Al­stom, un scan­dale fran­çais

Causeur - - Sommaire N° 28 – Octobre 2015 - Ben­ja­min Masse-stam­ber­ger

Dans son es­sai sur le ra­chat d'al­stom par Ge­ne­ral Elec­tric, Jean-mi­chel Qua­tre­point pointe l'im­pé­ri­tie de notre État stra­tège.

On vou­drait se trom­per. Croire que notre éco­no­mie et son socle in­dus­triel ne sont pas dans l’état de dé­li­ques­cence que l’on sus­pecte. Que nos di­ri­geants ne sont pas aus­si ir­ré­mé­dia­ble­ment lâches et im­puis­sants qu’on le pense, mal­gré la mul­ti­pli­ca­tion des preuves du contraire. Que nos élites ad­mi­nis­tra­tives, en par­ti­cu­lier à Ber­cy, ré­sistent en­core, au moins un peu, aux vents do­mi­nants de l’ul­tra­li­bé­ra­lisme. À cet égard, l’ou­vrage de Jean-mi­chel Qua­tre­point sur l’af­faire Al­stom (Al­stom, scan­dale d’état, Fayard) est par­fai­te­ment dé­pri­mant. Car il ap­porte la preuve, par l’exemple, qu’il en est bien ain­si.

Et quelle preuve : Al­stom, l’un des der­niers fleurons de l’in­dus­trie fran­çaise, ven­du à la sau­vette l’an pas­sé à l’amé­ri­cain Ge­ne­ral Elec­tric. Au risque de dé­sta­bi­li­ser ce qu’il reste de notre fi­lière nu­cléaire – et le pan de sou­ve­rai­ne­té qui va avec –, de­ve­nue dé­pen­dante du bon vou­loir des Amé­ri­cains. Les mou­li­nets d’ar­naud Mon­te­bourg n’y ont rien chan­gé, ou si peu.

Bien sûr, l’état fran­çais n’avait pas for­cé­ment toutes les cartes pour agir : Al­stom est une en­tre­prise pri­vée, et les Yan­kees ont dé­ployé une force de frappe mas­sive pour par­ve­nir à leurs fins – bat­te­ries de com­mu­ni­cants, lob­byistes ap­poin­tés et ban­quiers gras­se­ment ré­mu­né­rés pour rem­por­ter la ba­taille contre Sie­mens, autre can­di­dat à la re­prise du groupe. Mais ce qui choque, c’est que la ba­taille a été per­due avant même d’avoir été li­vrée : dès le dé­part, on sent que Hol­lande, Valls et Ma­cron savent bien que GE va em­por­ter le mor­ceau. Il s’agit sim­ple­ment d’écrire une belle his­toire, qui ne soit pas sim­ple­ment celle d’un re­non­ce­ment. À cet égard, Mon­te­bourg est bien pra­tique, pour don­ner l’illu­sion d’un sem­blant de ré­sis­tance. Cet aban­don, ce crime de non-as­sis­tance à in­dus­trie en pé­ril, contraste tra­gi­que­ment avec les moyens dé­ployés par les États-unis, qui n’hé­sitent pas à sou­te­nir ou­ver­te­ment leur cham­pion na­tio­nal, quitte à ins­tru­men­ta­li­ser la jus­tice de leur pays. Comme le dé­montre par­fai­te­ment Qua­tre­point, l’ac­tion du De­part­ment of Jus­tice – qui a pour­sui­vi Al­stom et ses hauts cadres dans une af­faire de cor­rup­tion en In­do­né­sie – a exer­cé une pres­sion psy­cho­lo­gique sur les di­ri­geants d’al­stom, et les a pous­sés à cé­der aux si­rènes de GE. Le rou­leau com­pres­seur amé­ri­cain est par­fai­te­ment hui­lé, d’au­tant que Jef­frey Im­melt, son PDG, est aus­si pré­sident du Con­seil pour l’emploi et la com­pé­ti­ti­vi­té mis en place à la Mai­son-blanche par Ba­rack Oba­ma.

La vente d’al­stom à Ge­ne­ral Elec­tric est bien le der­nier clou plan­té dans le cer­cueil de l’in­dus­trie fran­çaise, que la mon­dia­li­sa­tion avait dé­jà dé­ci­mée, avec 1,2 mil­lion d’em­plois per­dus en vingt ans. Et l’on se de­mande com­ment il est pos­sible qu’à l’ély­sée, on n’ait pas fait le lien entre cette in­dus­trie en dé­li­ques­cence et cette éco­no­mie qui, mal­gré les in­can­ta­tions, se re­fuse obs­ti­né­ment à re­dé­mar­rer. Étrange dé­faite que cette li­qui­da­tion de l’in­dus­trie fran­çaise, rap­pelle Jean-mi­chel Qua­tre­point, en ré­fé­rence à Marc Bloch. Celle d’un pays qui coule, sans même es­sayer de se dé­battre. •

Jean-mi­chel Qua­tre­point, Al­stom scan­dale d'état, Fayard, 2015.

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