L'his­toire avec une grande hache

Causeur - - Sommaire N° 28 – Octobre 2015 - Be­noît Rays­ki

Avec la bé­né­dic­tion de Na­jat Val­laud-bel­ka­cem, un co­mi­té de profs de gauche fa­na­tiques veut ré­écrire une « his­toire des Frances » pour faire rê­ver « Mo­ha­med et Ma­ma­dou ». Gro­tesque, et dan­ge­reux…

LES HIS­TO­RIENS CRÉTINS ONT LEURS BÊTES NOIRES, ET PAS SEULE­MENT FINKIELKRA­UT, NO­RA ET GAU­CHET.

Il y a l’his­toire de France. C’est ba­nal, vieillot et ma­ni­fes­te­ment ré­ac­tion­naire. Il y a l’his­toire « des Frances ». Elle est plu­rielle (c’est tel­le­ment plus gla­mour que le sin­gu­lier), mo­derne et pro­gres­siste. Rue de Gre­nelle, chez Na­jat Val­laud-bel­ka­cem, on a fait le choix de la se­conde en mo­di­fiant les pro­grammes sco­laires pour que l’afrique et l’is­lam y trouvent la place qui est cen­sée leur re­ve­nir. Dans cette tâche pro­mé­théenne – oui, pro­mé­théenne car il faut avoir du cou­rage pour dé­fier Ver­cin­gé­to­rix, Louis XIV et Na­po­léon –, la mi­nistre a re­çu le pré­cieux ren­fort du Co­mi­té de vi­gi­lance face aux usages pu­blics de l’his­toire (ouf !), le CVUH. Cet or­ga­nisme mé­ri­tant re­groupe des pro­fes­seurs d’his­toire qui consacrent leurs loi­sirs – fort nom­breux – à cou­per tout ce qui dé­passe. Et, se­lon la belle for­mule de Pe­rec, ils écrivent l’his­toire avec une grande hache. Bû­che­rons in­fa­ti­gables, ils coupent les chênes et les pla­tanes. Et à leur place plantent des pal­miers et des bao­babs pour­tant ré­tifs à nos cli­mats tem­pé­rés.

Pour dé­boi­ser ils n’ont pas leur pa­reil. Du pas­sé ils veulent faire table rase. Plus sim­ple­ment, c’est de la France qu’ils veulent faire table rase. La production édi­to­riale du CVUH offre un mé­lange de gro­tesque et de bur­lesque sans que l’on sache le­quel des deux l’em­porte sur l’autre. Une chose est cer­taine : ces his­to­riens-là ont beau­coup à voir avec les La­pins crétins. Vous sa­vez, ces pe­tites bêtes af­fu­blées d’une ven­touse à dé­bou­cher les chiottes, vi­cieuses et stu­pides, qui poussent des « waaah ! » dès que l’adrénaline monte en elles. Les his­to­riens du CVUH font « waaah ! » chaque fois que l’un des leurs se fend d’un texte sur les somp­tuo­si­tés des em­pires afri­cains du Moyen Âge. Des his­to­riens crétins donc…

Une his­toire de France « hé­roï­sante et eth­no­cen­trée »?

« Waaah ! » aus­si quand une ex­po­si­tion à l’ins­ti­tut du monde arabe dé­voile les ara­besques lu­mi­neuses des Mille et Une Nuits sans trop s’ap­pe­san­tir sur les mé­thodes em­ployées pour four­nir aux émirs arabes des es­claves sexuelles. Même bruit ex­ta­tique après la « cou­ra­geuse » ré­forme des pro­grammes d’his­toire en­ga­gée par Na­jat Val­laud-bel­ka­cem.

Mais c’est quand cette der­nière pié­tine Finkielkra­ut, No­ra et Gau­chet, peu convain­cus de la né­ces­si­té de touiller un peu d’afrique et d’is­lam dans notre mar­mite na­tio­nale, que l’ex­tase est à son comble. Des « pseu­do-in­tel­lec­tuels », lâche-t-elle. Et là c’est le bon­heur pour les in­qui­si­teurs du CVUH. Des géants sont en­fin ra­pe­tis­sés, rac­cour­cis (à la hache comme l’his­toire), ce qui les met au ni­veau des his­to­riens crétins.

Les his­to­riens crétins ont leurs bêtes noires, et pas seule­ment Finkielkra­ut, No­ra et Gau­chet dé­jà ci­tés. An­dré Kas­pi fi­gure en bonne place sur le « mur des cons » qu’ils ont éri­gé de­puis long­temps, bat­tant par an­té­rio­ri­té le Syn­di­cat de la ma­gis­tra­ture. Cet in­di­vi­du peu re­com­man­dable avait été char­gé d’un rap­port sur les cé­ré­mo­nies de com­mé­mo­ra­tion. Et, l’in­cons­cient, il écri­vit ce­ci : « Il n’est pas ad­mis­sible que la na­tion cède aux in­té­rêts com­mu­nau­ta­ristes et mul­ti­plie les jour­nées de re­pen­tance. »

Grande, ju­pi­té­rienne, fut la co­lère du CVUH, qui dé­non­ça cette « vi­sion hé­roï­sante et eth­no­cen­trée » de l’his­toire de France. Une vi­sion dé­fai­tiste, sou­mise et mul­tieth­no­cen­trée, c’est quand même beau­coup mieux… Le même re­proche a été for­mu­lé à l’égard d’un autre per­son­nage qui vé­cut un peu avant Kas­pi. Il s’agit de Charles Mar­tel, par­ti­cu­liè­re­ment dé­tes­té de­puis qu’il a pris sa carte au FN. Pour les his­to­riens crétins du CVUH, la ba­taille de Poi­tiers, c’est Poi­tiers morne plaine ! Une dé­faite lourde de consé­quences. Je force un peu le trait mais sans plus. L’af­freux Mar­tel, is­la­mo­phobe et xé­no­phobe, a avec ses hordes de beaufs ra­cistes mas­sa­cré des mil­liers de mu­sul­mans in­no­cents. Et, ce fai­sant, il a re­tar­dé de plu­sieurs siècles l’in­tro­duc­tion sur notre ter­ri­toire de la di­ver­si­té, dont on sait, grâce au CVUH, à quel point elle est vi­vi­fiante et to­nique.

Ceux du CVUH coupent tout ce qui dé­passe, tout ce qui est grand, tout ce qui est vrai. Tout ce qu’ils ne com­prennent pas. Tout ce qui dans le pas­sé, même le plus ré­cent, n’entre pas dans le moule étroit de leurs es­prits as­ser­vis. Ils aiment se ra­con­ter des his­toires. Ils haïssent l’his­toire. Et ils montent la garde et montrent les dents dès que quel­qu’un s’au­to­rise à dire les faits tels qu’ils furent et non pas tels qu’il fau­drait qu’ils aient été.

La hache d'ivan le Ter­rible

Comme chez Or­well, c’est le pré­sent, leur pré­sent, qui dicte le pas­sé. Trots­ki a exis­té. Sta­line non seule­ment le fait as­sas­si­ner mais aus­si raye son nom des livres et des jour­naux et fait re­tou­cher pho­tos et films pour que son image dis­pa­raisse à ja­mais. Hit­ler, avec il est vrai moins de re­cherche dans la per­fec­tion, fait de même avec Ein­stein et tant d’autres, juifs ou ad­ver­saires po­li­tiques. Et comme Sta­line, il ré­in­vente le pas­sé pour le confor­mer à ses pas­sions. Puisque le peuple al­le­mand est in­trin­sè­que­ment su­pé­rieur aux autres, tout se­ra mis en oeuvre pour que cette su­pé­rio­ri­té s’ins­crive dans la nuit des temps, y com­pris dans les sombres fo­rêts de la Ger­ma­nie bar­bare. Puisque le peuple (russe dans sa ver­sion sta­li­nienne) est de toute éter­ni­té pa­ré d’inef­fables vertus, Ivan le Ter­rible, l’un des plus san­glants sa­trapes qu’ait connus la sainte Rus­sie, se­ra glo­ri­fié. Il cou­pait en ef­fet les têtes des riches boyards. Ai­dé dans cette tâche par une mi­lice pré­to­rienne re­cru­tée dans les bas-fonds de la po­pu­lace mos­co­vite.

De lui, d’ivan le Ter­rible, les his­to­riens du CVUH ont gar­dé la hache. Nul ne la ma­nie mieux qu’eux. Ils font des →

« LE PE­TIT CORSE NA­PO­LÉON NE FUT-IL PAS UN MO­DÈLE D'IN­TÉ­GRA­TION RÉUS­SIE ? »

rondes. Comme tous les vi­giles. Leurs sus­pi­cieuses pé­ré­gri­na­tions les amènent à éplu­cher les ma­nuels sco­laires et à scru­ter mi­nu­tieu­se­ment les pro­grammes. Leur but étant de ré­cla­mer la sup­pres­sion de toute men­tion qui tien­drait du « roman na­tio­nal » et d’exi­ger avec vi­gueur des ajouts dé­non­çant les in­fa­mies du co­lo­nia­lisme et de l’im­pé­ria­lisme fran­çais. Au de­meu­rant, la schi­zo­phré­nie n’est pas ab­sente de leur dé­marche : ils sa­luent Jules Fer­ry, père fon­da­teur de l’école laïque ré­pu­bli­caine, etc., et vo­missent ce même Jules Fer­ry, apôtre de la conquête de l’afrique, ha­bi­tée, se­lon lui, par une race in­fé­rieure.

Le CVUH, consti­tué d’his­to­riens dont la plu­part sont en­sei­gnants, a deux ma­melles (non, non, pas « le la­bou­rage et le pâ­tu­rage », chers à Hen­ri IV et Sul­ly, car ce se­rait trop rin­gard...). L’une d’elles s’at­tache, avec son lait, à pu­ri­fier la France de la souillure sar­ko­zyenne. Souillure car, pour la pre­mière fois dans l’his­toire de notre vieux pays, on a vu s’ins­tal­ler à l’ély­sée un pré­sident né­cro­phage. Sar­ko­zy, en ef­fet, rô­dait nui­tam­ment dans les ci­me­tières de gauche et dé­ter­rait, pour s’en em­pa­rer, leurs plus pré­cieux ca­davres (Guy Mô­quet, Jau­rès, Léon Blum). L’autre ma­melle, la plus abon­dante, la plus nour­ri­cière, porte le nom d’« his­toire plu­rielle » et pro­clame que la France ne peut pas être la France si elle ne s’adapte pas aux po­pu­la­tions qui y ré­sident. Il de­meure qu’en ou­vrant l’huître du CVUH, on peut trou­ver des perles. Ain­si, dans un ar­ticle ré­cent, une his­to­rienne se gaus­sait des nos­tal­giques de Ver­cin­gé­to­rix, Char­le­magne et Na­po­léon qui avaient osé cri­ti­quer l’in­tro­duc­tion dans les pro­grammes de cin­quième de l’étude des em­pires mé­dié­vaux afri­cains de Son­ghaï et du Mo­no­mo­ta­pa. Et c’est ain­si qu’elle écra­sait ces fran­chouillard­s, ad­ver­saires de l’« his­toire plu­rielle » : « Le pe­tit Mo­ha­med ou le pe­tit Ma­ma­dou ont quand même le droit de rê­ver : le pe­tit Corse Na­po­léon ne fut-il pas un mo­dèle d’in­té­gra­tion réus­sie ? »

Cou­rir le san­glier dans les bois

Je ne suis pas convain­cu que le but de l’en­sei­gne­ment de l’his­toire soit de faire rê­ver « Mo­ha­med et Ma­ma­dou » avec les em­pires de Son­ghaï et du Mo­no­mo­ta­pa. J’at­tends d’ailleurs avec im­pa­tience que les his­to­riens du CVUH nous in­diquent les noms des poètes, des écri­vains, des pen­seurs, des mu­si­ciens et des peintres qui ont contri­bué au rayon­ne­ment de ces deux pays afri­cains et my­tho­lo­giques. J’at­tends éga­le­ment qu’ils nous disent que Son­ghaï et Mo­no­mo­ta­pa

étaient connus pour autre chose que la pra­tique sur une grande échelle d’un es­cla­va­gisme mons­trueux. Je me de­mande aus­si – bien sûr, par pure mé­chan­ce­té – pour­quoi le CVUH ne mi­lite pas pour la lec­ture du Rig-ve­da, du Ya­jur-ve­da, qui ou­vri­rait aux élèves les portes d’une ci­vi­li­sa­tion mil­lé­naire, celle de l’inde, et leur per­met­trait d’ac­cé­der aus­si à la lec­ture, bien plus lu­dique, du Ka­ma­su­tra… Je m’in­ter­roge en­fin sur le fait que ces his­to­riens ne croisent pas le fer pour qu’on lise Lao-tseu ou Con­fu­cius, dont la pen­sée fut la char­pente d’un monde qui in­ven­ta il y a des mil­liers d’an­nées la bous­sole, la poudre, l’im­pri­me­rie, quand nos an­cêtres les Gau­lois (je ne parle pas de nos an­cêtres afri­cains par pru­dence) en étaient en­core à cou­rir le san­glier dans les bois.

La France est un fa­bu­leux pays d’une di­ver­si­té his­to­rique, cultu­relle et idéo­lo­gique ex­cep­tion­nelle. Il y a chez elle suf­fi­sam­ment d’uni­ver­sa­li­té pour at­ti­rer Mo­ha­med et Ma­ma­dou. Et comme ils ne sont ni plus ni moins in­tel­li­gents que d’autres, je ne vois pas à quel titre on pré­ten­drait les « faire rê­ver » avec les em­pires afri­cains de Son­ghaï et du Mo­no­mo­ta­pa...

Pot-au-feu ha­lal ou ca­sher

Pi­ra­ra et le lac Amu­cu, le site de l’el­do­ra­do, li­tho­gra­phie de Charles Bent­ley, Douze vues à l’in­té­rieur de la Guyane, 1840.

Je sais bien que la France dont je parle est aux yeux des his­to­riens du CVUH une vieille­rie bonne pour le mu­sée. À sup­po­ser qu’ils aient rai­son, je n’ai rien contre les mu­sées. On y trouve de mer­veilleux ta­bleaux et de su­perbes sculp­tures. Des mil­lions de gens viennent pour les re­gar­der, et au­cun ne s’avi­se­rait de cra­cher sur les ob­jets qui y sont ex­po­sés. Mais, s’agis­sant des his­to­riens du CVUH, je ne suis pas sûr... Et puisque nous en sommes aux vieille­ries, je trouve bon de rap­pe­ler qu’il fut un temps où, dans les villes et sur les routes, on trou­vait des res­tau­rants et des au­berges avec des écri­teaux al­lé­chants : « Ici, on peut ap­por­ter son man­ger. » Les gens de peu, les ou­vriers, les em­ployés pou­vaient y ve­nir dé­jeu­ner qui avec sa ga­melle, qui avec son pa­nier de pique-nique, qui avec son sand­wich. C’était sym­pa­thique. C’était…

Mais au­jourd’hui, le monde étant ce qu’il est, et la libre cir­cu­la­tion des per­sonnes étant de­ve­nue ce qu’elle est, je ne tiens pas à ce que cet écri­teau fi­gure au fron­ton de nos éta­blis­se­ments sco­laires. En ef­fet, la tam­bouille pré­pa­rée dans les cui­sines du CVUH me pa­raît par­ti­cu­liè­re­ment in­di­geste. Je tiens à ré­af­fir­mer ici, pour pré­ve­nir tout pro­cès mal­veillant, que je suis ou­vert à toutes les cui­sines du monde. J’adore la viande ha­lal quand elle est uti­li­sée pour le mé­choui. On en sert un, dé­li­cieux, près de chez moi, à L’étoile d’aga­dir où je me rends ré­gu­liè­re­ment. J’ai une pré­di­lec­tion pour le pot-au-feu. Et je vais sou­vent chez Gé­rard, qui est or­fèvre en cette sa­vou­reuse ma­tière. Mais chez des amis à Mon­treuil où j’étais in­vi­té pour goû­ter à ce noble plat, j’ai fait une très pé­nible dé­cou­verte. Leur pot-au-feu avait la consis­tance d’une vieille éponge et le bouillon pré­sen­tait de fortes si­mi­li­tudes avec l’eau de vais­selle. Mes hôtes étaient conster­nés. « Mais vous l’avez ache­tée où, votre viande ? – Ici, en bas, à la bou­che­rie mu­sul­mane. » Con­nais­sant un peu la ques­tion, je leur ex­pli­quai que c’était une coupable hé­ré­sie, la viande préa­la­ble­ment sai­gnée ne conve­nant ab­so­lu­ment pas au plat qu’ils m’avaient ser­vi. Je m’em­presse de pré­ci­ser ici, pour évi­ter les foudres du CVUH, du MRAP et de la LDH, qu’un pot-au-feu ca­sher se­rait à l’évi­dence tout aus­si in­si­pide qu’un pot-au-feu ha­lal… La cui­sine mé­tis­sée ne me pa­raît en ef­fet pas né­ces­saire à l’épa­nouis­se­ment des élèves de col­lèges et ly­cées. Et je ne sou­haite pas qu’elle de­vienne l’un des pi­liers de l’édu­ca­tion na­tio­nale.

Autre perle. Une his­to­rienne spé­cia­liste de l’afrique noire dont j’ai ou­blié le nom (ce qui n’est ab­so­lu­ment pas grave) pro­teste avec une émo­tion vi­brante contre les te­nants ré­acs de Na­po­léon et de Louis XIV. Son texte est ba­nal, et pas ba­nal pour L’hu­ma­ni­té qui l’a pu­blié. Mais le titre est for­mi­dable : « Le sabre et le gou­pillon ». C’est pas beau ça ? L’alliance mau­dite de la brute ga­lon­née et du cu­ré ré­tro­grade. C’est tout frais, tout neuf. Le pe­tit père Combes, grand laï­card de­vant l’éter­nel des an­nées 1900, s’est mis aus­si­tôt à fré­tiller dans sa tombe. Dans le même texte, que nous avons eu tort de ju­ger ba­nal, l’his­to­rienne écrit qu’il nous faut « des Frances dans leurs tem­po­ra­li­tés mul­tiples, (…) dans leur pos­sible désa­jus­te­ment par rap­port au conti­nuum évé­ne­men­tiel ». Comme on peut le voir, les his­to­riens du CVUH mènent aus­si un com­bat cou­ra­geux et mé­ri­tant contre la langue fran­çaise. •

Por­trait de Con­fu­cius (XIXE siècle).

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.