Cé­line Pi­na : « Face à l'is­la­misme, l'ap­pa­reil du PS est dans le dé­ni »

Causeur - - Sommaire N° 28 – Octobre 2015 - Pro­pos recueillis par Pas­cal Bo­ries et Daoud Bou­ghe­za­la

Sor­tie de l'ombre à l'oc­ca­sion du Sa­lon sa­la­fiste de Pon­toise, l'élue so­cia­liste du Val-d'oise dé­nonce la lâ­che­té clien­té­liste de son par­ti, qui fait le lit du fon­da­men­ta­lisme.

Cau­seur. On vous a en­ten­due pous­ser un coup de gueule à la té­lé­vi­sion pen­dant la te­nue du « Sa­lon mu­sul­man du Val-d'oise » les 19 et 20 sep­tembre. Si cet évé­ne­ment ras­sem­blait ef­fec­ti­ve­ment des pré­di­ca­teurs sa­la­fistes peu connus pour leur en­ga­ge­ment fé­mi­niste, ils n'ap­pe­laient pas non plus leurs ouailles à battre leurs femmes, comme l'ont pré­ten­du les Fe­men…

Cé­line Pi­na. Au dé­part, mon at­ten­tion a été at­ti­rée par des fé­mi­nistes comme Yael Mel­lul ou Ca­the­rine Mo­reau qui m’ont dit : « Re­garde, ça se passe à cô­té de chez toi. » J’ai donc pris la liste des in­ter­ve­nants et fait des re­cherches sur in­ter­net. C’est ain­si que j’ai dé­cou­vert le conte­nu de leur pro­pa­gande. On sa­vait que, lors du sa­lon, ils se­raient pru­dents, la pré­fec­ture ayant aver­ti qu’elle en­re­gis­trait tout, mais les vi­déos en­re­gis­trées lors d’un sa­lon pré­cé­dent sont élo­quentes.

Concrè­te­ment, qu'avez-vous en­ten­du ?

Je vais vous ci­ter ce qu’il y a de plus cho­quant : « La femme qui sort non voi­lée, qui se par­fume, est une for­ni­ca­trice. » Ou l’apo­lo­gie du viol conju­gal : « Une femme qui se re­fuse à son homme est mau­dite. » Plus glo­ba­le­ment, ces prê­cheurs en­tendent construire toute une so­cié­té de contrainte­s. Il n’y a au­cune di­men­sion spi­ri­tuelle, mais uni­que­ment des in­ter­dits et des obli­ga­tions qui s’abattent sur­tout sur la femme. Dans ce sa­lon, les ré­fé­rents is­la­miques tiennent un dis­cours ca­ri­ca­tu­ral, sen­ti­men­ta­lo-gluant, ils parlent à des adultes comme s’ils avaient 12 ans. Ce­la donne : « Un père qui élève sa fille de longues an­nées, il l’aime ; c’est son père, il la pro­tège. S’il la donne à un autre homme et que ce­lui-ci la mal­traite, le père se­ra le dé­fen­seur de sa fille. » Ré­sul­tat : 1. la mère est éva­cuée ; 2. la fille n’a pas son mot à dire puis­qu’elle est « of­ferte » ; 3. on est dans un uni­vers sans loi où tout pro­cède du père… On paie cher les aber­ra­tions pro­pa­gées par ces faux guides qui semblent très mal connaître leur re­li­gion.

Vous al­lez nous dire que ça n'a rien à voir avec l'is­lam ?

L’is­lam n’est pas mon su­jet. Je ne suis pas une spé­cia­liste et quand bien même le Co­ran di­rait que la femme doit être sou­mise à l’homme, je dé­fen­drais l’opi­nion in­verse. Après les at­ten­tats de Char­lie et de l’hy­per Ca­cher, le peu de suites de la mo­bi­li­sa­tion du 11 jan­vier a eu ten­dance à me faire bas­cu­ler dans une co­lère que je ne contrô­lais plus. Mais j’es­saie d’être bien­veillante et j’ai beau­coup lu, no­tam­ment Ab­den­nour Bi­dar. Alors que je suis athée, ce pen­seur sou­fi a ral­lu­mé ma flamme in­té­rieure. Il ra­conte que l’homme n’est pas l’es­clave de Dieu, mais que la meilleure fa­çon d’ex­pri­mer la part de di­vin chez l’homme, c’est au contraire de re­de­ve­nir créa­teur en fon­dant un monde com­mun. → Cé­line Pi­na est conseillèr­e ré­gio­nale d'île-de-france, élue dans le Val-d'oise. Non re­con­duite en tant que can­di­date aux pro­chaines élec­tions, elle s'est vue me­na­cée d'ex­clu­sion du PS en rai­son de ses prises de po­si­tion an­ti-is­la­mistes.

« J'AI CHOI­SI DE NE PLUS TAIRE LES CHOSES QUE J'AVAIS DU MAL À AC­CEP­TER. »

Juste après les at­ten­tats de jan­vier, qui ont pour le moins ébré­ché notre « monde com­mun », vous avez pu­blié une tri­bune dans le Huf­fing­ton Post où vous écri­viez no­tam­ment : « Ni amal­game ni dé­ni. » Sur le ter­rain, quelles en­torses à la laï­ci­té et aux va­leurs ré­pu­bli­caines avez-vous consta­tées ?

En ban­lieue, je n’ai pas vu de bar­bus éche­ve­lés qui crient sur les femmes en leur met­tant un ca­pu­chon sur la tête comme un bou­chon sur un sty­lo mais, pen­dant les mu­ni­ci­pales, j’ai ob­ser­vé des phé­no­mènes bien plus in­si­dieux. Ce­la se passe tou­jours de la même ma­nière. Une as­so­cia­tion se crée. Elle veut ins­tal­ler une mos­quée et va de­man­der un bail em­phy­téo­tique au pou­voir po­li­tique. Le but du jeu, c’est de pri­va­ti­ser la re­la­tion aux au­to­ri­tés pu­bliques, et l’angle cultuel est le bon, car les po­li­tiques l’iden­ti­fient comme un lien d’ap­par­te­nance qui fixe une par­tie de la com­mu­nau­té. Ar­rivent alors des sol­li­ci­ta­tions très ré­gu­lières, pour mon­trer qu’un lien s’est créé entre les di­ri­geants de l’as­so­cia­tion et le pou­voir po­li­tique. Les as­so­cia­tions ins­tru­men­ta­lisent en­suite ce lien pour dire à ceux qu’elles en­tendent do­mi­ner : « Si tu veux des in­for­ma­tions, voire des passe-droits, passe par moi, j’ai des contacts. » Une fois l’ac­cord de prin­cipe ob­te­nu, reste à trou­ver l’em­pla­ce­ment de la fu­ture mos­quée. Ce­la de­vient une ques­tion de pres­tige, donc d’af­fir­ma­tion de son pou­voir. L’idéal étant que la mos­quée se trouve à proxi­mi­té d’un col­lège ou d’un ly­cée pu­blics.

Jusque-là, rien de cho­quant, l'exer­cice de la li­ber­té de culte est un prin­cipe consti­tu­tion­nel…

Le pro­blème, c’est de pla­cer deux sa­voirs dif­fé­rents – la mos­quée et le ly­cée – au même ni­veau. Plus une as­so­cia­tion par­vient à ob­te­nir un ter­rain cen­tral, plus elle montre qu’elle a l’oreille des po­li­tiques et plus ce­la ren­force sa main­mise sur la com­mu­nau­té. Dans un se­cond temps, d’autres as­so­cia­tions se créent, en gé­né­ral dans le champ de la ci­toyen­ne­té ou de l’aide à la réus­site sco­laire. Ces struc­tures ont tou­jours deux vi­sages. D’un cô­té, on voit des gens très sages avec les­quels on ne peut pas être en conflit. De l’autre, des as­so­cia­tifs plus jeunes et bien propres sur eux qui tiennent un dis­cours très ca­li­bré, confon­dant la sphère pu­blique et la sphère pri­vée. Ils s’adressent à leurs « soeurs » et à leurs « frères » afin d’es­sayer de contrô­ler tous les as­pects de leur vie, évi­dem­ment « pour leur bien ».

Ne sous-es­ti­mez-vous pas le libre ar­bitre des ha­bi­tants de ban­lieue face aux pro­pa­gan­distes is­la­mistes ?

Si la pro­pa­gande is­la­miste marche, c’est parce qu’elle se dé­ve­loppe sur un dé­sert spi­ri­tuel à peu près to­tal. Et je ne parle pas for­cé­ment de re­li­gion, car le po­li­tique a aus­si une di­men­sion spi­ri­tuelle. Or, au­jourd’hui, les gens déses­pèrent des po­li­tiques, no­tam­ment parce qu’ils ont l’im­pres­sion que leurs in­éga­li­tés de nais­sance se trans­forment iné­luc­ta­ble­ment en in­éga­li­tés de des­tin. Le si­lence des po­li­tiques face à l’is­la­misme pèse aus­si, car une opi­nion po­li­tique qui n’est pas com­bat­tue est une opi­nion lé­gi­ti­mée.

Non seule­ment cette mou­vance n'est sans doute pas as­sez com­bat­tue, mais une grande par­tie de la gauche s'ap­puie sur un dis­cours « an­tiis­la­mo­phobe » pour en­gran­ger des voix. Fran­çois Hol­lande a par exemple été élu avec 90 % des suf­frages chez les Fran­çais mu­sul­mans…

Oui, la stra­té­gie de Ter­ra No­va a mar­ché1. Mais ce deal po­li­tique ne sur­vi­vra plus très long­temps parce que, au­jourd’hui, les militants iden­ti­taires et re­li­gieux pour­suivent leurs propres ob­jec­tifs et sont avant tout au ser­vice de leur com­bat. Or, sur mon ter­ri­toire, si cer­tains élus font de la po­li­tique no­ble­ment, d’autres font en­core du Ter­ra No­va, à droite comme à gauche. Cette stra­té­gie est d’abord le ré­sul­tat d’une dé­ser­tion idéo­lo­gique : quand les po­li­tiques n’ont plus rien à dire, et ne savent plus quels prin­cipes ils doivent dé­fendre, ils se mettent à ré­pondre à la « de­mande ». Et ils com­mencent à vendre la ci­toyen­ne­té à la dé­coupe. Il faut être vi­gi­lant parce que le monde dans le­quel j’ai gran­di n’est plus une évi­dence.

Que vou­lez-vous dire ?

Plus jeune, je vi­vais dans l’illu­sion hé­gé­lienne qu’on al­lait avan­cer vers plus de dé­mo­cra­tie et d’éga­li­té, comme le sou­te­nait La Fin de l’his­toire de Fu­kuya­ma. Puis il y a eu l’af­faire Me­rah, avec le meurtre de la pe­tite fille, en 2012. Ce jour-là, mon monde s’est ef­fon­dré. De la même ma­nière, je croyais im­pos­sible qu’on dé­ca­pite quel­qu’un en France, et j’étais per­sua­dée que l’éga­li­té homme-femme était un ac­quis qu’il fal­lait seule­ment amé­lio­rer. Je ne pen­sais pas qu’elle pou­vait être at­ta­quée aus­si vio­lem­ment sans que per­sonne ré­agisse.

On ai­me­rait voir plus de ma­ni­fes­ta­tions de mu­sul­mans contre l'is­la­misme, où l'on scan­de­rait « Pas en mon nom ». Avez-vous re­çu des mes­sages de sou­tien de la part de mu­sul­mans ?

Oui, beau­coup. Des hommes et des femmes mu­sul­mans me disent : « Nous, on n’est pas comme ça. Ces dis­cours­là, nous, on ne les va­lide pas. » J’ai dit pu­bli­que­ment que la re­li­gion était une af­faire pri­vée et que les lois de la Ré­pu­blique pas­saient avant les in­ter­dits et les pré­ceptes re­li­gieux. C’est une phrase qui pou­vait heur­ter. Or, c’est pré­ci­sé­ment à ce­la que des ci­toyens d’ori­gine mu­sul­mane ré­agissent po­si­ti­ve­ment.

Fait re­mar­quable, nous n'avons pas en­ten­du une seule fois les mots « Front na­tio­nal » de­puis le dé­but de cet en­tre­tien alors qu'en gé­né­ral, sur­tout chez les élus de gauche, on a droit au sem­pi­ter­nel : « Sur­tout, je ne veux pas faire le jeu du FN… »

Je vais vous dé­ce­voir, je me crois aus­si ca­ri­ca­tu­rale que mes pe­tits ca­ma­rades. Comme les is­la­mistes, Ma­rine Le Pen est per­pé­tuel­le­ment dans le double dis­cours. Elle a beau maî­tri­ser sa pa­role de fa­çon im­pec­cable sur cer­tains thèmes, je la crois in­sin­cère. Mais je ne sup­porte pas qu’on fasse taire tout le monde en di­sant : « On ne va pas faire le jeu du Front na­tio­nal. » Car ce qui fait le jeu du FN, c’est jus­te­ment l’au­to­cen­sure et l’ab­sence de dis­cours po­li­tique.

Comme Alain Finkielkra­ut, vous pen­sez que la classe po­li­tique « fait le ca­deau du réel au FN »…

On passe son temps à dire qu’on ne veut pas faire le jeu du FN, or il ne cesse de mon­ter. Beau­coup d’in­tel­lec­tuels portent ce com­bat mieux que moi, comme Ab­den­nour Bi­dar, Mo­ha­med Si­faoui, Ca­ro­line Fou­rest, Mi­chel On­fray, ou en­core Ch­ris­tophe Guilluy et Laurent Bou­vet qui ont ré­flé­chi sur l’in­sé­cu­ri­té cultu­relle. À un mo­ment don­né, il va fal­loir tra­vailler en­semble. Si nous vou­lons vrai­ment nous battre, ar­rê­tons d’exi­ger des cer­ti­fi­cats de vir­gi­ni­té en nous de­man­dant de­puis com­bien de temps un­tel ou un­tel mène ce com­bat. Le­vons le nez du gui­don et es­sayons de chan­ger !

Com­ment ?

À ma pe­tite échelle, j’ai choi­si de ne plus taire les choses que j’avais dé­jà du mal à ac­cep­ter. L’ap­pa­reil du Par­ti so­cia­liste est dans le dé­ni, comme j’ai pu l’être dans le pas­sé. Mais, quand on a le sen­ti­ment que le monde s’ef­fondre, on ne danse pas au-des­sus du vol­can, en es­pé­rant ef­fa­cer la réa­li­té. On prend ses ou­tils et on re­cons­truit. Et le verbe est la pre­mière arme des po­li­tiques et des ci­toyens. Re­pre­nons la pa­role : c’est de nos si­lences que les is­la­mistes tirent leur pou­voir. • 1. Pen­dant la der­nière cam­pagne pré­si­den­tielle, la fon­da­tion Ter­ra No­va, proche du PS, pro­po­sa la mar­tin­gale sui­vante pour ga­ran­tir la vic­toire de la gauche : aban­don­ner le vote po­pu­laire, dé­sor­mais ac­quis au Front na­tio­nal, au pro­fit d'une alliance entre bo­bos et en­fants d'im­mi­grés.

Ab­den­nour Bi­dar.

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