Mo­len­beek : le Wa­ter­loo de la gauche belge

Causeur - - SOMMAIRE N° 30 – DÉCEMBRE 2015 - Alain Des­texhe

La ré­gion de Bruxelles est peu­plée à 40 % d'im­mi­grés dont beau­coup ont ac­quis la na­tio­na­li­té belge. Sou­cieux de cap­ter cet élec­to­rat, les édiles so­cia­listes et éco­lo­gistes y or­ga­nisent le com­mu­nau­ta­risme, sub­ven­tionnent les sa­la­fistes et laissent se dé­ve­lop­per l'an­ti­sé­mi­tisme, le sexisme et l'ho­mo­pho­bie. Un sé­na­teur belge dé­crit la ge­nèse d'une pé­pi­nière ter­ro­riste.

Alain Des­texhe est sé­na­teur belge et ex-se­cré­taire gé­né­ral de Mé­de­cins sans fron­tières. Il est le co­au­teur avec Claude De­me­lenne de Lettre aux pro­gres­sistes qui flirtent avec l’is­lam ré­ac (Ce­ri­sier, 2009). Il tient une chro­nique ré­gu­lière, L’ac­tua­li­té vue de Bel­gique, sur Fi­ga­ro­vox.

En Bel­gique, la gauche ne s'est pas conten­tée, comme le think tank Ter­ra No­va en France, de concep­tua­li­ser la fi­gure de l'im­mi­gré, nou­veau pro­lé­taire ap­pe­lé à rem­pla­cer une classe ou­vrière dé­cli­nante. De­puis vingt ans, Bruxelles est de­ve­nue le la­bo­ra­toire du com­mu­nau­ta­risme eth­nique et re­li­gieux. Do­pée au cock­tail dé­ton­nant du mul­ti­cul­tu­ra­lisme et du dé­ni des réa­li­tés, la ca­pi­tale belge est éga­le­ment de­ve­nue celle de l'is­la­misme ra­di­cal en Eu­rope et une base ar­rière du ter­ro­risme dji­ha­diste. Le pro­blème est loin de se ré­su­mer à Mo­len­beek, au­jourd'hui sym­bole de toutes les dé­rives.

Com­ment en est-on ar­ri­vé là ? Im­mi­gra­tion in­con­trô­lée et com­mu­nau­ta­risme ont cau­sé un dé­ra­page. Pas un de ces pe­tits « dé­ra­pages » que les mé­dias belges au­tant que fran­çais aiment tra­quer avec jouis­sance. Plu­tôt une sor­tie de route fra­cas­sante et une col­li­sion de va­leurs avec des consé­quences fu­nestes. Rap­por­tée à la taille de sa po­pu­la­tion, la Bel­gique est le pays qui four­nit le plus de dji­ha­distes à la Syrie et à… l'eu­rope. Pour­quoi ? Le monde po­li­tique belge pré­fère évi­ter de se po­ser la ques­tion.

Im­mi­gra­tion in­con­trô­lée…

Ten­tons une ex­pli­ca­tion. L'im­mi­gra­tion mas­sive et in­con­trô­lée est une pre­mière ré­ponse. De­puis les an­nées 2000, la Bel­gique, et Bruxelles en par­ti­cu­lier, a connu un choc mi­gra­toire, pu­di­que­ment qua­li­fié de « dé­mo­gra­phique ». En douze ans, plus d'un mil­lion de per­sonnes ont im­mi­gré dans un pays d'à peine dix mil­lions d'ha­bi­tants1. Sur cette pé­riode, en pour­cen­tage, le solde mi­gra­toire est quatre fois plus im­por­tant que ce­lui de la France et de l'al­le­magne, et dé­passe ce­lui des pays tra­di­tion­nels d'im­mi­gra­tion comme les États-unis ou le Ca­na­da. Re­grou­pe­ment fa­mi­lial (50 % de l'im­mi­gra­tion !), ma­riages blancs, ré­gu­la­ri­sa­tions des clan­des­tins, gé­né­ro­si­té du sys­tème so­cial, ac­qui­si­tion de la na­tio­na­li­té fa­ci­li­tée jus­qu'à l'ab­surde (une simple preuve de ré­si­dence suf­fit pour de­ve­nir belge), toutes les po­li­tiques pu­bliques se ren­forcent mu­tuel­le­ment pour trans­for­mer la po­pu­la­tion et la phy­sio­no­mie des villes du royaume. Au­cun dé­bat pu­blic n'ac­com­pagne cette évo­lu­tion ma­jeure2.

… et com­mu­nau­ta­risme.

S'y ajoute une marche for­cée vers le com­mu­nau­ta­risme. Au pays de Ma­gritte, point de po­li­tique d'in­té­gra­tion. Le terme même est contes­té, la gauche lui pré­fé­rant ce­lui d'« in­clu­sion so­ciale », qui a l'avan­tage de trans­fé­rer l'obli­ga­tion d'in­té­gra­tion du migrant vers la so­cié­té d'ac­cueil.

Le pro­blème cultu­rel que consti­tue l'ar­ri­vée mas­sive de po­pu­la­tions mu­sul­manes, sur­tout ma­ro­caines et turques, a été nié. Sans pro­blème, il ne peut y avoir de so­lu­tion. L'in­té­gra­tion était cen­sée se faire na­tu­rel­le­ment grâce au mi­racle du bras­sage mul­ti­cul­tu­rel. Il suf­fi­sait de l'en­cou­ra­ger par des fonds pu­blics et en mu­se­lant, par l'ac­cu­sa­tion d'is­la­mo­pho­bie ou de ra­cisme, le té­mé­raire qui ose­rait le contes­ter. À Mo­len­beek, ces po­li­tiques ont été pous­sées au pa­roxysme par les édiles lo­caux. Vi­sites dans les mosquées, sub­ven­tions ver­sées à des as­so­cia­tions mu­sul­manes, mise à dis­po­si­tion des lo­caux pu­blics pour des écoles co­ra­niques, grands frères trans­for­més en agents com­mu­naux, clien­té­lisme, can­di­dats aux élec­tions proches des mosquées, →

par­ti­ci­pa­tion aux fêtes mu­sul­manes (mais ja­mais à celles ca­tho­liques) ain­si qu'à des dé­fi­lés an­ti-is­raé­liens où l'on scande des slo­gans an­ti­sé­mites, sans ja­mais les condam­ner.

Un cli­mat de to­lé­rance s'y est ins­tau­ré, par rap­port aux in­frac­tions à la loi, à la mul­ti­pli­ca­tion des mosquées (une cin­quan­taine à Mo­len­beek pour 100 000 ha­bi­tants), aux dis­cours sa­la­fistes et ex­tré­mistes. Cer­tains quar­tiers sont de­ve­nus peu à peu des zones de non-droit. De to­lé­rance en re­non­ce­ments, un ter­reau fa­vo­rable au dé­ve­lop­pe­ment de l'is­la­misme ra­di­cal puis aux ap­pren­tis ter­ro­ristes s'est pro­gres­si­ve­ment créé.

Sexisme, ho­mo­pho­bie, an­ti­sé­mi­tisme

En­core ne s'agit-il que de la par­tie émer­gée de l'ice­berg. Sous le ra­dar de la presse et du monde po­li­tique, ce sont les va­leurs dé­mo­cra­tiques qui souffrent en si­lence dans ces quar­tiers. La li­ber­té élé­men­taire d'al­ler et ve­nir en por­tant une te­nue de son choix n'existe plus, sauf si, comme plus de la moi­tié des femmes, on porte le voile. La li­ber­té d'ex­po­ser des oeuvres de nus est in­con­ce­vable. Celle d'ex­pri­mer une opi­nion dis­so­nante de la ma­jo­ri­té so­cio­lo­gique non plus.

Sexisme et ho­mo­pho­bie sont bien pré­sents. Un an­ti­sé­mi­tisme vi­ru­lent, gé­né­ra­li­sé mais nié, sé­vit dans ces quar­tiers. Les pro­fes­seurs iden­ti­fiés comme juifs ont dû par­tir. En 2013, l'école juive Maï­mo­nide a dé­ci­dé de quit­ter An­der­lecht, la ville du cé­lèbre club de football voi­sine de Mo­len­beek. Le mo­nu­ment aux dé­por­tés juifs qui s'y trouve doit être pro­té­gé sous peine d'être van­da­li­sé. Ré­cem­ment, les écoles pu­bliques de la ville de Bruxelles3 sont de­ve­nues ju­den­rein4, le der­nier en­fant juif ayant quit­té ces écoles, à la suite des in­ti­mi­da­tions de ses « ca­ma­rades » mu­sul­mans. L'his­toire de la Shoah n'y est plus en­sei­gnée. Un dé­pu­té so­cia­liste de Mo­len­beek a même pu trai­ter l'ex­pert en ter­ro­risme Claude Mo­ni­quet de « cra­pule sio­niste » sans en­cou­rir la moindre sanc­tion. Ce­rise sur le gâ­teau, le PS lo­cal a pro­duit il y a deux ans une ca­ri­ca­ture an­ti­sé­mite sur une af­fiche in­vi­tant à un dé­bat. Le dé­ca­lage entre les dis­cours of­fi­ciels lors des com­mé­mo­ra­tions de la Shoah – at­tri­buant l'an­ti­sé­mi­tisme contem­po­rain à l'ex­trême droite – et la réa­li­té de son contexte mu­sul­man dans les quar­tiers de­vient abys­sal.

Outre cet an­ti­sé­mi­tisme presque iden­ti­taire, l'échec de l'in­té­gra­tion a créé le com­mu­nau­ta­risme qui lui-même a fa­vo­ri­sé le dé­ve­lop­pe­ment de cou­rants ra­di­caux et fon­da­men­ta­listes qui ont, par­fois, som­bré dans la vio­lence.

La gauche com­plai­sante et aveugle

En Wal­lo­nie et à Bruxelles, contrai­re­ment à la Flandre, le monde po­li­tique belge fran­co­phone est do­mi­né par la gauche. Le Par­ti so­cia­liste, le cdh – Centre dé­mo­crate hu­ma­niste (sic), d'ins­pi­ra­tion so­ciale-chré­tienne – et les éco­lo­gistes (Éco­lo) sont, en­semble, lar­ge­ment ma­jo­ri­taires. Pour cap­ter ce nou­veau vote im­mi­gré – 40 % en­vi­ron de la po­pu­la­tion bruxel­loise est dé­sor­mais mu­sul­mane –, ils se sont lan­cés dans une sur­en­chère per­ma­nente. Éco­lo est ain­si de­ve­nu le cham­pion des « ac­com­mo­de­ments rai­son­nables », sur le mo­dèle ca­na­dien, is­su de la Com­mis­sion Bou­chard-tay­lor5. Le PS compte au­jourd'hui une ma­jo­ri­té d'élus d'ori­gine étran­gère, dont l'élec­tion dé­pend sou­vent d'un vote ex­clu­si­ve­ment com­mu­nau­taire. On trouve dé­sor­mais des tracts élec­to­raux ré­di­gés en turc, our­dou, arabe… Des can­di­dats uti­lisent la liste des élec­teurs pour ne ci­bler que les Turcs, Con­go­lais, Pa­kis­ta­nais ou autres.

Pre­mière femme voi­lée dans un par­le­ment en Eu­rope

En 2009, le cdh, le par­ti dé­mo­crate-ch­ré­tien, fit élire la pre­mière femme voi­lée dans un Par­le­ment eu­ro­péen. La dé­pu­tée belge Ma­hi­nur Öz­de­mir, proche du pré­sident turc Er­do­gan, a ain­si joué un rôle im­por­tant pour faire ré­gres­ser le sta­tut des femmes en Tur­quie. Après tout, si le voile est au­to­ri­sé au Par­le­ment belge, pour­quoi ne pas l'au­to­ri­ser en Tur­quie où, sui­vant la ligne d'atatürk, il était in­ter­dit ? Long­temps, la mi­nistre de l'in­té­rieur de ce par­ti a trai­té les dé­parts de jeunes Belges en Syrie sous un angle hu­ma­ni­taire, les pré­sen­tant comme des vic­times de la so­cié­té plu­tôt que comme de dan­ge­reux ter­ro­ristes. Elle a été jus­qu'à fa­ci­li­ter le re­tour de Syrie d'une femme en­ceinte de son com­pa­gnon dji­ha­diste, afin qu'elle puisse « ac­cou­cher en Bel­gique dans de bonnes condi­tions ». Au­jourd'hui mi­nistre de l'en­sei­gne­ment, elle ferme les yeux sur le non-res­pect des obli­ga­tions sco­laires dans les écoles de ces quar­tiers : l'ab­sence des filles aux cours de sport, les dif­fi­cul­tés d'en­sei­gner cer­taines ma­tières telles que la bio­lo­gie (Dar­win), le fran­çais (Vol­taire) ou l'his­toire de l'art (ca­chez ces nus in­dé­cents !).

Mul­ti­cul­tu­ra­lisme

La res­pon­sa­bi­li­té de la gauche dans cette des­cente aux en­fers est écra­sante, mais elle l'a fait dans un cli­mat mé­dia­tique et in­tel­lec­tuel, fa­vo­rable et com­plai­sant. Les quelques uni­ver­si­taires qui tra­vaillent sur ces ques­tions sont da­van-

tage des militants du mul­ti­cul­tu­ra­lisme que des cher­cheurs ri­gou­reux. Se­lon eux, « la Wal­lo­nie et Bruxelles sont vouées à être di­ver­si­fiées tant cultu­rel­le­ment que sur le plan des iden­ti­fi­ca­tions col­lec­tives ». Il y a donc lieu de re­con­naître ces nou­velles iden­ti­tés et « le fait com­mu­nau­taire » : « C’est la rai­son pour la­quelle nous pré­fé­rons par­ler de ci­toyen­ne­té mul­ti­cul­tu­relle plu­tôt qu’in­ter­cul­tu­relle. » Une évo­lu­tion dont pour­tant la ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion ne veut à au­cun prix, mais elle n'a pas vrai­ment voix au cha­pitre.

Mé­dias, in­tel­lec­tuels, po­li­tiques ont culti­vé le mythe du vivre-en­semble et de Bruxelles comme mo­dèle de di­ver­si­té mul­ti­cul­tu­relle. Par adhé­sion à un concept où il fal­lait à chaque in­ci­dent « évi­ter de je­ter de l’huile sur le feu », les pro­blèmes ont été mi­ni­mi­sés, voire niés6. L'im­mi­gra­tion de masse cou­plée à l'ab­sence de po­li­tique d'im­mi­gra­tion dans un contexte de mon­tée en puis­sance de l'is­la­misme s'est trans­for­mée en poi­son mor­tel.

Un État faible

Il faut ajou­ter à ces fac­teurs le mor­cel­le­ment des com­pé­tences et même le dé­li­te­ment de l'état belge, ain­si que la pré­sence de coa­li­tions po­li­tiques dif­fé­rentes aux nom­breux ni­veaux de pou­voir qui empêchent de me­ner une po­li­tique co­hé­rente contre le ra­di­ca­lisme. L'im­mi­gra­tion est ain­si une com­pé­tence fé­dé­rale, tan­dis que l'in­té­gra­tion re­lève des Ré­gions et l'en­sei­gne­ment des Com­mu­nau­tés7 !

Du cô­té fran­co­phone du pays, le sys­tème éducatif est en­core plus si­nis­tré qu'en France. Des di­zaines de mil­liers de jeunes, sur­tout is­sus de l'im­mi­gra­tion, vé­gètent dans des « classes pou­belles » sans pers­pec­tive d'ob­te­nir un di­plôme va­lo­ri­sé sur le mar­ché de l'emploi. Dans cer­tains quar­tiers, le chô­mage des jeunes at­teint 40 %. Si sou­vent in­vo­quée, l'ex­pli­ca­tion so­ciale du ra­di­ca­lisme – l'arbre qui cache la fo­rêt de la di­men­sion po­li­ti­co­re­li­gieuse de l'is­la­misme ra­di­cal – ne tient ce­pen­dant pas quand on ana­lyse le par­cours de la ma­jo­ri­té des dji­ha­distes.

Avant de cé­der aux charmes du com­mu­nau­ta­risme prô­né par Ter­ra No­va ou d'autres, la France fe­rait bien d'ana­ly­ser de près le « mo­dèle bruxel­lois », long­temps pré­sen­té comme une réus­site au prix d'une fable digne d'or­well. Ou plu­tôt d'une farce qui se ter­mine en tra­gé­die. • 1. La po­pu­la­tion de Mo­len­beek a aug­men­té de 30 % en quinze ans, dû en grande par­tie à une im­mi­gra­tion en pro­ve­nance du Magh­reb. 2. En 2014, le gou­ver­ne­ment de centre droit dont, pour la pre­mière fois de­puis vingt ans, les so­cia­listes in­versent la ten­dance, avant que la crise des ré­fu­giés ne re­mette en cause ce tour­nant. 3. La Ré­gion de Bruxelles-ca­pi­tale est com­po­sée de 19 com­munes dont la ville de Bruxelles, mais aus­si Mo­len­beek, An­der­lecht, Schaer­beek et Saint-josse où les pro­blèmes de com­mu­nau­ta­risme sont les plus ai­gus. Contrai­re­ment à la France, les quar­tiers dif­fi­ciles ne sont pas si­tués dans les ban­lieues mais au coeur des grandes villes. Il en va de même à An­vers, Liège, Ver­viers, Charleroi, etc. 4. Sans juifs. 5. La Com­mis­sion Bou­chard-tay­lor a été créée le 8 fé­vrier 2007 par le Pre­mier mi­nistre du Qué­bec. 6. Pour ne pas être sys­té­ma­ti­que­ment écar­té du pou­voir, le par­ti li­bé­ral de centre droit au­quel j’ap­par­tiens n’a pas tou­jours non plus dé­non­cé as­sez haut et fort les dé­rives com­mu­nau­ta­ristes. 7. Les Ré­gions ont des com­pé­tences liées au ter­ri­toire (trans­ports, éco­no­mie, emploi) et les Com­mu­nau­tés sont liées aux per­sonnes (en­sei­gne­ment, culture, jeunesse). Le sys­tème ins­ti­tu­tion­nel belge est par­ti­cu­liè­re­ment com­pli­qué.

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