste » et la sou­mis­sion que dé­crit Houel­le­becq ?

Je ne prône pas le mul­ti­cul­tu­ra­lisme. Ce mo­dèle tend à faire de l’ins­ti­tu­tion po­li­tique une agence de co­ha­bi­ta­tion entre les dif­fé­rentes com­mu­nau­tés. Ce n’est pas du tout ma pers­pec­tive. Si je plaide pour la re­con­nais­sance de l’is­lam comme un fait so­cial, la pers­pec­tive est de l’en­traî­ner à par­ti­ci­per à un ras­sem­ble­ment ci­vique dans le cadre na­tio­nal.

Vous ad­met­trez que la dif­fé­rence est té­nue…

Elle est consi­dé­rable. Pro­po­ser dé­li­bé­ré­ment un com­pro­mis exi­geant et gé­né­reux est au contraire →

Jean-yves Le Drian et Ber­nard Ca­ze­neuve ren­contrent Da­lil Bou­ba­keur à la Grande Mos­quée de Pa­ris, 16 jan­vier 2015.

la meilleure ma­nière d’échap­per à la ten­dance que Houel­le­becq a si bien dé­crite. Sans ce­la, on ira très clai­re­ment vers la sou­mis­sion.

Consen­tir à cer­taines conces­sions en es­pé­rant li­mi­ter le chan­ge­ment de ci­vi­li­sa­tion, n'est-ce pas dé­jà une fa­çon d'ab­di­quer ?

Ah non ! Je crois en­core que les dé­ci­sions po­li­tiques res­tent l’élé­ment le plus dé­ter­mi­nant dans l’his­toire des hommes. Notre si­tua­tion ac­tuelle a été dé­ter­mi­née par une suc­ces­sion d’ab­sences de dé­ci­sion de­puis trente ou qua­rante ans. Nous de­vons nous dé­ci­der à dé­ci­der. Je sou­haite que nous fas­sions une place aux mu­sul­mans en tant que tels, mais comme par­tie de la na­tion fran­çaise, une na­tion qui pour­sui­vra son aven­ture dans l’es­pace eu­ro­péen ou oc­ci­den­tal sans se lais­ser en­cal­mi­ner dans le monde ara­bo-mu­sul­man. Gar­der notre in­dé­pen­dance po­li­tique et spi­ri­tuelle en fai­sant vrai­ment en­trer nos conci­toyens mu­sul­mans dans la chose com­mune, c’est une pers­pec­tive qui ne me pa­raît pas dé­fai­tiste.

Qu'est-ce que l'in­dé­pen­dance « spi­ri­tuelle » d'un pays laïque comme le nôtre ? Vous sou­te­nez l'idée que la France reste une na­tion chré­tienne. Or, l'am­bi­tion, peut-être naïve, du « ca­té­chisme ré­pu­bli­cain » est jus­te­ment de dé­fi­nir un bien com­mun en de­hors de toute trans­cen­dance.

Notre ré­gime a ôté à l’as­so­cia­tion re­li­gieuse tout pou­voir po­li­tique tout en ga­ran­tis­sant sa li­ber­té propre. La laï­ci­té a ou­vert à cha­cun la pos­si­bi­li­té de suivre un par­cours com­plet d’édu­ca­tion en­tiè­re­ment in­dé­pen­dant de toute ins­ti­tu­tion re­li­gieuse. Ce­pen­dant, cette re­con­fi­gu­ra­tion po­li­tique est ad­ve­nue dans un cadre na­tio­nal qui n’en a pas été es­sen­tiel­le­ment mo­di­fié. Une so­cié­té et une na­tion de marque chré­tienne et ca­tho­lique ont sim­ple­ment ré­or­ga­ni­sé leur dis­po­si­tif po­li­tique.

En somme, la France ne se­rait pas « sor­tie de la re­li­gion » en adop­tant la laï­ci­té ?

La laï­ci­té qui prend forme à la fin du xixe siècle et au dé­but du xxe n’est pas une neu­tra­li­sa­tion re­li­gieuse de la so­cié­té. C’est une ré­forme po­li­tique qui in­ter­vient, je le ré­pète, dans une na­tion de « marque chré­tienne ». Dans la Ré­pu­blique laïque, la com­po­sante re­li­gieuse chré­tienne était pré­sente à l’es­prit des élèves, en par­ti­cu­lier par la lit­té­ra­ture, qui leur ap­pre­nait à s’in­té­res­ser à la re­li­gion avec Pas­cal et à s’en mé­fier avec Vol­taire. Et in­ver­se­ment. Le pro­blème que nous ren­con­trons avec l’is­lam a peu à voir avec ce­lui que nous avons ré­so­lu avec la loi sur la laï­ci­té.

Il est vrai que l'is­lam s'ins­talle dans une France très lar­ge­ment ir­ré­li­gieuse.

Je crois que nous nous connais­sons très mal nous-mêmes. Et je ne crois pas que nous soyons au­tant sor­tis de la re­li­gion que nous le pen­sons. Notre in­sis­tance à le dire fi­nit par être sus­pecte. Peut-être fuyons-nous le fan­tôme, mais il nous pour­suit ! On parle beau­coup de re­li­gion dans notre so­cié­té dé­fi­ni­ti­ve­ment ir­ré­li­gieuse… Certes, de­puis Va­ti­can II, l’église a re­non­cé à être ce pôle au­to­ri­taire qui nous pres­sait : « Pen­sez à votre sa­lut ! » Et de­puis, nous avons re­pous­sé la ques­tion à la pé­ri­phé­rie de la conscience col­lec­tive. Au­jourd’hui, l’ir­rup­tion de l’is­lam et la re­com­po­si­tion du ju­daïsme nous obligent à nous de­man­der sé­rieu­se­ment où nous en sommes avec le chris­tia­nisme. Vou­lons-nous vrai­ment en fi­nir avec la forme de vie com­mune qui se cher­chait entre Pas­cal et Vol­taire ?

« L'ABAN­DON DES FÊTES RE­LI­GIEUSES CHRÉ­TIENNES COMME FÊTES COM­MUNES DE LA FRANCE SE­RAIT EX­TRA­OR­DI­NAI­RE­MENT DES­TRUC­TEUR. »

Et si cette vie com­mune ve­nait à dis­pa­raître, ce ne se­rait plus la France ?

Ef­fec­ti­ve­ment. Si nous tour­nons le dos à ces re­pères qui nous ont ac­com­pa­gnés de­puis tou­jours en somme, nous vi­vrons ailleurs que dans cet en­semble hu­main si pro­fon­dé­ment édu­qué, nour­ri, ir­ri­gué par la re­li­gion chré­tienne qu’est la France. Mais ce se­ra peut-être très bien, et même cer­tai­ne­ment for­mi­dable !

Vous avez l'air d'y croire ! (rires)

On peut es­ti­mer que notre vie com­mune n’est pas pen­sable ni vi­vable sans ces élé­ments d’orien­ta­tion que don­nait la ma­trice chré­tienne, certes très lar­ge­ment aban­don­née comme com­man­de­ment, mais dont nous avons tous be­soin comme cadre d’orien­ta­tion. Comme di­sait Pé­guy, le ca­tho­lique, c’est ce­lui qui a be­soin de pan­neaux de si­gna­li­sa­tion. Il ne les re­garde pas, mais il a be­soin de pan­neaux ! L’église ca­tho­lique four­nis­sait la si­gna­li­sa­tion de la vie com­mune eu­ro­péenne. Je ne ré­clame pas de re­tour à une forme au­to­ri­taire de pré­sence re­li­gieuse, mais sim­ple­ment la pré­ser­va­tion de ces élé­ments d’orien­ta­tion. Pre­nons l’exemple des fêtes re­li­gieuses. Il est clair que l’aban­don des fêtes re­li­gieuses chré­tiennes comme fêtes com­munes de la France se­rait ex­tra­or­di­nai­re­ment des­truc­teur.

On a le sen­ti­ment que les chré­tiens sont de plus en plus écartelés entre leur as­pi­ra­tion à in­car­ner l'iden­ti­té fran­çaise et la ten­ta­tion de de­ve­nir un groupe de pres­sion comme les autres. Or, vous ne pou­vez pas être à la fois la culture ma­jo­ri­taire et une re­li­gion mi­no­ri­taire !

Vous avez par­fai­te­ment rai­son. Ce qui dé­fi­nit l’église, c’est un double en­ve­lop­pe­ment : elle est en­ve­lop­pée par le corps po­li­tique et, d’une autre fa­çon, elle l’en­ve­loppe. C’est une si­tua­tion ex­trê­me­ment dif­fi­cile à maî­tri­ser pour les ca­tho­liques de ce pays. Je crois que les ca­tho­liques, tout en fai­sant res­pec­ter nor­ma­le­ment leurs droits, sans agres­si­vi­té ni zèle concur­ren­tiel, de­vraient s’adres­ser à la France non

« VOU­LONS-NOUS VRAI­MENT EN FI­NIR AVEC LA FORME DE VIE QUI SE CHER­CHAIT ENTRE PAS­CAL ET VOL­TAIRE ? »

pas comme une par­tie qui ré­clame quelque chose de ce pays, mais comme une com­po­sante de la France qui se sent res­pon­sable du tout. Le dé­fi, pour les ca­tho­liques, c’est d’abord de prendre la me­sure de cette res­pon­sa­bi­li­té, en­suite de l’exer­cer de fa­çon ju­di­cieuse.

Cer­tains ca­thos « com­mu­nau­taires » donnent plu­tôt l'im­pres­sion de vou­loir de­ve­nir des mu­sul­mans comme les autres. Quand les uns vou­draient ré­ta­blir le dé­lit de blas­phème, eux hurlent à la « ca­tho­pho­bie »…

Il y a en ef­fet une « ré­ac­tion » ca­tho­lique : on ré­agit au chan­ge­ment de si­tua­tion dé­ter­mi­né par l’ir­rup­tion de l’is­lam. L’église se dé­fend aus­si contre ce qu’elle res­sent comme un re­gain de la mi­li­tance laïque. En­core une fois, il faut sa­voir se dé­fendre, mais ce­la ne de­vrait pas être l’axe prin­ci­pal de la dé­marche de l’église et des chré­tiens.

En tout cas, l'as­pi­ra­tion à re­trou­ver ou à conser­ver quelque chose de la na­tion s'ex­prime bien au-de­là des ca­tho­liques.

Heu­reu­se­ment ! L’un des aban­dons les plus rui­neux pour notre pays, c’est ce­lui de notre langue. La classe di­ri­geante me­sure notre pro­grès à la pé­né­tra­tion de l’an­glais dans l’en­sei­gne­ment su­pé­rieur. Une ins­ti­tu­tion comme Sciences Po puise dé­sor­mais sa fier­té dans sa contri­bu­tion en ef­fet émi­nente au dé­sastre. Il y a au­jourd’hui une di­ver­gence po­li­tique ma­jeure entre les exi­gences de la consti­tu­tion d’une chose com­mune, dont la langue fran­çaise est une com­po­sante es­sen­tielle, et les pas­sions et pré­ju­gés de la classe di­ri­geante. Cette der­nière est qua­si una­nime dans le pro­jet de re­tran­cher de la sub­stance fran­çaise tout ce qui lais­se­rait à notre pays une phy­sio­no­mie dis­tincte dans l’hu­ma­ni­té mon­dia­li­sée. Au­cun re­dres­se­ment de l’édu­ca­tion dans ce pays ne se­ra pos­sible si nous ne re­trou­vons pas un cer­tain amour de la langue fran­çaise, et donc de l’aven­ture na­tio­nale. •

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