Tais-toi et tombe les filles !

Causeur - - SOMMAIRE N° 30 – DÉCEMBRE 2015 - Cy­ril Ben­na­sar

Des cher­cheurs tout ce qu'il y a de plus sé­rieux viennent de prou­ver que la pro­pen­sion mas­cu­line au ba­var­dage ne fait pas bon mé­nage avec la vi­ri­li­té. Cette vé­ri­té, je la pres­sen­tais de­puis long­temps, voi­là pour­quoi je ra­mène ma science.

Je sais que je me fais du mal, mais je lis L’obs. Par fi­dé­li­té, par ha­bi­tude, par re­con­duc­tions au­to­ma­tiques des abon­ne­ments, il est dans le pay­sage fa­mi­lial de­puis tou­jours. Il y a des fa­milles Re­nault, d'autres Ci­troën, nous, nous étions Nou­vel Obs. Au­jourd'hui, tout le monde a quit­té la mai­son, il reste seul avec ma mère, et comme un vieux ma­ri, il n'a plus be­soin d'être à la hau­teur pour res­ter à sa place. Plus per­sonne ne re­garde la concur­rence, ne se de­mande s'il convient en­core, s'il a gar­dé toute sa tête. Sauf moi. For­cé­ment, per­sonne ne le lit, le pauvre vieux, sauf moi.

Alors ré­gu­liè­re­ment, je m'énerve, je somme ma mère de se désa­bon­ner dans l'heure, je lui ré­di­ge­rai au be­soin la lettre de pro­tes­ta­tion ad hoc : « Ma­man, tu ne vois pas ce que c’est de­ve­nu ? Jean Da­niel est hors ser­vice et chez eux, c’est la jeunesse qui est un nau­frage ! » Mais ma mère ne veut rien sa­voir : « Fous-moi la paix, c’est mon jour­nal. Ne le lis pas ! Qu’est-ce que tu m’em­merdes ? » Alors for­cé­ment, je sur­en­ché­ris : « Tu ne com­prends donc pas qu’au­jourd’hui toute prise de dis­tance avec Finkielkra­ut est une bê­tise ou une lâ­che­té ? As-tu seule­ment lu cet ar­ticle d’aude Lan­ce­lin, ses pro­cès d’in­ten­tion, ses in­si­nua­tions mi­nables ? Je te pré­viens, c’est lui ou moi. »

Je m'em­porte, elle me montre la porte, elle dé­croche et ne m'écoute plus, et tan­dis que je dé­roule mon ré­qui­si­toire, mon es­prit s'échappe. Je re­vois Bruce Lee dans la fu­reur de vaincre, quand il re­froi­dit à mains nues les as­sas­sins de son maître en pous­sant des cris de chat sau­vage, puis je me dis que c'est peu­têtre ex­ci­tant d'être cou­vert de boue par une blonde, mais seule­ment dans un sketch d'élie Se­moun. Si­non, c'est fran­che­ment dé­gueu­lasse. Je conti­nue à brailler, je suis un peu amer. Mal­gré tout le mal que je me donne, je n'ai ja­mais été ré­fé­ren­cé comme fa­cho dans les pa­piers de Re­naud Dé­ly. Pas une fois je ne me suis trou­vé dans une liste ou dans une rafle. For­cé­ment, il n'y en a que pour les stars, tou­jours les mêmes, les Lé­vy , les Zem­mour, les Finkielkra­ut. Et pour les pe­tites mains du néo­fas­cisme, les sans-grade de l'ex­trême droi­ti­sa­tion, le lum­pen­pro­lé­ta­riat de la pen­sée nau­séa­bonde ? Rien, que dalle. Et ces gens-là se disent de gauche ! Mal­gré mes tem­pêtes, ma mère est res­tée abon­née. Le dos­sier sur les Klars­feld lui a plu, n'en par­lons plus. Alors, quand je vais aux toi­lettes, je le lis. C'est ça ou le livre des Klars­feld. Je com­mence par le dos­sier aux ru­briques tou­risme, gas­tro­no­mie ou science. J'y ai trou­vé der­niè­re­ment une pe­tite in­for­ma­tion tout à fait à mon goût que je col­porte de­puis, en fan­fa­ron­nant. Des cher­cheurs ont dé­cou­vert que « l’aug­men­ta­tion de tes­to­sté­rone di­mi­nue la flui­di­té ver­bale ». Quelle trou­vaille ! Quel soulagemen­t ! Quelle re­vanche ! Donc, les hommes à haute te­neur en hor­mones mâles se­raient, par na­ture, ré­duits au si­lence. Ain­si, les tai­seux, les ta­ci­turnes, ceux qui ne parlent pas seule­ment à bon es­cient mais en der­nier re­cours et en cas d'ex­trême ur­gence ne se­raient pas af­fli­gés d'un han­di­cap mais doués d'un su­per­pou­voir. Sur les femmes. À l'in­verse, on pour­rait re­con­naître les « mecs » char­gés en hor­mones gon­zesses par leur in­con­ti­nence ver­bale, leur dé­bit as­som­mant, leur ma­nie du ba­var­dage, leur ap­ti­tude à te­nir les cra­choirs sans ja­mais les lâ­cher. J'aime quand les sciences dures viennent confir­mer des in­tui­tions pro­fondes, des convic­tions res­tées jus­qu'à ce jour sans fon­de­ments et sans preuves, mais pas sans exemples. En fait, je l'ai tou­jours su, va­gue­ment mais sû­re­ment, de­puis que, pour me trou­ver des mo­dèles, j'ai com­men­cé à com­pa­rer Charles Bron­son à Karl La­ger­feld et Clint East­wood à Jean-paul Gaul­tier. De­puis cette ré­vé­la­tion, cette confir­ma­tion, je re­vi­site l'his­toire et l'ac­tua­li­té à l'aune de cette fa­bu­leuse dé­cou­verte.

Des Zaza Na­po­li, les tribuns, les hâbleurs et les bo­ni­men­teurs, les ha­bi­tués des es­trades et des mi­cros, les Hit­ler et les Mussolini ? Et Fi­del Cas­tro, ma­ricón maxi­mo, comme on dit là-bas ? Et qu'en est-il des avo­cats, ba­veux en robes, le verbe haut et la queue basse, voués à ga­gner leur croûte en cher­chant notre pi­tié pour des cra­pules. Vé­na­li­té et com­pas­sion : des trucs de gon­zesses, ou je ne m'y connais pas. Et tous ceux qui, sans re­lâche, dé­bla­tèrent sur le Net, ceux qui l'ouvrent sans ja­mais la fer­mer, comme des ro­bi­nets cas­sés, qui nous inondent tant de pa­roles qu'à la fin ils nous les brisent. Une fiotte, Alain So­ral ? Il est vrai que je l'ai par­fois confon­du avec Pa­ris Hil­ton.

DES ZAZA NA­PO­LI, LES TRIBUNS, LES HÂBLEURS, LES HA­BI­TUÉS DES ES­TRADES ET DES MI­CROS, LES HIT­LER ET LES MUSSOLINI ?

Alors Mes­dames, qui vous plai­gnez de nos mu­tismes, de nos re­plis et de nos er­mi­tages, de nous autres qui ne par­lons pas sous la tor­ture, même conju­gale, et qui dé­fen­dons notre droit de gar­der le si­lence après l'amour, échan­ge­riez-vous votre ours contre un ros­si­gnol ou un per­ro­quet, avec tout ce que ce­la im­plique ? Et vous Mes­sieurs, qui af­fû­tez vos langues bien pen­dues, qui sa­li­vez pour me ré­pondre, pour m'en­se­ve­lir sous des flots d'élo­quence, al­lez-y, sans re­te­nue, vos femmes vous écoutent. Et nous re­gardent. •

Clint East­wood et Ma­rianne Koch dans Pour une poi­gnée de dol­lars de Ser­gio Leone, 1964.

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